Le web selon Besancenot

, par BESANCENOT Olivier

Licence « égale », abrogation de la loi DADVSI, obligation d’interopérabilité... : Olivier Besancenot développe sa vision du web comme espace collectif et collaboratif dans lequel l’internaute tient une place centrale.

1/ L’État doit-il avoir une politique spécifique pour internet ?

Bien entendu. Déjà, afin que les données publiques ne soient pas laissées dans les mains des multinationales de l’informatique, cela passe en premier lieu par une mise à niveau vers l’utilisation de logiciels libres pour toute l’administration (applications et exploitations). Ensuite, au niveau de l’éducation nationale et de ses programmes, il faut un engagement pédagogique fort, non seulement pour former et donner les moyens dès le plus jeune âge d’avoir accès aux nouvelles technologies, mais surtout (à contrario par exemple de ce qui a été fait lors de l’opération Collège 2005 qui mettait en avant Microsoft et Apple), de mettre en avant les solutions libres. Là aussi, l’éducation à l’informatique ne doit pas limiter l’horizon des plus jeunes aux seules solutions privées (principe de « neutralité scolaire »). De plus, l’État, comme il s’y était pourtant engagé, doit publier le décret RGI qui assure l’obligation d’interopérabilité des supports informatiques et bien évidemment abroger la Loi DADVSI. Enfin, au niveau européen, il faut rejeter les directives IPRED II, et les traités WCT et WPPT qui criminalisent les internautes, au profit des multinationales de l’internet.

Olivier Besancenot

2/ Licence globale/licence légale : quel modèle pour la diffusion d’oeuvres numériques ?

Les changements de pratique et d’accès à la culture, par les nouvelles technologies sont aujourd’hui une réalité. La pénalisation et criminalisation des internautes n’est pas une solution. Il faut déjà, au niveau français, abroger la loi DADVSI, qui, non seulement ne protège pas réellement les auteurs et artistes-interprêtes, mais pénalise les internautes, tout en ne bénéficiant au final, que les fabricants de logiciels et les F.A.I.. Nous défendons l’idée d’une « licence égale », qui maintiendrait à la fois l’exception pour copie privée des internautes, à la fois protégerait la rémunération des ayant-droits. Il faut qu’une redevance soit assise sur le chiffre d’affaires des grosses majors du disque, fabricants de matériel informatique, opérateurs de télécoms et fournisseurs d’accès qui, en gagnant des abonnés à coup de publicité sur le haut débit, sont les principaux bénéficiaires des échanges, légaux ou non, des œuvres, et ce afin de compenser les ayants droit pour le manque à gagner occasionné par le téléchargement illicite. De la même manière, les formats de fichiers doivent fonctionner sur tous les appareils (interopérabilité, et même, soutien aux logiciels libres), et il faut soutenir le développement de médiathèques numériques publiques et gratuites, qui pourraient ainsi démocratiser l’accès aux œuvres. Cependant, c’est aussi la répartition de ces droits entre les producteurs et les artistes qui doit être revue, afin de permettre réellement à ces derniers de vivre de leur métier. Sur le plan européen, il faut défendre les droits d’auteurs et droits voisins, dans leurs aspect moral et pécunier (même si par contre, je suis pour la dépatrimonialisation du droit d’auteur : que les auteurs aient les moyens de vivre de leur métier, mais qu’en aucun cas, après la mort des auteurs, cela ne devienne une rente pour leurs descendants. Les fonds générés devraient servir à soutenir la création de jeunes auteurs, une sorte de solidarité intergénérationnelle). Ceci implique de s’opposer aux tentatives de la Commission Européenne de mettre les sociétés de gestion des droits d’auteur en concurrence, et de défendre l’exception pour copie privée et la rémunération qui en découle.

3/ En France l’État est assez interventionniste en matière de medias : quelle régulation envisagez-vous à l’avenir avec l’avènement des medias en ligne ?

L’État est interventionniste, mais dans une optique libérale. Au final, en France, les principaux bénéficiaires en sont les grands groupes de médias privés, qu’il s’agisse de la télévision, de la radio, ou de l’internet. Pour nous, il s’agit donc d’avoir un véritable service public des médias fort d’un coté, et de l’autre, soutenir le Tiers secteur audiovisuel et médiatique (associatif et indépendant), notamment financièrement, ce qui passe par une nécessaire augmentation de l’assiette de la taxe sur la publicité (tous médias confondus, y compris les nouveaux comme les opérateurs mobiles, les FAI, etc.).

4/ Sur le plan économique, comment favoriser l’émergence d’acteurs économiques français de premier plan, dans un secteur soumis par essence à la mondialisation ?

Les premiers acteurs de l’internet, ce sont les internautes eux-mêmes, et les animateurs-créateurs des sites. A côté se développe une concentration sans précédent dans les médias (tous formats confondus d’ailleurs). Pour notre part, nous proposons une loi anti-concentration dans les médias, afin de soutenir, comme indiqué plus haut, un secteur public ou para-public des médias, et de l’autre un Tiers Secteur indépendant (en lui donnant les moyens notamment de respecter les obligations sociales et salariales, car dans bien des cas, les animateurs de site d’information par exemple, ne peuvent, faute de moyens autre que la publicité privée, et donc limitant leur indépendance, les respecter. Ce qui suppose par exemple une reconnaissance du statut de journaliste étendue à ceux qui travaillent pour des e-médias.

5/ Comment percevez-vous la percée du web dans cette campagne ? Comment envisagez-vous l’avenir des sites (officiels et blogosphère associée) que vous avez créés ?

Internet et le web, c’est aussi ce que l’on en fait, collectivement. D’un côté, (et on l’a vu notamment avec la campagne du référendum européen), Internet est un splendide moyen d’échange, d’information, d’ouverture sur le monde, et ce, particulièrement en pleine concentration des médias. De l’autre, (mais, comme tout média, cela suppose l’apprentissage d’un regard critique sur celui-ci, et donc, on en revient à la nécessité d’une formation dès le plus jeune âge à l’apprentissage des techniques et des nouvelles technologies), cela passe, comme on le voit quotidiennement, par de nouvelles formes extrèmement agressives de communication politique (spaming, fishing, hacking, etc.), voire la diffusion de hoaxes (la « fameuse/fumeuse » étude du Cevipof par exemple), et l’absence de contrôle et vérification des sources pour ce qui est de l’information indépendante. Donc, à la fois un regain de démocratie, à la fois un espace ouvert pour le libéralisme : ceux qui en ont les moyens peuvent acheter des listes mails par paquets, et venir vendre leurs produits (commerciaux ou parfois politiques...), jusque dans nos boites, navigateurs par voie de pop-ups,etc. Comme en dehors finalement, Internet est un espace de liberté possible, à (re)conquérir, à se réapproprier, pour qu’une fois encore, ce soit la majorité qui décide, participe, échange, crée, propose, et non des minorités qui choisissent à notre place ce que l’on peut y trouver...

P.-S.

Article paru sur le site Fluctuat.net, dossier spécial élections présidentielles 2007 (Sarkozy et Besancenot : leur vision du web).

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