Sarkozy, le diable, la gauche et Spiderman

, par CORCUFF Philippe

La gauche officielle frémit à la vue de son ombre : Nicolas Sarkozy. C’est-à-dire une version française du blairisme : adaptation socialement coûteuse à la mondialisation néolibérale ; recul des services publics ; maintien de quelques morceaux d’un État social progressivement affaibli ; productivisme écologiquement funeste à peine ralenti par un vague discours sur le « développement durable » ; renforcement de l’arsenal répressif pour traiter les problèmes sociaux. On est plus proche d’un social-libéralisme musclé que de l’ultra-libéralisme de Thatcher, Reagan ou Bush !

Davantage entrepreneur politique qu’idéologue, Sarkozy est parti à la conquête de « segments du marché électoral » assez diversifiés, voire contradictoires (bourgeois/couches moyennes/classes populaires, jeunes loups d’entreprise/retraités craintifs, jet-set/nationalistes étriqués, racistes/victimes des discriminations, etc.) grâce à des discours à géométrie variable. Par exemple, tout en ayant ses appuis les plus proches du côté du CAC40 et du Medef, le néolibéralisme sécuritaire de Sarkozy puise une part importante de son ancrage électoral au sein d’une population vieillissante, dont il attise les peurs et les nostalgies.

Il été diabolisé à gauche. Une compétition présidentielle terne a été héroïsée en combat « antifasciste ». Qu’il est difficile de participer de façon dépassionnée à des enjeux politiques devenus mineurs à force de brouillages dans les repères définissant la droite et la gauche ! Les producteurs de cet épouvantail ridicule relevaient de logiques diverses : commerce électoraliste pour l’appareil socialiste, besoin de réassurances identitaires pour la gauche cucul, gauchisme compulsif confondant expression de ses fantasmes et action sur le réel, ou inquiétude légitime face au Kärcher, manifestée avec des mots excessifs par certains jeunes des quartiers populaires.

A l’autre bord, un produit technocratiquement conforme mais un temps auréolé de « nouveauté » a été lancé sur le marché électoral par l’industrie des sondages et avalisé sans broncher par un PS liquéfié dans la société de spectacle. Aux avant-postes, l’inénarrable Arnaud Montebourg était porteur d’un coup marketing vite éventé : la critique du carriérisme politique comme rampe de lancement politicien. Quelques pas en arrière, se dressaient des Brutus de pacotille : le frère jumeau de François Bayrou, DSK, appelant « rénovation » le simple ajustement lexical aux politiques menées à gauche et à droite depuis vingt ans, et, en orfèvre de l’opportunisme, Laurent Fabius, ayant cette fois retourné sa veste du côté gauche.

Comme si la gauche française ne souffrait pas d’au moins deux maux enchâssés mais autonomes : l’assimilation rhétorique de la réalité au marché, paralysant l’action transformatrice et réduisant la politique à une gesticulation symbolique, d’une part ; les pièges de l’institutionnalisation et du pouvoir, dans un contexte de professionnalisation politique grandissante, de l’autre. La question du pouvoir appellerait une réserve éthique et libertaire ; l’hypnotisme marchand nécessiterait une vigilance anticapitaliste. Les gauches radicales n’ont pourtant pas toujours su résister à l’attraction hégémonisante du PS, en tout cas le PCF (avec des intérêts électoraux compréhensibles de PME en déclin) et José Bové (tout fier de la « mission » confiée par Royal le temps d’un deuxième tour). Seul notre ami facteur a commencé à tirer les leçons des deux pathologies principales de la gauche, tout en demeurant sur le terrain pragmatique des propositions alternatives.

La nouvelle radicalité émergente peut-elle en rester à ces potentialités restreintes ? De manière inattendue, on pourrait puiser des pistes dans la série des Spiderman. Le blockbuster hollywoodien se présente comme une double invitation à la complication et à l’imagination. Spiderman 1 contait la difficulté d’un individu falot à se reconnaître comme un héros du quotidien. Dans Spiderman 2, notre gentil idiot perdait temporairement ses pouvoirs et découvrait la faiblesse. Loin de la focalisation sur les « rapports de force », associée aux imaginaires machistes dominants, ne pointait-il pas l’exigence d’un rééquilibrage de l’action vers les valeurs, socialement constituées comme « féminines », de la fragilité ?

Spiderman 3 explore la part obscure de notre héros ordinaire : attraits asphyxiants de la renommée, du pouvoir et/ou de l’argent. A travers les effets intérieurement désagrégateurs du ressentiment, il signale aussi les limites d’une approche seulement négative et conspirationniste, à coups de boucs émissaires faciles, de la contestation sociale. Il met en évidence que changer le monde passe aussi par un travail sur soi. En contraste, se dessine une éthique de la curiosité tâtonnante face aux possibles inscrits dans le réel.

Les bons conseils du professeur Zaki Laïdi nous éloignent des aspérités du héros américain. En fashion victim, il enjoint la gauche à se fondre dans la « modernité » néolibérale sous peine de disparaître. Il se révèle ainsi comme l’énième chantre d’une « petite mort » capitaliste et politicienne. Tony Blair est le héros de cette monotonie repeinte aux couleurs d’un supermarché. Contre l’anti-américanisme souvent reproché aux antilibéraux, Spiderman apparaîtra moins platement conformiste aux altermondialistes. Il y va de la relance politique du goût individuel et collectif pour l’aventure, dont l’obsessionnel « esprit d’entreprise » ne constitue qu’une pauvre caricature mercantile. Avec des milliers de spiderwomen et de spidermen de la radicalité, la lucidité sur soi et la fragile exploration des courbes accidentées de la réalité n’empêcheraient pas la quête du frisson…

P.-S.

Article paru dans Rue89 (site d’information et de débat indépendant), le 22 avril 2007.