Max Weber, la religion et la construction du social

, par LÖWY Michael

Introduction

La démarche de Max Weber comme sociologue des religions est tout à fait singulière, et se distingue profondément des autres grandes tendances dans les sciences sociales, que ce soit celle des marxistes, celle des évolutionnistes, ou celle de Durkheim et de ses disciples. Cette différence concerne, bien entendu, l’épistémologie et les questions de méthode. La recherche de la pluralité des chaînes causales, la construction des types idéaux, l’importance accordée aux intentions des acteurs sociaux et au sens de leurs actions, la reconnaissance du rôle des valeurs dans le processus cognitif, l’approche historique des faits socioreligieux, configurent, dans leur ensemble, une démarche et une méthodologie spécifiquement « wébériennes », sans équivalent. Adversaire aussi bien du positivisme que de l’historicisme relativiste, partisan d’une approche « perspectiviste » qui intègre le rapport aux valeurs, tout en prônant une science « axiologiquement neutre », il résiste aux classifications hâtives et échappe aux carcans disciplinaires traditionnels.
Mais la particularité de l’interprétation de Weber se situe aussi sur un autre terrain : il est un des rares, sinon le seul, parmi les grands sociologues, à attribuer un rôle aussi central aux faits religieux dans la constitution même des civilisations et dans la généalogie de la rationalité occidentale. Par son étude des grandes religions
– le judaïsme antique, le taoïsme, le confucianisme, l’hindouisme, le bouddhisme, l’ascétisme protestant – il cherche en fait à déterminer le rôle des différentes cultures religieuses en tant que stimulants ou obstacles à l’essor de la civilisation industrielle/capitaliste moderne. Il faut donc considérer L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme et certains textes théoriques de haute volée, tels que les Considérations intermédiaires, comme des pièces centrales d’un vaste et ambitieux projet d’étude comparative – resté nécessairement inachevé – des sociétés occidentales et orientales, avec leurs dynamiques religieuses et économiques, et leurs formes de rationalité propres. Ce qui l’intéresse, ce sont à la fois les affinités entre éthiques religieuses et ethos économiques, et les tensions ou antagonismes entre les deux sphères, qui s’affrontent parfois dans une sorte de guerre des dieux (Kampf der Götter) irréconciliable. On peut partager ou non son hypothèse sur le rôle essentiel de l’ascétisme protestant dans la genèse de la rationalité (capitaliste) moderne, il n’en a pas moins posé les termes d’un débat qui continue depuis un siècle et ne semble pas près de s’épuiser.
L’immense projet de recherche wébérien est directement l’objet de l’article de François Isambert, qui soumet à examen non seulement les travaux sur l’éthique protestante mais aussi ceux sur le judaïsme, la religiosité asiatique, l’hindouisme et le bouddhisme. Le fil conducteur est ici, selon Isambert, l’opposition entre l’Occident rationnel et l’Orient magique, même s’il faut ne pas perdre de vue le fait que Weber était également, à sa façon, un critique averti – au sens de Kant – de la modernité occidentale.
Éditeur et éminent interprète allemand de l’oeuvre de Max Weber, Wolfgang Schluchter, se propose, lui aussi, de retracer les grandes lignes du programme wébérien de sociologie comparative des religions, en l’illustrant par l’analyse d’un phénomène historique concret : le judaïsme antique. Schluchter montre que les travaux de sociologie des religions de Weber sont constitutifs d’une démarche plus générale, qu’il désigne comme « sociologie matérielle-économique de la culture ». Dans cette perspective, l’Ancien Testament constitue un point de repère essentiel pour saisir l’ensemble de l’histoire culturelle du Proche-Orient.
Or, contre l’apparente univocité des théories de la modernisation, Gérard Raulet fait valoir le caractère multiple, voire contradictoire, des processus effectifs de rationalisation. Ce n’est qu’après coup que différentes formes de rationalité appartenant à des sphères de vie ou à des horizons culturels irréductibles les uns aux autres peuvent être créditées d’une sorte de synergie historique qu’il serait abusif d’assimiler au mouvement même de la raison. Héritière du rationalisme dogmatique des Lumières, la vision téléologique de l’univers de la culture, qui a son corrélat dans le modèle mécaniste des causalités naturelles, doit céder la place au paradigme plus subtil des « affinités électives ».
Souvent cité dans les commentaires de L’Éthique protestante, le concept d’« affinité élective » reste aujourd’hui encore relativement flou. Il manque une analyse approfondie de la signification méthodologique de ce terme et de la façon dont Weber y recourt pour mettre en rapport non seulement des formes religieuses et économiques, mais également d’autres phénomènes culturels. La contribution de Michael Löwy est une première tentative d’exploration de la fonction opératoire de ce concept dans les analyses wébériennes.
Entre l’économie et la religion existe pour Weber une autre dimension essentielle de la construction du social : le politique. L’essai de Jean Martin Ouédraogo vise ainsi à mettre en évidence, dans le dialogue entre Weber et Jellinek, le rôle du puritanisme dans la formation des institutions politiques libérales anglaises et de la politique de puissance de l’Empire britannique. Même si ce projet de recherche n’a pas été mené à terme, il s’agit, comme le montre Ouédraogo, d’une approche novatrice, qui tente d’explorer les « rapports d’affinité » entre le fonctionnement des sectes protestantes et la démocratie.
En posant la question de la place du sacré dans la genèse et la stabilisation des normes sociales chez Durkheim et Weber, Mauro Piras ne se contente pas d’une simple étude comparative, mais s’interroge à la lumière des écarts constatés sur la définition même de l’agir normatif qui sous-tend la démarche des deux auteurs. Alors que Durkheim semble s’en tenir à une conception plus homogène, fondée précisément sur sa notion du sacré, Weber développe, par étapes successives, une théorie différenciée de la normativité, suivant les niveaux atteints par la conscience réflexive, au sein de laquelle le sacré correspond à un échelon déterminé.
De façon tout à fait complémentaire, Jean-Marc Tétaz s’attache à reconstruire, sur le plan strictement épistémologique, la hiérarchie des points de vue qui préside à la différenciation des ordres normatifs. C’est la problématique transcendantale de la « validité », telle que Weber la trouve déployée par Rickert et Lask, qui est à l’origine des distinctions introduites dans l’analyse méthodique des mondes de valeur et de sens. L’articulation entre le « sens objectif » et le « sens subjectif », que reflète le rapport entre les sciences théoriques et les sciences empiriques, permet de réexaminer un certain nombre de formules célèbres, comme la « neutralité axiologique » ou la « guerre des dieux ». Elle est essentielle pour la compréhension du traitement wébérien du fait religieux.

Michael LÖWY
Centre de Recherches Interdisciplinaires des Faits Religieux - CNRS

Heinz WISMANN
Centre de Recherches Interdisciplinaires sur l’Allemagne - EHESS

P.-S.

Michael LÖWY et Heinz Wismann, « Max Weber, la religion et la construction du social », Archives de sciences sociales des religions, 127 (2004) Max Weber, la religion et la construction du social, [En ligne], mis en ligne le 5 décembre 2005. URL : http://assr.revues.org/document2885.html.

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