De Zidane au sous-commandant Marcos : un héroïsme de la fragilité ?

, par CORCUFF Philippe

Y a-t-il encore une place pour des héros en ce début de XXIe siècle ? Non répondraient des intellectuels « post-modernes » pour lesquels tout se dissoudrait inéluctablement aujourd’hui dans un magma informe, où aucune valeur ne pourrait surnager. Regrettant cette évolution, l’historien américain Christopher Lasch notait quant à lui, dans La culture du narcissisme (1ère éd. américaine : 1979 ; trad. franç., éditions Climats, 2000), un déplacement du « culte du héros » vers « la fascination narcissique pour la célébrité ». Alors qu’on espérait jadis suivre les traces du héros vers les hauteurs du dépassement de soi, on chercherait dans les stars actuelles une compensation à sa situation de « perdant » ; d’où cette versatilité de « l’idéalisation narcissique », passant facilement de l’admiration à la haine via l’envie.

Ce déplacement historique apparaît en congruence avec la marchandisation et la spectacularisation de nos sociétés néocapitalistes. Et on peut en observer de nettes traces empiriques dans nos comportements ordinaires. La logique de la spectacularisation marchande apparaît particulièrement développée dans le sport professionnalisé contemporain, avec de nombreux dégâts collatéraux (dopage massif, tricherie organisée, malversations financières, etc.). Le football a été un des premiers touché, mais la plupart des autres sports, même ceux réputés au départ « amateurs », ont suivi.

Cela ne peut pas dire que le sport (y compris comme pratique professionnelle et comme spectacle) se réduise à une logique de profit, du côté des pratiques sportives, et à un appauvrissement narcissique, du côté des spectateurs, même si ce sont des dimensions importantes de la réalité observable. Nous devrions arrêter d’essayer de caractériser une époque ou un type de pratiques sociales par une tendance exclusive ou principale, et prendre en compte la variété des fils qui les tricotent ; même si c’est fils sont moins prégnants que celui de la marchandisation.

Dans cette perspective, un autre fil, davantage porteur d’avenir éthique et politique, semble se dessiner dans le fameux coup de boule de Zinédine Zidane lors de la finale du Mondial 2006 ; un fil qui déborde la logique de la spectacularisation marchande, même si cette dernière s’efforce, après coup, de la réabsorber. Si l’on suit Le petit Robert, le héros inspiré de la mythologie antique serait un « personnage légendaire auquel on prête un courage et des exploits remarquables ». Il se caractériserait notamment par « un courage extraordinaire » et/ou « sa force de caractère ». Notre situation historique introduirait la possibilité d’une autre figure, où l’héroïsme serait traversé par des fragilités : un héroïsme de la fragilité. Figure paradoxale, car la fragilité renverrait, si l’on se réfère encore au Robert, à « la facilité à être altéré, détérioré, détruit », à un « manque de solidité ». C’est une telle figure que pointe l’auteur américain de roman noir, Craig Holden : « je repense à ce qui fait les héros - les failles, les faiblesses contre lesquelles ils doivent lutter, les abîmes de rage, de doute et de honte qu’ils portent en eux et qu’ils doivent coûte que coûte combler » (Les quatre coins de la nuit, 1ère éd. américaine : 1999 ; trad. franç., éditions Rivages/Noir, 2000). Cette figure était déjà en germe dans le talon d’Achille...

Le coup de tête de Zidane constitue le grain de sable qui échappe à « la belle mécanique sportive » jadis encensée, évoque un bouillonnement d’affects débordant « la maîtrise de soi » tant vantée, introduit la faille du « mauvais geste » dans la statue de l’humain déifié. Il a certes des tonalités machistes (de bagarre entre mecs à propos de leur mère et de leur sœur), mais pas seulement. Il ne se résorbe pas dans les valeurs, constituées socialement comme « masculines », de la certitude et de la maîtrise, mais lorgne aussi du côté des valeurs, socialement constituées comme « féminines », de la faiblesse et du doute. D’ailleurs, dans le « je ne regrette pas » de Zidane, il n’y aurait pas seulement de la fierté « masculine », mais aussi une façon plus « féminine » de se coltiner ses ambivalences, participant de la redéfinition des genres dans nos sociétés et, partant, de notre « humanité ».

Les crampes de Thierry Henry comme les larmes de Lilian Thuram pourraient appuyer une interprétation convergente. La sortie du maestro du but pour cause de crampes avant la fin du match nous dit aussi que la faiblesse n’est pas nécessairement antinomique avec la tentative de dépassement de soi. Les larmes de celui qui a incarné l’impeccable solidité de la défense révèlent un désarroi plus « féminin », qui n’élimine pas la force du stoppeur, mais ne la constitue plus comme un bloc homogène. Il y aurait bien de l’héroïsme dans ces différentes manifestations de fragilité, car il y va encore d’un effort de dépassement de soi dans une action collective. Cette pente héroïque renoue peut-être même avec un certain esprit utopique : développer les potentialités créatrices de l’individualité de chacun dans une logique de solidarité collective, en sachant la tension inéliminable entre les attentes singulières des individus et les contraintes collectives.

Mais cet héroïsme, flirtant parfois avec la figure de l’anti-héros (dans le cas du coup de boule de Zidane), apparaît moins divin, plus laïcisé, plus humain, plus ordinaire, davantage à notre portée d’êtres contradictoires, voire ambigus. Un héroïsme qui garde des repères éthiques, comme une boussole pour s’orienter, mais qui n’obéit plus à des commandements moraux intangibles, car il connaît ses possibles défaillances comme la variété du choc des circonstances. Un héroïsme de la fragilité pourvu de transcendances relatives et de Lumières tamisées, à distance de l’héroïsme de l’absolu et de la pureté, d’une part, comme du relativisme des insignifiances « post-modernes », d’autre part.

Cet héroïsme de la fragilité vient alors se heurter à la façon dont, dans une forme larvée de cynisme, les professionnels de la politiques tendent aujourd’hui à surjouer dans le registre traditionnel de la force et de la certitude. Ce heurt, Lilian Thuram l’a sobrement exprimé face à Nicolas Sarkozy à propos des émeutes des banlieues, à la suite d’un entretien avec le ministre de l’intérieur : « Ce qui m’a marqué, c’est son assurance. L’assurance de quelqu’un qui ne doute pas. Voilà, cette absence de doutes. Moi, je pense que le doute est fondamental pour avancer. Il vous permet une réflexion sur vous-même, une remise en question qui, elle-même, vous permet d’avancer » (L’Équipe magazine, 25 février 2006, repris sur http://www.grioo.com/info6313.html). Mais ne pourrait-on pas dire des choses proches de l’autorité maternelle et militaire, assurée et rassurante, de Ségolène Royal ?

Pour trouver une inspiration comparable à celle de ces échappées footballistiques dans le champ politique, il faut s’éloigner géographiquement (vers le Mexique, dans la région du Chiapas) et politiquement (vers une gauche radicale). En politique, Marcos, avec son autodérision de « sous-commandant » et de « délégué zéro », nourrit aussi à sa manière la figure renouvelée d’un héroïsme de la fragilité. En se moquant de lui-même, Marcos rompt avec la dissymétrie classique où celui qui énonce la critique se met à l’abri de celle-ci. Il inscrit au cœur du langage politique la tension, tant refoulée, entre la nécessité du porte-parole pour faire exister les sans voix dans l’espace public et les risques de la confiscation de la parole par les politiques libérateurs. Pourtant la fonction de porte-parole, qui inclut la possibilité de la confiscation de la parole, constitue souvent un point aveugle des réflexions militantes, encore plus dans les situations de lutte armée, où le vocabulaire viriliste vient serrer les boulons face aux urgences et aux périls de l’action. Alors que le langage des armes porte le plus souvent à la sacralisation des chefs guérilleros, Marcos s’efforce, dans l’auto-ironie, de tracer un autre chemin travaillé par les fragilités humaines. Si la référence à Che Guevara demeure un moment important dans l’itinéraire de Marcos, le recours à l’humour tend à le détacher de la quête quasi-religieuse d’absolu et de pureté qui caractérisait encore le héros argentin.

De Zidane au sous-commandant Marcos, on a peut-être là, en pointillé, d’autres façons d’être des héros, comme autant de repères pour nos vies ordinaires. Malgré la tendance dominante à la spectacularisation marchande, et peut-être même contre elle...