Lectures

À rebrousse-poil de l’idéologie dominante

, par DETAINE Antoine

Daniel Bensaïd, Fragments mécréants — Mythes identitaires et république imaginaire, Paris, 2005, Éditions Lignes, 14,90 €.

Constituée de multiples petits miroirs la sphère foraine tourne sur elle-même, captant une lumière fragmentée, elle ne laisse rien dans l’ombre Elle zoome tour à tour en brefs aperçus impitoyables les scènes de notre quotidien. Ainsi est construit ce livre qui se lit compulsivement, bien trop vite, comme si de sa lecture dépendait le sort de la vérité, l’issue de notre combat.

Un cadavre se cache dans le placard de la République, depuis quand y est-il ? La décomposition qui nous submerge en provient-elle ? Daniel Bensaïd évoque le compost fertile qui a permis la croissance des fleurs vénéneuses qui éclosent aujourd’hui.

Le crime colonial, crime constitutif, crime primordial : « quelque chose s’est inventé là » affirme Daniel Bensaïd, et citant Saint-Arnaud le boucher : « Les Kabyles ont éprouvé des pertes considérables ; nous marchons sur leurs cadavres. [...] Je fais hermétiquement boucher toutes les issues, et je fais un vaste cimetière. »

Puis il y a la longue suite des complicités qui, décennies après décennies, siècles après siècles, a vu tous les gouvernements, de toutes les couleurs, avec ou sans la Gauche, avec ou sans le Parti, et pire encore, avec ou sans la Droite, maintenir hermétiquement close la porte du placard. Rappelons-nous Mauroy, Premier ministre socialiste et la « grève islamiste » aux usines Peugeot, rappelons-nous les capitulations de la « Gauche plurielle » devant les lois Pasqua sur l’immigration, rappelons-nous « le bruit et l’odeur » de Chirac, et gerbe ultime, la boucle enfin bouclée, l’article 4 de la loi du 23 Février 2005 sur « le rôle positif de la présence française (sic !) en Afrique du Nord. »

Pourquoi s’étonner de la dialectique infernale produite par l’exclusion de 5 millions de personnes issues de l’immigration quand le repli identitaire est le corollaire du cosmopolitisme du marché et de la concurrence libre et non faussée pour lesquels il n’y a de culture qu’uniformisée donc dominante, donc occidentale, donc négatrice de toutes les autres ? Quand les modèles identificatoires de résistance se trouvent, pour les jeunes des cités, en Palestine, voire à Bagdad, voire en haut du World Trade Center ? Quand le pouvoir répond à la révolte des enfants de l’immigration par des mesures issues de la guerre d’Algérie : l’armée et le couvre-feu ! Quand la religion, « âme d’un monde sans coeur » (K. Marx), refuge naturel des opprimés, utopie rabaissée au quotidien, sert d’idéologie unificatrice, avec son cortège de voiles, d’enfermements pour les femmes, de dérapages antisémites, auxquels répondent les anathèmes sionistes-laïcards-républicains-islamophobes qui fleurent bon le racisme et éloignent (à dessein ?) toujours plus les « communautés », idéologie couvrant la ghettoïsation.

Mais il s’agit de s’opposer, de résister, de ne pas suivre l’air du temps, donc d’être « mécréant ».

Il s’agit de comprendre, pas de pleurer ni de rire, et Bensaïd à coups de projecteurs-paragraphes, décortique les situations, les analyse, nous aide à nous en sortir. Appelant à la rescousse Malcolm X qui va passer de l’islamisme radical au guévarisme en quelques mois, Spinoza, Marx, Blanqui, Gramsci, Lefebvre, Fanon etc., il passe à la moulinette nos intellos aux petits pieds, nos renégats qui ont troqué l’internationalisme contre l’universalisme abstrait, déguisement d’intérêts très particuliers. Intérêts qui ont pour nom la raison d’État, celle de la France éternelle, de l’Europe capitaliste voire d’Israël garant de la paix civilisée des cimetières. Tout est passé en revue, critiqué, soupesé : la « loi foulardière », Tariq Ramadan, la fausse symétrie du « ni loi ni voile », les indigènes de la république post-coloniale, l’athéisme, Onfray et, bien sûr, la cohorte des serviteurs du pouvoir (BHL, Finkelkraut, Bruckner, Rufin).