La démocratie à l’Attac ?

, par CORCUFF Philippe

« La politique traite de la communauté et de la réciprocité d’êtres différents. » Hannah Arendt, Qu’est-ce que la politique ?, manuscrits inachevés de 1950-1959.

« Le pouvoir correspond à l’aptitude de l’homme à agir, et à agir de façon concertée. » Hannah Arendt, Du mensonge à la violence (Crises of the Republic), 1972.

Les réflexions de la philosophe Hannah Arendt (1906-1975) sur la politique nous poussent à clarifier certains aspects de notre idéal démocratique, ce qui n’est pas sans résonances dans notre actualité la plus proche. Arendt ne propose, certes, qu’une des conceptions possibles de la visée démocratique, mais le scalpel de sa pensée fouille les chairs démocratiques là où elles ont beaucoup pourri sous l’effet des déconvenues des rêves des XIXe et XXe siècles.

Tout d’abord, contre certains fantasmes homogénéisateurs (la figure de l’Un), elle nous invite à partir de la diversité des êtres humains (la figure du Multiple). « La politique repose sur un fait : la pluralité humaine », note-t-elle encore dans Qu’est-ce ce que la politique ? D’ailleurs, dans son célèbre ouvrage sur Les origines du totalitarisme (1951), elle caractérise justement l’entreprise totalitaire comme le bulldozer de l’Un contre le Multiple. L’équation difficile de la politique démocratique consisterait alors à bâtir un espace commun sur la base des différences humaines, mais sans les annihiler. Pas de démocratie, en ce sens, sans monde commun, convergences, réciprocités, solidarités. Mais pas de démocratie non plus sur le cadavre de la pluralité.

Dans la deuxième citation, Arendt pointe la nécessité démocratique d’un pouvoir collectif, c’est-à-dire d’un pouvoir entendu comme une capacité d’action « concertée ». Arendt ne nie pas la prégnance des rapports de domination, sous la forme du pouvoir d’un seul ou de quelques-uns, dans l’histoire des sociétés humaines, mais le pouvoir ne se réduirait pas « à une question de domination » (Crises of the Republic). Plus agnostique que la philosophe en matière de pouvoir, contentons-nous de faire du pouvoir comme aptitude collective un pari, un des axes du pari démocratique, avec la dialectique du commun et du différent.

La récente histoire de l’altermondialisme réactive, dans une conjoncture nouvelle, les deux axes repérés par Arendt. Attac, à l’échelle française et au-delà dans ses effets de dissémination internationale, constitue une association phare de cette galaxie émergente. Les deux fils arendtiens ont contribué à tramer ses mobilisations. En premier lieu, avec sa participation aux forums sociaux (locaux, européens, mondiaux), elle a fait vivre avec d’autres un espace pluriel de débats et de propositions. L’altermondialisme, dont elle est partie-prenante, a même tracé en pointillés une nouvelle façon de faire du commun avec de l’extrêmement divers (des syndicats ouvriers aux défenseurs des baleines, des organisations paysannes aux associations féministes, des humanitaires aux forces partisanes, des expériences d’économie solidaire au mouvement anti-guerre, etc.). Seconde dimension arendtienne : Attac a animé la régénérescence d’une nouvelle capacité d’action collective contre la pente du dessaisissement citoyen au profit des pouvoirs économiques et technocratiques.

Mais portant haut la question démocratique contre le cours néolibéral du capitalisme, Attac a elle-même été percutée de l’intérieur par les exigences démocratiques qu’elle promeut à l’extérieur. Il a été établi qu’une fraude, au profit de l’ancien groupe dirigeant (animé par Jacques Nikonoff et Bernard Cassen) et au détriment du courant critique (incarné par Susan George et le syndicaliste Pierre Khalfa) de l’association, a gravement entaché la précédente élection de son Conseil d’Administration. Le rapport de René Passet (du 23-08-2006), synthèse des rapports d’experts demandés par le CA d’Attac, en a démontré la forte probabilité statistique (voir site d’Attac). Le rapport de la Commission d’enquête mise aussi en place par le CA, et adopté à l’unanimité de ses membres (le 28-09-2006), en a apporté la preuve matérielle (voir site d’Attac). Il est de l’honneur d’Attac d’avoir établi par ses propres procédures internes le constat de la fraude et d’avoir organisé une nouvelle élection, qui a accordé une majorité au pôle critique. L’association en est particulièrement redevable à ceux qui se sont battus depuis le départ pour faire reconnaître la vérité, contre la tentation de certains dirigeants de la nier ou de la relativiser, en agitant notamment l’épouvantail à audimat militant garanti d’un « complot médiatique » contre Attac. Pour faire surgir une telle vérité, il a fallu braver les pressions diverses, les quolibets et les accusations diffamantes (« traîtres alliés aux médias dominants », etc.).

Toutefois, malgré l’acquis d’une telle amorce d’examen autocritique, les réactions de certains militants au cours de « la crise » sont apparues empreintes d’illusions : fermer les yeux et se boucher les oreilles, dénoncer « les querelles parisiennes de personnes » et appeler à « un retour au fond du combat altermondialiste » et/ou réclamer à tout prix « l’unité contre les divisions ». Comme si la question de l’organisation du pouvoir - et le défi d’un pouvoir commun contrebalançant les tendances à sa monopolisation par quelques-uns - ne constituait pas un problème « de fond » pour la galaxie altermondialiste, et déjà du point de vue de son propre fonctionnement ! Comme si la question de la répartition du pouvoir - et les tensions qu’elle génère - n’était qu’un phénomène « parisien », sans réalité dans les groupes locaux ! Comme si le problème se situait exclusivement « en haut », et pas dans la relation même entre « le haut » et « le bas » ! Comme si la mystique unitaire d’un « tous ensemble » sans conditions devait nécessairement faire taire les voix discordantes et l’exigence pluraliste ! Mais l’échec relatif de deux siècles de luttes pour faire émerger une société émancipée des chaînes du capitalisme n’a-t-il pas souvent été associé aux problèmes afférents au pouvoir, sous des modalités soft (comme dans le cas de l’institutionnalisation sociale-démocrate) ou hard (dans les chemins totalitaires des régimes qui se sont réclamés du « communisme ») ? Comme si la relation dirigeants/dirigés, et pas seulement sous l’angle des penchants monopolisateurs des dirigeants mais également de l’adhésion ou de l’indifférence des dirigés, ne devait pas devenir un thème majeur, et l’objet d’expériences pratiques innovantes, pour les mouvements émancipateurs du XXIe siècle ! Une autre politique, certes, mais dans un autre rapport à la politique. Ne pas prendre conscience de cet enjeu serait risquer de retomber dans des ornières analogues à celles d’hier.

Oserons-nous tirer une force nouvelle de fragilités assumées, plutôt que de nous complaire dans les faiblesses récurrentes d’une arrogante prétention à la maîtrise absolue et à la pureté ?

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