La société donne de moins en moins de moyens

, par JOHSUA Samuel

La pédagogie peut-elle sauver l’école ?

La pédagogie se résume-t-elle, aujourd’hui, aux assertions de Robien ?

Samuel Joshua. Le débat pédagogique, dans les médias, est, hélas ! sous la domination des considérations les plus réactionnaires. Robien ne parle que de ça, il idéalise un passé qui n’a jamais existé. Une réflexion sérieuse, circonstanciée, sur les pédagogies les plus efficaces et les plus émancipatrices a du mal à se faire jour. La dégradation sociale dans le pays pousse à considérer comme secondaires les questions pédagogiques. Il y a crise aussi parce que ce qu’on demande à l’école aujourd’hui est beaucoup plus compliqué qu’avant alors que, pour des raisons idéologiques et financières, la société donne de moins en moins de moyens pour la résoudre. Pourtant, en France, une école en crise est très mal vécue.

La question des moyens est intimement liée à celle de la pédagogie ?

Samuel Joshua. Elle est essentielle, une fois que vous savez quelle pédagogie mettre en oeuvre. Il faut combattre quelques idées fausses à ce sujet. La France n’est pas le pays qui donne le plus à son éducation. Elle donne à l’école 6 % de son produit intérieur brut (PIB), ce qui est, à peu près, la moyenne européenne. Le Danemark donne 8 % de son PIB, c’est-à-dire un tiers de plus que notre pays. Et les résultats de l’école danoise sont nettement meilleurs que les nôtres. Il est faux de dire que nous donnons beaucoup à l’éducation. De plus, nous mesurons en termes nominaux les efforts faits pour l’école : budget après budget, d’année en année. Il est plus juste de mesurer la part réservée à l’éducation par rapport à la richesse du pays. Depuis 1992, cette part des richesses réservée à l’éducation ne cesse de baisser, contrairement à ce qui est affirmé officiellement.

Une politique qui n’est pas en rapport avec les attentes vis-à-vis de l’école...

Samuel Joshua. Les défis que l’école a à relever sont sans commune mesure avec ceux d’il y a trente ans. Aujourd’hui, la volonté est de faire réussir toute une génération. Nous n’y arrivons pas mais la volonté est celle-là. En très peu d’années, on est passé de 29 % à plus de 60 % d’une génération au bac. Cela ne s’était jamais vu, et cela s’est fait à moyens constants. Rien à voir, par exemple, avec l’investissement financier consenti, en 1880, après les lois Ferry. Et jusqu’au milieu des années quatre-vingt-dix, cela s’est traduit par une augmentation spectaculaire du niveau culturel moyen du pays.

Ce progrès est-il partagé par tous ?

Samuel Joshua. Non. Nous n’arrivons pas à surmonter les difficultés de 15 % de la population. La crise du système scolaire est là. Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, c’est de plus en plus difficile. C’est une situation inédite dans l’histoire scolaire : une partie de la population ne progresse plus, voire régresse scolairement. La situation de crise sociale générale qui enserre l’école rend difficile le fait d’arriver à résoudre les problèmes pour les 15% de population les plus en difficulté. La crise pédagogique est submergée par la crise sociale.

Existe-t-il, alors, une marge de manoeuvre pour la pédagogie ?

Samuel Joshua. Pour les secteurs de la population en grande difficulté, la question pédagogique, en termes progressistes, est difficilement centrale. Elle est prise dans une crise sociale, une crise politique, une crise des valeurs. Mais, même quand une situation matérielle est très dégradée, la pédagogie reste efficace. C’est une question d’investissement, au sens moral du terme. Au Brésil, par exemple, les mouvements pédagogiques sont très impressionnants. Ils sont liés aux revendications sociales. Quand le Mouvement des sans-terre installe des paysans pauvres sur des terres, la première chose qu’ils font c’est de construire une école, avec une pédagogie particulière, dite des opprimés.

P.-S.

Entretien réalisé par Dany Stive.
Article paru dans l’Humanité, édition du 3 février 2007.