Entretien d’Alain Krivine pour l’association « Pour la République Sociale »

, par KRIVINE Alain

PRS : On a appris à se connaître lors de la campagne du Non au traité constitutionnel europpéen. Le travail du 29/05 est-il terminé ?

Non, pas du tout. Je pense par contre qu’il y a des illusions qui ont été créées après la victoire du Non. La première, c’était de croire que le non de gauche antilibéral était majoritaire en France, ce qui est faux. Le non de gauche est majoritaire dans la gauche mais pas en France. La 2e illusion, c’était de croire que tous ceux qui ont voté non à gauche sont des anti-libéraux, je crois que c’est faux, je crois qu’il y a une grosse différence entre un accord politique pour voter non à la Constitution, et un accord sur un programme alternatif anticapitaliste.

La preuve, c’est que la quasi-totalité des dirigeants socialistes qui ont appelé à voter non ont rejoint la synthèse du mans qui est une synthèse libérale. Certains d’entre eux pour ne pas le citer comme Montebourg ont été même jusqu’à soutenir Ségolène Royal. Cela prouve bien que le non ne faisait pas un programme anticapitaliste.

Tout le débat aujourd’hui, c’est de considérer que il y a eu une dynamique du non, il y a eu une unité exceptionnelle, il faut essayer de la maintenir mais sur des bases politiques claires. Le débat qu’on a avec une partie des collectifs mais surtout avec le PC, c’est l’engagement non pas à ne pas vouloir gagner les électeurs socialistes, mais l’engagement à ne pas faire d’accord parlementaire majoritaire gouvernemental avec le PS. Le PC tourne autour du pot, refuse de citer le PS, et explique qu’il est contre le libéralisme, ça c’est du pipo. Tout militant du PS sait qu’on n’est pas en Angleterre ou en Allemagne. Au PS, tous les courants sont officiellement anti-libéraux, sauf celui de Bockel qui se réclamme du social-libéralisme. Ségolène dit que son programme est socialiste. L’idée qu’on n’ira pas dans un gouvernement social-libéral, pour nous, ce n’est pas une garantie.

Et je termine, on est d’autant plus exigeant sur les garanties qu’on voit le PC italien qui avait appelé à voter non qui est dans le gouvernement Prodi maintenant, ou on voit MG Buffet convoquer une réunion demain (où l’on est invité, on n’ira pas), avec le PS, les radicaux de gauche. Dernier exemple, aux élections partielles de Bordeaux, on a proposé au PC une liste anti-libérale de gauche sans le PS, et le PC se retrouve dans une liste unitaire avec le PS, dirigée par le PS. Donc on est exigeant c’est vrai et on a raison.

PRS : Les grandes avancées sociales ont souvent été marquées par une dynamique unitaire avec un rassemblement large. On fête les 70 ans du front populaire. On pourrait d’ailleurs se rappeler qu’en 34, les rapports entre la SFIO et le PC de l’époque étaient beaucoup plus tendus qu’entre le PS et la LCR aujourd’hui. A PRS, aujourd’hui, on fait une campagne sur le thème : La droite doit partir, la gauche doit s’unir. Quelle est ta position sur ces deux affirmations ?

Je trouve que la comparaison historique est intéressante.
D’abord, les grandes conquêtes du Front Populaire, ce n’est pas essentiellement parce qu’il y a une alliance électorale. C’est qu’une fois la victoire acquise, l’alliance électorale au grouvernement n’a rien fait. Il a fallu une grève générale en 36 pour imposer. Nous en 81, on a eu un peu la volonté de recopier 36. On a dit, l’union de la gauche, ça va, on a appelé à voter Miterrand en pensant qu’il y aurait une grande mobilisation populaire. La nouveauté avec 36, c’est qu’il n’y a pas eu de mobilisation populaire, et que chaque fois que la gauche gagne, il n’y a pas de mobilisation populaire, justement parce que les gens votent à gauche contre la droite mais pas pour la gauche. Ils n’ont plus tellement d’illusions sur la gauche, et le drame aujourd’hui c’est qu’il n’y a pas de mobilisation populaire politique. Il y a des mobilisations populaires sur les luttes, sur le CPE mais pas politiques, parce que les gens n’ont plus confiance. Et c’est une des raisons qui fait que sur le plan politique, on est encore plus vigilant parce qu’on sait qu’il y a un discrédit total de toute la gauche à l’heure actuelle dans l’opinion.

PRS : Hormis les luttes qui sont indispensables pour résister, comment faire pour que les valeurs antilibérales de gauche arrivent au pouvoir ?

On n’est pas contre comme certains le disent de mettre les mains dans le cambouis, d’aller au gouvernement, c’est absurde. Mais le problème, ce sont les conditions. Nous on pense que pour avoir un vrai gouvernement de rupture avec le capitalisme, un, il faut une mobilisation de la population, il faut des luttes, des mobilisations sociales, c’est la garantie, et deuxièmement, il faut un programme qui ose rompre vraiment avec la dictature des multinationales. Ces deux éléments n’existent pas à l’heure actuelle, ni à travers les comités, ni à travers la politique du PC. Donc, aller dans un gouvernement avec le PS, avec l’idée qu’on pourra changer les choses comme le pense le PC, que le PS est à l’heure des choix, qu’il y a des débats de fond au PS, ce qui me semble absurde, c’est aller dans une impasse. Moi je préfère qu’on reste dans l’opposition.
Alors autre chose est d’aider à battre la droite électoralement, mais je préfère qu’on reste dans l’opposition pour créer les rapports de force sur un programme clair, sur des luttes pour ensuite créer les conditions pour arriver vraiment au pouvoir et pour gagner.

PRS : Tu dis qu’il n’y a aucun débat au PS. Tu ne fais aucune différence entre Laurent Fabius et Ségolène Royal ?

La seule petite différence aujourd’hui, la gauche du PS, c’est Fabius-Mélenchon. Mais très franchement, autant Fabius a appelé à voter Non, et je m’en félicite, cela a aidé à gagner parce qu’il a entraîné une gauche modérée qu’aucun d’entre nous ne pouvait entrainer. Mais je n’ai jamais cru que Fabius était devenu un anti-capitaliste, lui non plus. Très franchement, je regrette que Mélenchon qui se réclame de l’anti-capitalisme appelle à voter Fabius. Il faut être sérieux. Fabius se différencie un peu, tant mieux, c’est un habile politicien, il sait qu’aujourd’hui, il faut tenir un langage de gauche mais il ne s’est pas transformé, il n’y a aucune illusion à avoir là-dessus.

PRS : Est-ce que tu penses qu’il est nécessaire d’avoir un président de gauche qui a voté non ?

Cela serait mieux. Mais je remarque une chose, tous les leaders, à part Mélenchon, Fabius compris, se sont ralliés au programme du Mans, sauf Montebourg. Mais Montebourg est avec Ségolène, alors il faut être sérieux. Le programme du Mans est un programme libéral. On ne peut pas voter Non à l’europe libérale et voter pour le programme du Mans. Donc il y a vraiment un sentiment qu’on s’est fait avoir. Donc il n’y a pas de confiance. Je suis prêt à faire beaucoup de choses avec le PS. On a été les premiers à se battre sur des campagnes ponctuelles, solidarité avec des grèves, de faire des meetings qui allaient d’Arlette Laguiller au PS. On continuera à le faire. L’unité d’action avec le PS contre la droite, elle est indispensable, mais aller au gouvernement, ça c’est une autre paire de manches.