La LCR doit participer aux Assises

, par AGUIRRE Léonce, CRÉMIEUX Léon, DEMARCQ Sandra, FORTIN Jacques, SAMARY Catherine, SIEGELMANN Emmanuel

Un débat au sein de la LCR : après la publication du point de vue de la majorité de la direction nationale dans le n° du 7 avril, voici la position opposée, publiée dans le n° du 14 avril 2005.

L’Appel des indigènes de la République est un cri de colère légitime. La pertinence d’organiser des Assises de l’anticolonialisme postcolonial devrait éclater pour nous comme une évidence. Surtout dans une actualité marquée par une offensive de réhabilitation du passé colonial et de stigmatisation de la jeunesse issue de l’immigration. Les députés UMP ont voté le 23 février une loi imposant à la recherche universitaire et aux programmes scolaires une histoire officielle sur le « rôle positif » de la colonisation française « notamment en Afrique du Nord ». Le député UMP Bénisti a rendu à Villepin son rapport sur la prévention de la délinquance qui prépare une future loi et qui propose de supprimer le bilinguisme avant l’âge de douze ans dans les familles immigrées car, c’est bien connu, si on ne parle pas que le français à la maison dès le plus jeune âge, on tourne vite délinquant. Comment ne pas voir un continuum entre l’idéologie coloniale et les discriminations que vivent les populations issues de l’immigration ? La raison aurait voulu que la LCR s’engage en faveur des Assises de l’anticolonialisme postcolonial.

Malheureusement, « la raison s’affole », comme l’écrivent dans Libération du 21 mars Daniel BENSAÏD, Samy JOSHUA et Roseline VACHETTA... sans voir que l’irrationnel n’épargne pas leurs propres arguments. Au lieu de s’inscrire positivement dans le projet des Assises, ils préfèrent attribuer à l’Appel l’idée d’un « héritage de l’oppression subie et, par contrecoup, de la culpabilité des oppresseurs », la revendication d’un « droit du sang » des discriminés, une entreprise de « division passionnelle » qui « tend à ethniciser ou à confessionnaliser les conflits politiques ». Ces accusations ne résistent pas à une lecture honnête de l’Appel. Ce que la persistance des discriminations doit au maintien des représentations coloniales et des rapports de domination n’a rien d’héréditaire. Nulle part l’Appel ne rend les descendants des colons ou esclavagistes français coupables du passé de leurs ancêtres. Au contraire, il se proclame héritier « de ces Français qui ont résisté à la barbarie nazie et de tous ceux qui se sont engagés avec les opprimés, démontrant, par leur engagement et leurs sacrifices, que la lutte anti-coloniale est indissociable du combat pour l’égalité sociale, la justice et la citoyenneté ». Où est la prétendue « essentialisation d’une nature coloniale éternelle » ? Où est la prétendue tendance « à confessionnaliser les conflits politiques » lorsque l’Appel proclame : « Dien Bien Phu n’est pas une défaite mais une victoire de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ! » ou lorsqu’il se déclare « aux côtés de tous les peuples (de l’Afrique à la Palestine, de l’Irak à la Tchétchénie, des Caraïbes à l’Amérique latine...) qui luttent pour leur émancipation » ?

En réalité, il n’est pas question d’héritage de sang, mais de transmission culturelle des représentations. Le fait que l’histoire coloniale n’est pas l’entrée exclusive pour rendre compte des discriminations racistes n’implique pas que cette entrée soit insignifiante ou inopérante. Après l’arrêt de la politique d’immigration en provenance du Maghreb associée aux années de croissance, le regroupement familial a, depuis plusieurs décennies, modifié massivement pour les nouvelles générations, le rapport à la France : hier, il s’agissait pour leurs parents d’une terre d’emploi passager ; aujourd’hui, pour la « première, deuxième, troisième génération, », c’est « on s’en fout, on est chez nous ! » qui est la motivation de la colère, face aux discriminations. Une volonté d’être égaux. Pas un communautarisme...

Dire comme l’Appel qu’une offensive réactionnaire se dissimule « frauduleusement » sous les drapeaux de la « laïcité, de citoyenneté et du féminisme », et qu’il s’agit d’une « imposture », ce n’est pas mettre en accusation les valeurs de gauche. C’est au contraire s’en réclamer et dénoncer leur détournement à d’autres fins. Pourquoi ressentir un malaise quand l’Appel affirme que « l’idéologie coloniale perdure, transversale aux grands courants d’idées qui composent le champ politique français » ? Nous n’ignorons ni le rôle de la social-démocratie dans les guerres coloniales comme lieutenant zélé de l’impérialisme, ni le poids des courants chauvins dans l’histoire du PCF. Nous n’avons pas à nous sentir visés, nous qui n’avons jamais transigé dans la lutte contre l’impérialisme et la Françafrique. Si des camarades se sont crus visés par l’Appel, c’est le résultat du positionnement ambigu de la majorité de la LCR sur le foulard. Le même Appel n’aurait probablement pas suscité la même hostilité avant la controverse sur l’interdiction du voile à l’école. Pourtant, l’Appel n’évoque la loi Chirac qu’en une courte phrase : « Discriminatoire, sexiste, raciste, la loi anti-foulard est une loi d’exception aux relents coloniaux ». Puisque, comme le rappellent les auteurs de la tribune de Libération, la LCR a condamné ladite loi comme discriminatoire, pourquoi se sentir agressés ? Sinon parce que nous n’avons pas combattu les exclusions. La loi frappe principalement les jeunes filles musulmanes, elle a libéré le racisme anti-musulman. N’est-ce pas ce qui doit dominer dans notre jugement, au lieu de s’offusquer des formulations du texte qui dénonce la loi comme sexiste et raciste ? L’Appel n’aborde pas le sujet des différentes interprétations assignées au foulard. Pourquoi lui attribuer une analyse sur la question et décréter que les signataires de l’Appel veulent « criminaliser » les divergences ?

Cette hostilité de la LCR envers l’Appel nous aura valu les honneurs de Marianne et les félicitations de Respublica. Susciter l’enthousiasme des nationaux-républicains n’a rien de glorieux, mais ce n’est pas le plus grave. Le plus grave, c’est la méfiance que nous risquons de susciter auprès de militants dont Daniel BENSAÏD, Samy JOSHUA et Roseline VACHETTA reconnaissent qu’ils « sont nos amis, des alliés de toujours dans le combat pour l’égalité et contre le racisme, et le resteront ». C’est effectivement le cas et il convient d’en finir avec la rumeur entendue jusque dans nos rangs et qui voit une force politique derrière les Assises : l’islamisme. La « raison s’affole », en effet. Au lieu de s’acharner à voir à tout prix dans cet Appel un texte de division qui attiserait les haines, entendons ce qu’il dit explicitement : il se propose d’interpeller « l’ensemble de la société française, dans la perspective d’un combat commun de tous les opprimés et exploités pour une démocratie sociale véritablement égalitaire et universelle ».

Cette perspective est la nôtre. C’est pourquoi il convient que la LCR s’inscrive positivement dans le projet des Assises de l’anticolonialisme et d’une Marche le 8 mai, double 60ème anniversaire de la capitulation nazie et du massacre colonialiste de Sétif et Guelma. Qu’avons-nous à craindre ? L’émergence d’une dynamique autonome n’est pas une menace pour l’unité du mouvement antiraciste, déjà passablement divisé, non par l’Appel, mais entre autres par des organisations qui, comme SOS-Racisme, ont étalé leur complaisance avec la loi Chirac. Il y a longtemps que nous savons qu’autonomie et unité ne s’excluent pas. Prenons nos responsabilités pour œuvrer à la convergence de luttes nécessaires et contribuer au travail de Mémoire digne de nos engagements anti-colonialistes de longue date.