L’étrange procès du « 17 Novembre » grec

, par SAMARY Catherine

Au terme d’un procès d’exception, le verdict du tribunal spécial contre le groupe du « 17 Novembre » est tombé à Athènes, à la fin de 2003 : 55 perpétuités que se partagent 6 des condamnés parmi les 19 accusés ; des peines allant jusqu’à vingt-cinq ans pour 9 autres ; 4 remises en liberté.

Le 17 novembre 1973, les chars des colonels grecs intervenaient pour écraser la mobilisation des étudiants d’Athènes. La dictature tomba l’année suivante. Dans la situation instable qui suivit (l’appareil paramilitaire ne fut pas démantelé), un groupe prit ce nom symbolique pour entreprendre une lutte armée. Sa première cible fut le chef d’antenne de la CIA en Grèce, Richard Welch. Il put rencontrer une certaine sympathie populaire, les premières années, en s’attaquant à des personnages impliqués dans les basses oeuvres de la junte.

Après une instruction préliminaire bâclée et marquée, pour le moins, de graves irrégularités, ce procès ne peut que renforcer les doutes et les inquiétudes qu’avaient d’emblée formulés nombre de ceux qui ont connu certains des accusés à l’époque de la lutte contre la junte.

Le 29 juin 2002, au Pirée, une bombe que transportait Savas Xiros lui explose dans les mains. Une vague d’arrestations s’ensuit. Des témoignages concordants, de médecins notamment, confirment qu’il était privé de tout discernement lorsqu’il a signé sa déposition. Il est avéré que d’autres accusés ont signé leurs aveux, rétractés par la suite, sous la menace directe d’hommes armés et cagoulés. L’administration de psychotropes et de mauvais traitements paraît très probable. Il est dès lors impossible d’écarter sans autre examen les allégations de tortures. Or les dépositions recueillies pendant l’instruction préliminaire, bien qu’elles soient pleines d’incohérences et d’invraisemblances que des rectifications ultérieures n’ont pas réussi à pallier, ont joué un rôle essentiel dans l’accusation.

Dans bien des cas, elles constituent le seul élément à charge. Ainsi contre Iraklis Kostaris, qui a réussi à fournir des alibis incontestables pour toutes les actions à lui imputées, sauf une. Il est malgré tout condamné à la perpétuité.

L’accusation s’est constamment livrée à un tri des plus subjectifs dans les témoignages, se bornant à passer par profits et pertes les plus burlesques. Elle a accepté sans broncher qu’un repenti qui reconnaît avoir joué longtemps un rôle important dans le mouvement n’ait directement participé à aucune de ses actions. En revanche, les repentis ont eu beau répéter que le « 17 Novembre » n’était pas une organisation hiérarchisée, mais un regroupement de cellules largement autonomes, il fallait lui trouver un chef : « source du mal », selon l’expression du procureur, Alexandre Giotopoulos est condamné à vingt et une fois la perpétuité pour « responsabilité morale », sans avoir été auteur direct d’aucun crime. Nouveau Dr Mabuse, il a tout conçu et dirigé, dictant de son bureau ses volontés aux exécutants. Il est donc condamné pour des actions dont on ne connaît pas un seul des auteurs, qui n’ont pas même été évoquées lors des débats ou sont assumées par d’autres ! Dimitris Koufondinas (13 perpétuités) revendique la responsabilité de toutes les actions du « 17 Novembre ».

Les Etats-Unis et l’Angleterre ayant multiplié interventions et pressions, l’implication de leurs services paraît plus que vraisemblable : il n’est pas illégitime de se demander dans quelle mesure ils auraient contribué, comme l’affirme Giotopoulos, à forger non seulement les quelques indices présentés contre lui, mais aussi tout le scénario où le rôle principal lui aurait été dévolu en raison de son profil d’ancien résistant vivant en marge de la gauche officielle, ce qui l’aurait finalement fait préférer à d’autres candidats possibles, moyennant l’élaboration d’un portrait psychologique aussi antipathique que fantaisiste, fidèlement reproduit, à partir de sources policières, par la campagne médiatique. Aujourd’hui, d’autres chefs ou sous-chefs sont dénoncés de façon à peine voilée, par des rumeurs et par une certaine presse, comme pour intimider des militants incommodes.

Il y aura d’autres procès : les condamnés ont interjeté appel. Le procureur les a devancés en faisant appel a minima contre la compagne de Koufondinas et le syndicaliste Iannis Sérifis, dont le dossier est vide, mais qui s’est attiré selon toute apparence, au fil des procès où il a été acquitté, l’exécration croissante d’une partie de la magistrature et de la police dont les liens avec d’anciens serviteurs de la junte mériteraient d’être éclaircis.

Théologos Psaradellis n’est acquitté qu’en raison de la prescription, de telle sorte qu’il reste associé de la façon la plus arbitraire au « 17 Novembre ». En visant Sérifis et peut-être Psaradellis, les enfants de Richard Welch ont annoncé leur détermination à « tout faire pour que les assassins de (leur) père soient jugés » ; et le fils du capitaine de l’US Navy George Tsandes a déclaré aux journalistes : « Je prendrai mes mesures pour que le Congrès et le peuple américain soient informés : des assassins et des terroristes se promènent en toute liberté à Athènes. » Psaradellis et Sérifis risquent de ne plus pouvoir sortir de Grèce.

Nous ne prétendons nullement détenir la vérité. Nous attendons justement des procès à venir qu’ils lui permettent de se manifester. Qu’ils soient équitables. Que l’on reconnaisse le caractère politique des actions du « 17 Novembre » ainsi que l’a fait le président du tribunal antiterroriste exclusivement composé de magistrats qui a eu à connaître de cette affaire. Que, dans l’immédiat, les conditions de détention des condamnés soient améliorées en conséquence. Peut-on espérer de certains représentants de la gauche grecque au gouvernement, eux-mêmes anciens résistants, que - loin de porter atteinte à l’indépendance de la justice — ils aient à coeur qu’elle soit au-dessus de tout soupçon ?

P.-S.

Article paru dans le journal Le Monde, édition du 14 février 2004.