Hommes/femmes, l’introuvable égalité

, par LESSELIER C.

Alain BIHR et Roland PFEFFERKORN, Hommes-femmes, L’introuvable égalité, Paris, Les Editions de l’Atelier, 1996, 302 p.

Ce livre apparaît comme la poursuite du travail engage par les deux auteurs avec Déchiffrer les
inégalités
, paru en 1995 aux editions Syros. Il s’appuie sur des tableaux statistiques et des documents rassemblés à partir de sources nombreuses : travaux sociologiques et ethnographiques, études démographiques, recherches et enquetes provenant d’institutions les plus diverses. Les données ainsi réunies permettent de démontrer et d’actualiser une analyse politique et critique de l’oppression des femmes en montrant comment les rapports sociaux de sexe inégalitaires sont produits et reproduits dans la société francaise d’aujourd’hui, en lien étroit avec les rapports de classe.

Une situation contradictoire

La situation des femmes dans la société française d’aujourd’hui s’avère éminemment contradictoire, soulignent les auteurs. Les rapports d’inégalité et de domination persistent entre hommes et femmes ; cette permanence se manifeste tout particulierement dans la vie familiale et l’espace domestique. Mais ces rapports patriarcaux traditionnels ont été ébranlés : les femmes ont conquis une autonomie individuelle et collective, en particulier une place dans le monde du travail hors de la sphère domestique, qui leur permet une indépendance économique. En fin de compte, les mouvements d’émancipation des femmes, les transformations de la société française contemporaine et l’évolution de l’économie capitaliste produisent des effets complexes : la domination et l’inégalité prennent aujourd’hui des formes nouvelles « nées precisément de la collision entre les inégalités traditionnelles et les transformations survenues ». Ainsi les transformation du couple et de la famille et l’accès à l’emploi assurent aux femmes plus d’autonomie, mais aussi de plus lourdes charges.
Cette problématique guide l’analyse des différents thèmes étudiés, qui font chacun l’objet d’un chapitre. Education et école, emploi et travail, couple, famille et travail domestique, mobilités sociales (ressources, carrieres), espace public, corps (santé, images du corps féminin, sexualité, violences sexuelles - la question des violences apparaît aussi dans quelques pages sur les femmes et la justice pénale), vieillesse. On parcourt ainsi de façon trés systématique et complète les différents moments de la vie des femmes, de la socialisation différentielle dans la jeunesse à la condition des femmes âgées, et les différents espaces de vie et d’action des femmes.

La sphère familiale et domestique

La conclusion portant sur les sources de ces inégalités partout repérables rejoint celle à laquelle a abouti la majeure partie de la réflexion féministe : c’est dans les rapports dits « privés » entre hommes et femmes, dans la division du travail, la répartition des rôles et la construction des identités telles qu’elles se structurent dans la sphère familiale et domestique que se produit et se reproduit l’inégalité dans le champ professionnel, social et politique... Mais les auteurs pensent qu’on ne peut affronter directement l’organisation inégalitaire de la sphere privée pourtant reconnue comme le « noyau dur de la domination masculine contemporaine ». Il est davantage possible, selon eux, de mettre en cause la structuration du monde en deux sphères, celle dite publique, domaine privilégié des hommes, et la sphère domestique, à laquelle les femmes sont traditionnellement et encore assignées : c’est dans la mesure où les femmes s’arrachent « à l’emprise de l’univers familial et conjugal » qu’elles peuvent enrayer le mécanisme de la reproduction des inégalités. C’est une stratégie qui peut être discutée [1]. Autre élément de discussion : on peut regretter que les références aux travaux féministes et à la rupture épistémologigue qu’ils ont permis n’apparaisse que trés discrétement : est-ce à M. Godelier qu’il faut attribuer le concept de rapports sociaux de sexe et l’idée que les sexes sont des catégories socialement construites et non pas naturelles, ou P. Bourdieu qui a le premier analysé les structures de la domination masculine ? (cf. notes de l’introduction et du chapitre cinq). N.C. Mathieu, C. Guillaumin, C. Delphy auraient pu être citées en référence, ne serait-ce que pour leurs problématiques et méthodologies [2]. De même le rapport de la France présenté à la conférence de Pékin aurait mérité un examen critique : il ressort de ce rapport que l’Etat persiste dans sa politique discriminatoire et maintient la division sexuelle du travail et la repartition déséquilibrée des ressources entre femmes et hommes [3].

Véritable instrument de travail

Ces remarques critiques n’ôtent rien à l’intérêt de cet ouvrage, qu’on n’a pu ici présenter que briévement. Il offre une synthèse de données souvent éparses et fait figure d’instrument de travail particuliérement utile, tout en unissant étroitement analyses factuelles, interprétations théoriques et propositions stratégiques.

Notes

[1Voir cette discussion dans la note de
lecture publiée par Danièle Kergoat dans Politique, la revue, n°3, janvier-mars 1997, p.125.

[2Colette Guillaumin, Sexe, Race et Pratique du pouvoir, L’idée de Nature, Coté femmes éditions, 1992. Nicole-Claude Mathieu, L’anatomie politique, catégorisations et idéologies du sexe, Coté femmes éditions, 1991. Marie-Claude Hurtig, Michele Kail et Helene Rouch (eds.), Sexe et genre. De la hiérarchie entre les sexes, Editions du CNRS, 1991.

[3C. Delphy, « Egalité, equivalence et équité : la position de l’Etat francais au regard du droit international », Nouvelles questions féministes, vol. 16, n°1, 1995.