Les leçons politiques du regard mélancolique de John Rambo

, par CORCUFF Philippe

Le personnage cinématographique de John Rambo est fréquemment sous-estimé sous l’effet d’un anti-américanisme primaire.

Le premier épisode, réalisé par Ted Kotcheff, pouvait aussi se lire comme une critique sociale de l’hypocrisie notabiliaire dans une petite ville américaine, refoulant les marginaux comme les dégâts du Vietnam hors du champ de vision de son ennui quotidien. Et cette apparition initiale d’un anti-héros déglingué au cœur de la prétendue Civilisation se terminait en pleurs dans les bras d’un colonel ; le virilisme se ramollissant jusqu’à retrouver les voies de son humanité dans sa part « féminine » de fragilité. Les deux films suivants ont caricaturé Rambo en porte-drapeau justement guignolisé d’un militarisme reaganien.

Le dernier-né de la saga redonne des couleurs décalées au traumatisé du Vietnam. Rambo arbore au départ le masque d’une dureté désenchantée aux relents nihilistes. Puis, après la confrontation avec les massacres de la dictature birmane et les balbutiements de la résistance, son regard exprime une mélancolie infinie mettant en tension le poids inéliminable du tragique et la nouvelle percée d’un sens de la dignité humaine. Si la mise en scène est trop souvent alourdie par les gros sabots d’un monde en noir et blanc, le regard de l’acteur Stallone suggère de bien autres complications, à l’écart du conservatisme étriqué du citoyen Stallone(supporter du Républicain John McCain !).

Le sarkozysme : un produit politique déjà périmé sur le marché médiatique ?

Ce faisant, une série B hollywoodienne draine avec elle une gravité politique qu’on chercherait en vain dans les pitreries de la politique officielle française. Le m’as-tu-vu sarkozyen, après avoir un court moment fasciné les gazettes, suscite de plus en plus de sifflements du côté des spectateurs, relayés jusqu’aux organes de presse « amis » du pouvoir. Dans la quête médiatique incessante du « nouveau », à partir des attentes stéréotypées du journalisme dominant, le sentiment blasé du déjà-vu perce rapidement. La vitesse de rotation des produits politiques apparaît grandissante dans les supermarchés de la communication. Leur démonétisation s’accélère dans une course-poursuite frustrante vers un neuf vieilli précocement.

Un tout petit monde : journalistes et anti-journalistes

Les modes propres aux critiques superficielles des médias (des « connivences » cachées au « storytelling »), qui marchent si bien dans les milieux journalistiques eux-mêmes, montrent tout particulièrement ici leurs faiblesses. Elles oublient que les messages sont filtrés par des publics diversifiés (et on a ainsi pu observer que le roc de l’électorat sarkozyste –les plus de 60 ans– a souvent peu apprécié « la belle histoire » du remariage quasi-immédiat avec « la belle Carla »). Mais également que les médias peuvent mordre la main des maîtres économiques ou politiques du moment (Jean-Marie Messier ou Nicolas Sarkozy) dans l’emballement de dynamiques qui leur sont propres et cependant leur échappent. Ne perdons pas de vue l’autonomie du champ journalistique, aurait rappelé Pierre Bourdieu !

Toutefois les journalistes et leurs critiques (les anti-journalistes sont souvent tout contre ceux qu’ils dénoncent) préfèrent se raconter des contes de Noël sur la toute-puissance supposée de leur petit monde (auquel participent les discours sur les « connivences » et le « storytelling », où ils mirent négativement leurs propres fantasmes de pouvoir). Ils n’apprécient guère, par contre, qu’on fasse d’eux, de manière davantage réaliste, des marionnettes d’un conformisme corporatiste, de préjugés simplistes et de logiques pavloviennes. Sur ce plan, vedettes du 20 h de TF1 et de France 2, rédacteurs du Figaro et de Libération, comme cracheurs du Plan B, convergent plus souvent qu’on ne le croit habituellement.

Mélancolie radicale contre mélancolie aseptisée

Peut-être qu’un journalisme d’un nouveau type, afin de résister aux automatismes de l’air du temps, devrait se faire plus mélancolique, à la manière de John Rambo. Pourquoi ne pas inventer une nouvelle alliance entre des traditions critiques issues du passé et des possibilités futures, contre la répétition marchande d’un présent infiniment décevant ?

Rien à voir ici avec « la gauche mélancolique » sur laquelle BHL termine son dernier opuscule, Ce grand cadavre à la renverse. Chez notre préparateur en béchamel para-philosophique, la mélancolie est transformée en acquiescement conservateur aux « lois » du capitalisme. Or, pour la mélancolie radicale d’un Walter Benjamin, il ne s’agit pas d’émousser les luttes émancipatrices, mais de les lester de la force des impasses passées, des voix des vaincus d’hier et des dangers inscrits dans les mouvements erratiques de l’histoire, et cela contre l’optimisme béat des progressismes naïfs. Un passage d’une chanson de Charles Aznavour, Non, je n’ai rien oublié, résume magnifiquement cette inspiration mélancolique : « Et mon passé revient du fond de sa défaite »…

« De défaite en défaite jusqu’à la victoire » répond, comme en écho, l’exergue du beau film de Carmen Castillo sur le Chili des espoirs révolutionnaires et de leur sanglante répression, Rue Santa Fe.

Politiques, journalistes et plus largement citoyens auraient donc intérêt à freiner mélancoliquement les glissades politico-médiatiques du présent. Et si le visage buriné de John Rambo comme le sourire de Carmen Castillo pointaient de telles possibilités ? Pour ne pas baisser les bras d’une utopie raisonnée face à un présent s’éternisant, sans pour autant recommencer les erreurs passées…

P.-S.

Article paru dans Rue89 (site d’information et de débat indépendant), le 24 février 2008.

Mots-clés