L’invité : Olivier Besancenot

, par BESANCENOT Olivier

Qui ne connaît pas Olivier BESANCENOT ? Porte-parole de la LCR, candidat aux élections présidentielles de 2002 (où il a récolté 4,25% des suffrages au premier tour), il a redonné un coup de jeune à l’extrême-gauche (il aura 31 ans en avril).
Militant depuis le lycée, syndicaliste chez SUD-PTT, il est toujours présent aux côtés de ceux qui luttent, quitte à se faire casser un bras lors d’une manifestation. Quand nous l’avons sollicité pour Actuchomage, il était certainement très occupé : cet interview a donc été recueillie par e-mail. Nous regrettons de ne pas avoir eu l’opportunité de le rencontrer en tête à tête.

Actuchomage : Vous êtes titulaire d’une licence de droit. Comment se fait-il que vous soyez facteur ? Cette activité professionnelle correspond-elle à un choix, un engagement ? Avez-vous déjà été au chômage ? Si oui, qu’est-ce qui vous y a contraint, et quels enseignements en avez-vous tirés ?

Olivier BESANCENOT : Franchement, mon propre itinéraire professionnel personnel, qui n’est d’ailleurs pas du tout exceptionnel pour une grande partie de ma génération, ne présente pas d’intérêt particulier. Et puis, justement, il est... personnel !

Actuchomage : L’année 2004 a été marquée par des mouvements initiés par les chômeurs et précaires (Recalculés, réforme de l’ASS - Allocation spécifique de solidarité -, RMA...). Vous vous êtes vous-même déplacé lors de certains rassemblements devant les sièges de l’Unedic et du Medef, ou devant le TGI de Paris (nous vous y avons croisé). Que retenez-vous de ces mobilisations ? Certaines organisations de précaires, de chômeurs et d’intermittents ont déploré le manque d’engagement et d’initiatives de la LCR sur ces questions. Qu’avez-vous à leur répondre ? Vous sentez-vous proche des mouvements de chômeurs ?

Olivier BESANCENOT : Organiser la solidarité et la lutte des salariés n’est déjà pas facile. Alors, il est sûr que c’est encore plus compliqué d’organiser les chômeurs ou les précaires qui sont renvoyés à l’isolement et à l’atomisation par leur situation même. L’intérêt des rassemblements que vous évoquez et auxquels j’ai effectivement apporté ma présence solidaire, c’est bien évidemment de mettre la pression sur le MEDEF et les pouvoirs publics. Mais c’est aussi de sortir les chômeurs de l’isolement, de leur redonner confiance, de leur faire (re)trouver le goût de l’action et du “tous ensemble”. C’est un combat pour la dignité ; mais le combat lui-même est un acte de dignité.
La LCR soutient franchement, sans réserves ni esprit de récupération, les associations de chômeurs et leurs mobilisations. Elle le fait... à la mesure de ses forces et de ses moyens, qui sont modestes. Bien sûr, sur ce sujet comme sur tant d’autres, nous pouvons regretter de ne pas pouvoir faire assez. Mais l’essentiel, c’est quand même la volonté des chômeurs et des précaires – il y a en dans les rangs de la LCR… - de s’organiser eux-mêmes, de prendre en charge leurs revendications et leurs luttes.

Actuchomage : Il apparaît que seuls les Recalculés de l’Assédic ont vraiment obtenu gain de cause : la réintégration dans leurs droits, obtenue au terme d’une bataille juridique menée devant les TGI de Marseille et de Paris (le RMA est pour sa part appliqué par certains départements, notamment PS, et la réforme de l’ASS - pourtant suspendue par décision de Jacques Chirac -, finalement appliquée dans l’indifférence générale). Que vous inspire ce nouveau mode d’action qui fait appel à la Justice ?

Olivier BESANCENOT : Pour faire respecter les droits des chômeurs – comme, d’ailleurs, les droits des travailleurs en général - les démarches juridiques sont loin de constituer une voie royale. Au bout du compte, ce sont toujours le rapport de force et le niveau de mobilisation qui sont déterminants. Pour autant, dans certaines phases de la lutte et à condition d’être articulé à un processus de mobilisation, le recours à la Justice peut s’avérer utile : pour faire connaître le problème et alerter l’opinion populaire, pour sortir de l’isolement, pour donner confiance aux intéressés, pour bâtir la solidarité avec ceux qui ont un emploi, pour dénoncer le scandale, etc… Mais rien ne peut remplacer la lutte.

Actuchomage : Quelles sont les causes principales du chômage en France ? Estimez-vous que le chômage est uniquement « instrumentalisé » par le patronat ou qu’il est une conséquence de la concurrence internationale ?

Olivier BESANCENOT : Le chômage a des causes multiples mais qui, toutes, renvoient au fonctionnement global du système capitaliste dont les deux principaux fondements sont la recherche du profit maximum et la concurrence, nationale, continentale ou internationale. Pour une entreprise donnée, la nécessité de servir aux actionnaires des dividendes au moins égaux à ceux des entreprises concurrentes conduit à augmenter la productivité, dont le “coût du travail” est le facteur déterminant. Cela s’opère en général par des restructurations et des licenciements. En retour, l’existence d’un taux de chômage important permet de faire pression sur les salaires.

Actuchomage : Quelle est votre approche des phénomènes migratoires et notamment de l’immigration ? Que vous inspirent les « mesures » envisagées par la gauche et par la droite : système de quotas (défendu par Sarkozy), « contrats entre pays » (défendu par Hollande) ? Faut-il lutter contre l’immigration clandestine ou faut-il ouvrir les frontières sans restriction ? L’immigration clandestine est-elle un facteur de déstabilisation économique et de précarisation (notamment pour des Français et immigrés déjà en grande difficulté) ?

Olivier BESANCENOT : Les migrations de populations ont des causes structurelles : les immigrés qui fuient leur pays le font parce que ces pays sont en proie à la famine, à la misère, au sous-développement, à la pauvreté de masse ou aux guerres, autant de situations dramatiques qui sont le résultat d’une politique de domination des pays du Sud par les multinationales. Aussi longtemps que ces situations n’auront pas été éradiquées, aucun système législatif ou réglementaire - immigration zéro, quotas, contrats entre pays, etc. - contraignant n’a été, n’est et ne sera capable d’empêcher ou de réguler l’immigration. Leur seule conséquence est de transformer les immigrés en immigrés illégaux, clandestins, sans papiers et de les condamner ainsi à la surexploitation. C’est pourquoi la LCR se prononce pour le libre droit de circulation et d’installation et combat pour l’égalité des droits entre Français et immigrés.

Actuchomage : Quels sont vos principaux griefs vis-à-vis du Plan Borloo dit loi de Cohésion sociale ? Présente-t-il quelques avancées ? Si oui, lesquelles ?

Olivier BESANCENOT : Comme Chirac en 1995, Borloo nous refait le coup de la fracture sociale ! Les attendus de sa loi Borloo font une description réaliste et alarmiste des situations de chômage, de précarité, de pauvreté et d’exclusion. Mais c’est pour mieux conclure sur les mêmes recettes libérales qui sont à l’origine de ces situations dramatiques. Il remet en cause de nombreux articles du code du travail dans le seul but de faciliter les licenciements. Il formalise les controles qui permettent de baisser l’indemnisation des chômeurs qui refusent de prendre n’importe quel boulot aux conditions fixées par le patronat. Il crée un « contrat intermédiaire » qui n’est qu’un faux contrat à durée déterminée après un licenciement, lui bien réel. Loin de réduire la précarité, ce nouveau contrat vise à l’institutionnaliser et à la développer, pour satisfaire les exigences des patrons. Enfin, il franchit une nouvelle étape dans la privatisation de l’ANPE en confiant à des entreprises privées le placement des chômeurs les plus « employables ».

Actuchomage : Le ministre délégué au Logement et à la Ville, Marc-Philippe Daubresse, a déclaré qu’avec le ministre de la Cohésion sociale Jean-Louis Borloo il avait passé son année 2004 à « empêcher la révolution ». Que vous inspire cette « lecture » de la situation sociale ?

Olivier BESANCENOT : Si l’on considère l’actualité et le court terme, cette “lecture de la situation sociale” semble quelque peu… exagérée. A plus long terme, on peut comprendre l’inquiétude du MEDEF et de ses représentants politiques. La détérioration de la situation du monde du travail (chômage, précarité, blocage des salaires) et l’aggravation des attaques contre les acquis sociaux (retraites, santé, indemnisation du chômage, privatisations, remise en cause du code du travail) ne restera pas éternellement sans réponse de la part des salariés et des couches populaires. Ceux-ci ont connu des défaites : par exemple, à la suite du mouvement de mai et juin 2003 contre la contre-réforme des retraites et la décentralisation. Mais, depuis 1995, divers mouvements de lutte, sectoriels ou plus globaux, montrent les capacités de résistance au libéralisme.
Cela pose la question d’un mouvement d’ensemble – un Novembre et Décembre 1995 où participeraient les travailleurs du secteur privé, un Mai et Juin 2003 qui irait jusqu’au bout… - qui obtienne enfin une victoire. C’est la perspective que nous défendons.

Actuchomage : Quand Jean-Pierre Raffarin annonce une baisse du chômage de 10% en 2005, cela vous paraît-il crédible ?

Olivier BESANCENOT : Franchement, personne ne peut le prendre au sérieux !!!

Actuchomage : Quelles seraient les principales mesures à prendre pour faire reculer efficacement et durablement le chômage et la précarité en France ?

Olivier BESANCENOT : Un véritable plan d’urgence contre le chômage et la précarité s’articulerait autour de plusieurs mesures telles que :

  • l’interdiction des licenciements, à commencer par l’interdiction des licenciements dans les entreprises qui font des profits et qui licencient quand même (simplement pour accroître leurs profits)
  • le développement des services publics, de qualité, accessibles à tous et toutes, de façon à satisfaire les besoins sociaux qui existent mais ne peuvent être satisfaits pour des raisons financières
  • la poursuite du processus de réduction du temps de travail, sans flexibilité ni annualisation ni perte de salaire.
    Naturellement, pour financer ces mesures, il faut s’en prendre aux profits et aux grandes fortunes et imposer une autre répartition des richesses.

Actuchomage : Vous étiez présent à Porto Alegre. On a le sentiment qu’une mobilisation altermondialiste existe sur le plan international mais qu’elle n’a que peu de répercussions en France (mise à part la lutte contre les OGM animée par messieurs Bové et Mamère). Quels enseignements tirez-vous de ce type de rassemblement ?

Olivier BESANCENOT : Reconstruire des liens de solidarité internationale entre les mouvements sociaux des différents pays est un travail de longue haleine. Les forums sociaux, les contre-sommets, les rassemblements internationaux du mouvement altermondialiste sont des étapes et des occasions précieuses de se rencontrer, d’échanger des expériences, de coordonner des initiatives de lutte. Des réseaux s’y créent et s’y développent, par thématiques (préservation de la planète, dette et sous-développement, lutte contre la guerre, etc…) ou par secteur d’intervention (éducation, transports, paysannerie, etc…).
Sur le plan proprement politique, en une décennie, le mouvement altermondialiste a permis de réhabiliter l’anti-capitalisme et l’internationalisme. C’est une nouvelle prise de conscience qui s’approfondit et qui s’élargit.

Actuchomage : Le clan du « NON » se mobilise à l’approche du référendum sur la Constitution Européenne. Il va réunir des formations et partis politiques radicalement opposés. La gauche militante en faveur du « Non » va se retrouver « aux côtés » de l’extrême droite, des souverainistes et autres nationalistes. Quels arguments souhaitez-vous mettre en avant pour vous opposer au traité, tout en vous différenciant des discours des autres partisans du « Non » ?

Olivier BESANCENOT : Notre combat contre le projet de traité constitutionnel est résolument celui d’un “non de gauche”, anti-capitaliste, ancré sur des exigences démocratiques et sociales qui sont aux antipodes des discours souverainistes. La Constitution européenne veut inscrire dans le marbre la dictature des marchés financiers, alors que nous luttons pour donner la priorité aux besoins sociaux. Elle organise dérégulations et privatisations, alors que nous luttons pour la défense et l’extension des services publics. Elle s’attaque aux acquis sociaux produits par les luttes du mouvement ouvrier dans les différents pays, alors que nous défendons l’idée d’une harmonisation par le haut des droits sociaux. Elle vise à contraindre les états européens à augmenter leurs budgets militaires et construire un nouveau militarisme européen sous le contrôle de l’OTAN, alors que nous luttons pour une Europe de la paix et de l’amitié entre les peuples. Elle érige l’Europe en forteresse fermée aux peuples du Sud, alors que nous luttons pour l’égalité des droits (y compris le droit de vote) pour les immigrés qu’ils soient ou non citoyens des pays de l’union européenne. Contre l’Europe réactionnaire et « chrétienne », nous défendons le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes (avortement, contraception) alors que ces droits ne sont pas reconnus dans certains pays de l’Union (Pologne, Portugal, Irlande).

Actuchomage : Êtes-vous favorable à l’entrée de la Turquie dans la CEE ? Pour quelles raisons l’êtes-vous ou ne l’êtes-vous pas ?

Olivier BESANCENOT : L’Europe sociale et démocratique pour laquelle nous luttons n’a pas une définition géographique : c’est un projet politique de solidarité entre les peuples et les travailleurs, au-delà des frontières. Par principe, nous sommes donc favorables à ce que les peuples qui le souhaitent puissent rejoindre l’union européenne. Alors, nous lutterons ensemble pour faire triompher une « autre Europe ». Si les travailleurs et les peuples de Turquie souhaitent rejoindre l’Europe, pour nous, pas de problème ! Au contraire…

Actuchomage : À quoi sert une candidature LCR à la présidentielle ? Ne contribue-t-elle pas à l’éparpillement des voix de gauche ? Si l’on devait réécrire l’histoire, vous représenteriez-vous à l’élection présidentielle de 2002 ? Quels enseignements avez-vous tirés du duel Le Pen/Chirac ? Est-il possible qu’il se reproduise en 2007 (peut-être sous une autre forme : Le Pen/Sarkozy, par exemple) ?

Olivier BESANCENOT : En règle générale, une campagne électorale sert à défendre le programme politique que nous pensons utile au monde du travail. Après plus de vingt ans d’alternance entre droite libérale et gauche libérale, il est plus important que jamais de défendre une alternative radicale au système. Soit dit en passant, il s’agit aussi d’offrir une chance à ceux qui ont perdu toute confiance dans le combat politique collectif de continuer à voter (à gauche). A l’inverse, toute nouvelle évolution vers le bipartisme ne pourrait qu’amplifier le mouvement vers l’abstention déjà à l’œuvre en France et, au-delà, en Europe.
Cela dit, pour infliger des coups et des reculs à la droite et au gouvernement, pas question d’attendre 2007 : c’est dans les mobilisations sociales, dans le mouvement lycéen et dans la campagne pour le non de gauche à la constitution européenne, que ça se joue ! C’est à cela que nous consacrons tous nos efforts. Autant dire que la discussion sur les échéances électorales de 2007 est, à notre avis, quelque peu prématurée… Quant au retour sur celles de 2002, à quoi pourrait bien servir de jouer à réécrire l’histoire ou à « refaire le match » ?
Enfin, s’agissant de Le Pen, l’important est surtout de s’attaquer aux causes qui expliquent qu’il ait pu figurer au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2002 : c’est en luttant pour le changement social et en développant les mobilisations sociales que l’on fera réellement et durablement reculer l’extrême droite.

P.-S.

Propos recueillis par Yves Barraud et Sophie Hancart.
© Actuchomage – Mars 2005.

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