En France, la douce trahison des clercs

, par ACCARDO Alain, CORCUFF Philippe

« LA loi du clerc est, quand l’univers entier s’agenouille devant l’injuste devenu maître du monde, de rester debout et de lui opposer la conscience humaine. » C’est en ces termes que Julien Benda rappelait aux intellectuels les valeurs centrales d’une vocation qu’il leur reprochait de trahir.

L’actuelle « trahison des clercs » présente un aspect spécifique. Elle se caractérise par un changement de moeurs qui mine les institutions universitaires de l’intérieur, sous le double effet des politiques sociales-libérales menées par les pouvoirs publics depuis le début des années 1980 et d’une logique de « servitude volontaire » travaillant le milieu des enseignants-chercheurs. A l’occasion du sursaut de décembre 1995, on aurait encore pu croire que l’Université demeurait un bastion de la pensée critique.Vues de l’intérieur, les choses se révèlent moins rassurantes.

Rares seraient, pour l’instant, les tenants d’une privatisation de l’Université. C’est même au nom de la menace que ferait peser un tel ultralibéralisme - qui, selon le rapport de la commission présidée par M. Jacques Attali, « balayerait tous les fondements de la République » - que l’enseignement supérieur français devrait « accepter une compétition maîtrisée, une émulation scientifique et pédagogique entre établissements [1] ». On a donc plutôt affaire à un libéralisme d’imitation, policé et euphémisé, et par là même capable d’enrôler plus facilement les bureaucraties universitaires et les instances mandarinales. Mais, malgré son faux-semblant, ce libéralisme mimétique a des effets délétères sur la vie des universités. Cette évolution est plutôt en phase avec la pratique de la gauche gouvernementale, qui s’efforce de gagner sur les deux tableaux : mériter un brevet de libéralisme du côté des marchés financiers et se présenter, face au « peuple de gauche », comme un garde-fou contre les excès d’un libéralisme intégral.

« Entreprise », voilà le mot-clé résumant la conception montante de la nouvelle Universitas, qui, sous l’impulsion des ministères successifs, en est venue à se penser de plus en plus par analogie avec le champ économique. La terminologie même qui sert à désigner les activités universitaires les plus valorisées est éloquente. Désormais, il est essentiellement question de « gérer des flux », de « répondre à une demande sociale de diplômes professionnalisants », d’« adapter l’offre de formation », de « créer des synergies », « en partenariat avec... », etc. Le contrat quadriennal de développement, signé entre le ministère de l’éducation nationale et l’institut d’études politiques de Lyon le 10 juillet 2000, constitue un exemple de cette « novlangue » : « Afin de mieux préparer ses étudiants à intégrer des institutions européennes de droit public et de droit privé, soumises à la concurrence mondiale, l’établissement souhaite porter progressivement la durée de sa formation pluridisciplinaire à quatre ans, pour lui donner un caractère international, professionnalisé et mieux adapté aux formations universitaires de troisième cycle. »

Baignant dans une ambiance de soumission aux « contraintes économiques internationales », beaucoup d’enseignants en sont arrivés à considérer, expressément ou implicitement, que leur travail consiste à donner à des « clients » soucieux de formation rapide une qualification professionnelle conforme au « profil » exigé par un marché du travail de plus en plus internationalisé, le diplôme n’étant plus qu’une estampille de conformité apposée sur le « produit » diplômé.

Corollairement, dans bien des cas, ces enseignants acquis à une vision quasi entrepreneuriale de l’Université ont fini par s’assimiler eux-mêmes à des « managers » dont la grande affaire est de préparer à la compétition des « acteurs économiques performants, dynamiques et mobiles », sans plus se soucier de savoir quel type d’humain, au-delà de l’« Homo economicus », on contribue ainsi à façonner. Ils ne pensent pas davantage à interroger cette évidence de l’économisme contemporain selon laquelle « l’ouverture internationale » devrait être prioritairement associée à « la compétition économique ».

Une division pathogène du travail

SOUS cette double poussée d’en haut et d’en bas, les formations sont restructurées en privilégiant les filières d’enseignement « pré-spécialisées » ou « professionnalisées » et en sabrant les enseignements de culture générale, fondamentaux et critiques, tout particulièrement dans les filières technologiques. Presque tous les secteurs de l’enseignement supérieur sont affectés par cette évolution, à des rythmes et selon des modalités divers. La création, en novembre 1999 par M. Claude Allègre, d’un nouveau diplôme, les « licences professionnelles », conçues et organisées « dans le cadre de partenariats étroits avec le monde professionnel », ou la promotion des troisièmes cycles professionnalisants (DESS), vont dans ce sens. On observe aussi des mesures dites « techniques » plus localisées : l’IEP de Lyon, à la traîne de l’IEP de Paris [2], voit cette année ses enseignements de philosophie politique, de sociologie politique et d’économie de première année réduits d’environ 20 % chacun.

Dans le champ du pouvoir universitaire, une dissociation s’est progressivement opérée entre le pôle de la connaissance et celui de l’administration. Et, à l’intérieur même du premier, on voit se séparer ceux qui font principalement de la recherche - et qui s’inscrivent dans des réseaux nationaux, voire interna tionaux - et ceux qui, localement, se consacrent surtout à des tâches d’enseignement. D’où trois types d’investissement, dont chacun est doté de gratifications spécifiques : la visibilité dans les revues universitaires pour les « plus chercheurs », des revenus supplémentaires pour les « plus enseignants » (recourant largement aux heures dites complémentaires), des positions de pouvoir pour les « plus gestionnaires ». Cette division du travail, quasi insti tutionnalisée désormais, s’avère pathogène : contribuant à produire un mélange détonant d’anxiété et d’arrogance extérieure sur fond de déception et de ressentiment et multipliant des territoires juxtaposés les uns aux autres, voire des chasses gardées et des satrapies, elle favorise les conflits de juridiction et de personnes et entretient un climat de guerre intestine.

Tout cela sape continûment le statut encore relativement enviable d’enseignant-chercheur [3], que les plus libéraux de nos politiques aimeraient faire disparaître comme un « privilège d’un autre temps ». L’amertume de nombre d’universitaires est aggravée par le contexte politique et les désenchantements successifs envers les diverses composantes de la gauche (gauchisme, PCF, PS). Après avoir caressé bien des rêves intellectuels, pédagogiques et/ou politiques, notre Homo academicus a vu se rétrécir progressivement ses horizons, et il a fini par prêter l’oreille, tantôt à contre-coeur, tantôt avec complaisance, au chant des sirènes du « réalisme », qui l’invitent à s’adapter aux transformations décrétées inéluctables du monde tel qu’il est. Comme l’écrivait Robert Musil à une autre époque, il est arrivé aux universitaires « ce qui arrive aux mouches avec le papier tue-mouches : quelque chose s’est accroché à eux, ici agrippant un poil, là entravant leurs mouvements, quelque chose les a lentement emmaillotés jusqu’à ce qu’ils soient ensevelis dans une housse épaisse qui ne correspond plus que de très loin à leur forme primitive. Dès lors, ils ne pensent plus qu’obscurément à cette jeunesse où il y avait en eux une force de résistance [4]. »

Le succès actuel du style managérial à l’Université n’aurait sans doute pas été aussi grand si le contexte politico-idéologique n’avait été marqué par le triomphe de l’économisme. L’université ne fait que reprendre les normes préconisées par nos princes et leurs conseillers. On se contentera d’évoquer à nouveau le rapport de la commission Attali, composée d’universitaires et de chefs d’entreprise communiant dans le consensus de la « démocratie de marché », comme le patron de la Lyonnaise des eaux de l’époque, Jérôme Monod, proche de M. Jacques Chirac, et le sociologue Alain Touraine, ex-théoricien de la « deuxième gauche ». Il définit ainsi une des « quatre révolutions » auxquelles est appelée l’Université : « Les liens avec les entreprises : les entreprises innovantes, qui créeront l’essentiel des emplois de demain, ne pourront se développer que dans une relation étroite et confiante avec le système universitaire » (p.47) ; à quoi s’ajoute une des « sept missions de l’enseignement supérieur » : « adapter aux métiers d’après-demain et à l’esprit d’entreprise » (pp. 54-55). On chercherait en vain dans ce bréviaire une recommandation à l’Université de développer l’esprit critique et le sens du service public.

A l’économisme du vocabulaire et des modes de raisonnement répond quelque chose qui, il y a une vingtaine d’années, eût été inimaginable à l’intérieur même de l’Université : la montée d’un véritable anti-intellectualisme, tantôt déclaré, tantôt euphémisé en dévotion pour les technologies nouvelles. Trop d’universitaires, non seulement ne croient plus que leur mission soit de se consacrer aux choses de l’esprit, mais manifestent une ironie un peu dédaigneuse pour ceux qui s’obstinent dans cette démarche « vieillotte ». Le seul fait d’aborder à l’intérieur des locaux universitaires des questions proprement intellectuelles, au cours de conversations avec des étudiants ou des collègues, semble avoir quelque chose de déplacé...

Sans doute faut-il notamment incriminer les effets du relatif déclassement social affectant les enseignants dans leur ensemble. Ceux-ci ont vécu douloureusement l’évolution qui a vu se dévaloriser le capital culturel au profit du capital économique et du capital « médiatique », et qui fait que même parmi ceux qui incarnent le plus le capital scolaire, il y a de plus en plus de gens pour qui il est plus gratifiant socialement de « passer à la télé », ou de présider avec un élu local un colloque à prétention « culturelle », ou de monnayer leur participation à diverses manifestations, que de parler sociologie, linguistique ou épistémologie dans un amphithéâtre.

Face à cette évolution des politiques ministérielles et aux réaménagements répétés de la vie universitaire, les réactions sont donc faibles du côté des enseignants-chercheurs. Il faut dire que les forces syndicales organisées présentes sur le terrain sont devenues cruellement insuffisantes, quand elles existent.

Dans ces conditions, on trouvera peut-être un relatif réconfort à refaire, à propos des universitaires, le constat que Max Weber faisait à propos des journalistes : « L’étonnant dans ces circonstances n’est point que de nombreux [individus] aient déraillé ou qu’ils aient déchu du point de vue humain, mais que, en dépit de toutes ces difficultés, la corporation comprenne justement un si grand nombre d’hommes d’authentique valeur et même un nombre de [gens] honnêtes plus important que ne le soupçonnent les profanes [5]. »

Triple misère

ENCORE faudrait-il que ces universitaires scrupuleux ne commettent pas l’erreur de tel d’entre eux qui dénonçait dans un article [6] « la triple misère », matérielle, intellectuelle et morale, de l’universitaire français. On ne pourrait que souscrire aux critiques formulées (« clientélisme exacerbé », « mandarinat enseignant », « conservatisme intellectuel », prégnance des « jeux d’influence » au détriment d’« authentiques intérêts intellectuels », « localisme » aux mains de « féodaux » ; « bureaucratie d’aigris », etc.) si ces constats n’allaient de pair avec un élitisme hautain qui s’associe à des jugements stigmatisants sur les étudiants (« l’agressivité veule d’étudiants sans motivation », faisant « semblant d’étudier ») et à l’autocélébration d’une grandeur universitaire qui aurait droit par essence à tous les égards de la collectivité.

Sans rien dire de la propension à fétichiser le modèle universitaire américain et, à travers lui, l’analogie avec le marché concurrentiel comme principal facteur de souplesse et d’intelligence. Dans cette perspective, les Etats-Unis devraient être pris comme exemple quant aux procédures de recrutement, à l’opposé d’une Université française qui ressemblerait « à celles du tiers-monde plus qu’à celles des pays développés », rongée qu’elle serait par la « fonctionnarisation des enseignants », le « principe de l’uniformité territoriale » et l’« obsession égalitariste » (sic).

Curieux parcours qui conduit certains normaliens de la nostalgie implicite d’un lustre philosophique « Troisième République » au libéralisme mimétique, via le « rêve américain ». On ne saurait soigner un mal par un mal plus grand encore.

P.-S.

Article paru dans Le Monde Diplomatique, mars 2001.

Notes

[1Pour un modèle européen d’enseignement supérieur, Stock, Paris, 1998, pp.17-18 ; sur le rapport Attali, lire aussi Christophe Charle, « Université et recherche dans le carcan technocratique », Le Monde diplomatique, septembre 1999.

[2Sur le rôle leader de l’IEP de Paris dans le libéralisme d’imitation, lire Alain Garrigou, « Comment Sciences-Po et l’ENA deviennent des « business schools » », Le Monde diplomatique, novembre 2000.

[3Tout universitaire est supposé être enseignant ET chercheur.

[4L’Homme sans qualités (1e éd. partielle en 1930 et 1933), trad. franç. Seuil, Paris, 1956, pp. 155-156.

[5Le Savant et le politique (1919), trad. franç., Plon, Paris, 1959, p. 148.

[6Jean-Fabien Spitz, « Les trois misères de l’universitaire ordinaire », Le Débat, Paris, n° 108, janvier-février 2000.