Rreconstruire la Serbie, réinventer les Balkans

Double défi pour le nouveau pouvoir de Belgrade

, par SAMARY Catherine

En se rendant, le 22 octobre, à « titre personnel » en pèlerinage à Trebinje, en Republika Srpska, le président de la Fédération yougoslave, M.Vojislav Kostunica, a suscité de l’inquiétude en Bosnie-Herzégovine. D’autant que sa majorité donne l’impression de ne pas offrir d’orientation alternative cohérente et crédible à celle de M.Slobodan Milosevic. Or, si la défaite de ce dernier, victime d’un profond désaveu populaire, a soulevé bien des espoirs. les problèmes à l’origine de la crise et les guerres yougoslaves demeurent entiers.

« On ne pensait pas que ce serait si facile. » Le commentaire est sur toutes les bouches. En août 2000, le régime avait démis vingt et un juges de leurs fonctions pour avoir défendu M. Miroslav Todorovic, du mouvement de jeunes Otpor (Résistance) ; il imposait des recteurs aux ordres dans les universités [1], et multipliait les licenciements de journalistes... Et voilà qu’au cours de ces dix jours qui ébranlèrent la Serbie, après les élections du 24 septembre, le « pouvoir fort » de Belgrade sembla étonnamment absent des rues de la capitale, où d’immenses affiches proclamaient la victoire de M. Vojislav Kostunica, alors que les rassemblements quotidiens et les cortèges puissamment sonorisés propageaient l’humour ravageur d’Otpor, aidant à surmonter les peurs.

Exprimant la réticence des troupes à se faire lyncher quand le pouvoir bascule, la modestie du dispositif policier a limité les affrontements et, moyennant quelques actions musclées à la pelleteuse permettant aux manifestants de faire sauter les barrages et de s’emparer de la télévision d’Etat, elle a facilité la fraternisation des quelques bataillons de service avec la foule en liesse : l’ensemble reflétait la profondeur du rejet populaire du régime.

Homme de pouvoir, mais aussi d’un certain légalisme, M. Slobodan Milosevic escomptait une nouvelle fois sa conso lidation par les élections. Mais les formations d’opposition avaient des observateurs dans plus de 90% des circonscriptions. « Les élections ont été très surveillées, jusqu’à ce que, le dimanche, à 2 heures du matin, l’enveloppe de l’armée arrive : celle-ci avait massivement voté pour Kostunica, explique le sociologue Milo Petrovic. Les autorités, paniquées, ont chassé les scrutateurs, mais ceux-ci détenaient déjà l’essentiel des résultats. » C’est dire que la coalition au pouvoir s’est trompée sur l’ampleur des basculements qui, en quelques mois, ont affecté la société tout entière, et donc, aussi, les appareils du régime.

« Vivre en liberté »

La répression déployée à partir de mai 2000 contre les jeunes d’Otpor, quand ils osèrent s’en prendre au bastion du couple présidentiel, Pozarevac, catalysa le ras-le-bol populaire. « Je ne chanterai pas tant qu’ils frapperont des jeunes », devait déclarer le talentueux Djordje Balasevic [2].

Il avait annulé son concert prévu à Nis, en juin dernier, en expliquant : « Le public vient au concert avec des tee-shirts d’Otpor. Les jeunes se reconnaissent facilement entre eux grâce à ces symboles, mais, malheureusement, la police les reconnaît aussi [3]. » Et d’ajouter, de façon prémonitoire : « Je m’étonne que personne dans ce pays (...) n’ait eu l’idée de dire : Nous sommes tous d’Otpor. »

Aujourd’hui, dans les kiosques de la rue piétonne du centre de Belgrade, on s’arrache son CD, avec la chanson Vivre en liberté, dont chacun connaît les paroles : « Mon coeur bat au rythme de la résistance (Otpor). » Exaspéré par les jeux de pouvoir qui divisaient l’opposition, ce mouvement de jeunes aux badges et autocollants corrosifs - de leur poing levé au fameux « Il est fichu » (Gotov je !) - a largement marqué l’« Octobre » serbe.

Mais « il » n’aurait pas été « fichu » si l’opposition avait conservé le visage qui était encore le sien au début de l’été : discréditée et divisée, y compris face à la nouvelle loi électorale. Celle-ci accentuait en effet le caractère « unitariste » du pays, provoquant du coup le boycott de la majorité des Monténégrins et permettant à M. Slobodan Milosevic de se présenter devant le suffrage universel sans devoir rassembler une majorité qualifiée pour être élu. Le maître de Belgrade misait sur l’abstention massive et l’éparpillement des voix hostiles pour se faire réélire. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que dix-huit partis formeraient, en août 2000, l’Opposition démocratique de Serbie (DOS) et qu’un Zoran Djindjic irait chercher, pour en défendre les couleurs à l’élection présidentielle, un Vojislav Kostunica si opposé à ses propres positions [4]...

« C’est une coalition technique », commente le sociologue Bora Kuzmanovic, nouveau député de la DOS et membre de la Social-démocratie de Serbie fondée par l’ex-général Vuk Obradovic. « Avant l’été, nous avons fait, avec des moyens sophistiqués, des enquêtes dans la population », précise-t-il, pour expliquer comment l’opposition eut recours à des sondages pour choisir le profil de son candidat : « Les chiffres ont révélé très clairement que Vojislav Kostunica [dont le parti, marginal, était jusqu’alors resté en dehors des coalitions d’opposition] serait le plus approprié. »

Et pour cause. La presse du pouvoir avait popularisé ses prises de position, constamment hostiles aux bombardements de l’OTAN ! Son notoire refus des subsides et de l’« aide » américaine, son mode de vie modeste faisaient de lui un candidat sur lequel les attaques du régime (contre les « espions et vendus à l’OTAN ») n’avaient aucune prise. Ni Milosevic, ni l’OTAN, et non à la corruption d’où qu’elle vienne : telle fut l’identité « adéquate », aux dires des sondages, puis des urnes.

Quel constat d’échec pour la coalition dirigée par M. Djindjic, qui, sous la pression des Etats-Unis, hésita longtemps à boycotter tout le scrutin pour ne pas « légitimer » M. Milosevic ! Elle eut toutefois l’intel ligence politique de saisir au bond cette chance et de se rallier à cette candidature « de transition ».

« Le changement rendra possible d’autres changements » : le président Kostunica lui-même réaffirma cet objectif à la nouvelle télévision d’Etat, le soir même du 5 octobre : « Je ne suis pas élu pour rester au pouvoir, mais pour organiser bientôt de nouvelles élections. »

Autre acte d’intelligence politique de l’opposition : à la veille de ce jour J, tandis qu’on attendait encore le verdict de la Cour constitutionnelle - c’est-à-dire aussi le positionnement de l’armée, de la Russie et donc de M. Milosevic -, elle apporta son soutien aux mineurs de Kolubara, au sud de Belgrade, protestant d’abord contre le détournement de leur volonté électorale. Alors que le pouvoir dit « socialiste » envoyait ses troupes d’élite et ordonnait l’arrestation du comité de grève pour « sabotage », la DOS appelait à se rendre en masse aux côtés des mineurs.

Sur place, le 4 octobre, un de ses dirigeants, M. Dragoljub Micunovic, accueil-lait les milliers de manifestants venus des environs, bientôt rejoints par M. Kostunica lui-même. Dans ces bastions ouvriers, bien des anciens électeurs de M. Milosevic avaient basculé dans l’opposition. On sentait déjà l’atmosphère qui prévaudrait, le lendemain, à Belgrade, lorsque l’armée fraternisa avec une société civile — dont l’Occident niait jusqu’à l’existence quand elle s’opposait aux frappes de l’OTAN — massivement mobilisée, près d’un an et demi après la fin de cette guerre, contre le régime.

Le président « fédéral » a été élu par le peuple serbe, mais lors d’un scrutin boycotté par les deux tiers des Monténégrins et la totalité des Albanais du Kosovo. Or, à peine élu, M. Kostunica s’est initialement tourné vers les partisans de M. Milosevic au Monténégro pour consolider sa majorité, tandis que M. Djindjic, lui, soutenait les propositions de l’actuel président monténégrin Milo Djukanovic en faveur d’une union confédérative de deux Etats. Mais, lors de sa première allocution, le 5 octobre, M. Kostunica a souligné la nécessité du dialogue avec « les deux Monténégro » et d’une discussion sur les rapports entre peuples « qui ne doivent pas dépendre des fluctuations électorales ». Renonçant à la thèse de la « continuité » soutenue jusque-là par Belgrade, il a admis que la Yougoslavie avait pratiquement cessé d’exister en 1991, ouvrant aussi la porte à l’idée d’une communauté de deux Etats.

S’agissant du Kosovo, le nouveau président réclame l’application de la résolution 1 244 de l’ONU. Mais celle-ci, parfaitement ambiguë, en fait une province de Yougoslavie - et non de Serbie... Les conflits albano-albanais, qui ne rendent pas la perspective d’une grande Albanie attractive ; le bilan désastreux des politiques de Grande Serbie ; l’évolution de la Croatie post Tudjman ; la démission de M. Alija Izetbegovic et le recul de son parti en Bosnie : tout cela pourrait concourir à modifier les consciences, permettant une ultime décomposition/ recomposition des liens entre Etats et peuples souverains des Balkans, sur pied d’égalité.

Détournements mafieux

« Les Serbes du Kosovo devraient se dire Kosovars » : cette jeune Serbe de 23 ans, surnommée Tweety, qui prononce ces mots exceptionnels, développe avec enthousiasme un travail avec les organisations féministes albanaises. Réaliste, elle ajoute néanmoins : « Il faudra vingt ans pour vaincre les haines réciproques. »

« Les questions sociales - tous les sondages l’indiquaient - ont pris les devants sur les questions nationales », souligne le nouveau député Bora Kuzmanovic. Rien d’étonnant. Un an après les bombardements, on évaluait [5] la reconstruction réalisée par le pouvoir à 5% des dommages directs - 9% s’agissant des logements. La production industrielle a chuté de 21% par rapport à 1998, et les salaires de 34% par rapport à 1999. Ajoutons que le salaire mensuel moyen est inférieur à 90 deutschemarks (300 F), qu’un quart des chômeurs (et sans doute autant de « salariés » en congé forcé) ne perçoivent que 10 deutschemarks (34 F), et qu’une partie des 1 200 000 retraités reçoivent à peine 30 marks (102 F).

Tôt le matin, ceux qui n’ont pas les moyens de s’approvisionner au marché noir doivent faire d’interminables queues pour acheter le sucre, le lait et l’huile subventionnés. Certes, le pouvoir a fait fonctionner la planche à billets, avant les élections, pour distribuer quelques salaires en retard et des allocations - son électorat le plus fidèle se recrute dans les couches les plus âgées et les plus pauvres ainsi que dans les campagnes. Mais l’enrichissement mafieux des dirigeants, de leur entourage et du réseau clientéliste sur lequel ils s’appuient déchaînent la colère populaire.

Ces détournements mafieux, la DOS les dénonce d’ailleurs vivement, tout en prônant... l’accélération des privatisations, ce qui ne l’empêche pas d’en appeler à l’« autogestion ouvrière » pour démettre les directions d’entreprise en place ! Pressenti pour devenir premier ministre, membre du groupe d’économistes libéraux dit G17, M. Miroljub Labus expliquait, le 24 septembre dernier, dans l’hebdomadaire belgradois Nin : « L’investissement dans les infrastructures est une façon élégante de faire payer [aux Occidentaux] les dégâts des bombardements, et ce dans l’intérêt de l’Europe. »

Quant au président Kostunica, qui avait toujours dénoncé les sanctions occidentales, il en a obtenu la levée, faisant naître l’espoir d’investissements étrangers massifs et d’une insertion de la Serbie dans le Pacte de stabilité pour l’Europe du Sud-Est. Mais cette perspective se heurte, d’une part, au caractère dérisoire - eu égard aux besoins - des budgets débloqués par l’Union européenne et, d’autre part, à la logique économique socialement porteuse de désagrégation chère à Bruxelles (voir, ci-dessous, l’article de Nejbosa Vukadinovic).

Sollicité pour prendre en main le dossier de l’éducation, le professeur Ivan Ivic est réticent : « La partie économique du programme est contradictoire avec la partie sociale, que les économistes n’ont sans doute pas lue ! La première préconise des réductions d’impôts. Mais alors, comment satisfaire les besoins sociaux, notamment en matière d’enseignement, comme s’y engage la seconde ? » Chacun peut juger ce qui se passe, depuis 1995, en Bosnie, comme dans tous les pays voisins « soutenus » par ces politiques. A preuve ce sondage, publié par Nin le 14 septembre, sur la capacité des principaux candidats à améliorer le niveau de vie : M. Milosevic recueillait 26,5% de réponses positives, contre 30% pour M. Kostunica, 39% ne sachant pas...

« Le vote contre Milosevic n’a pas été un vote pour l’opposition, commente l’écrivain et ancien président yougoslave Dobrica Cosic, qui a pourtant soutenu la DOS. La Serbie a vécu une révolution démocratique appuyée sur les jeunes, les pauvres, les travailleurs. L’opposition démocratique ne fut que le facteur qui organisa ce vote. Mais les partis qui la composent sont bien trop faibles pour répondre aux attentes. »

Le professeur Ivic, qui a refusé les contrats de subordination aux doyens du pouvoir, raconte comment, « à côté des procédures électorales et légales, les méthodes directes de changement de pouvoir se propagent, dans les usines comme dans les universités ». Il décrit comment le doyen de la faculté de philosophie vient d’être « démis », puis enchaîne sur Genex, ce vaste conglomérat assurant des échanges avec l’ex-URSS, dont le PDG, M. Radovan Bozevic, ancien ministre, « avec sa garde privée, son enrichissement mafieux et ses pratiques hostiles à tout dialogue », vient d’être « contraint à démissionner par les travailleurs ».

Faut-il inventer la roue ?

Les mineurs de Kolubara continuent, eux aussi, leur grève, cette fois-ci contre la direction en place. Et leur exemple est suivi dans de multiples entreprises, qui retrouvent les droits d’autogestion étouffés depuis la crise. Exclu de la Ligue des communistes au début des années 70, pour avoir défendu les philosophes de la revue Praxis contre la répression titiste, le professeur Ivic estime que M. Milosevic « n’a gardé du titisme que les aspects répressifs, discréditant la notion même de gauche aux yeux des nouvelles générations ».

C’est pourquoi il a voté « pour un changement ouvrant un nouvel espace pour une vraie gauche ». Travaillant avec l’Unicef et animant un Forum pour l’éducation, il se dit inquiet « de ceux qui, dans la DOS, sont prêts à se soumettre aux recettes occidentales, dans tous les domaines, sous prétexte qu’il n’est pas nécessaire d’inventer la roue ». Et d’ajouter : « Il faut s’ouvrir aux échanges, mais aussi inventer la roue, en mobilisant nos ressources propres. »

L’accord pour la tenue de nouvelles élections en Serbie, le 23 décembre, alors que l’Assemblée de la république reste aux mains de l’ancienne majorité, confirme que, dans les rangs mêmes du parti au pouvoir, de grandes fractures se dessinent et des retournements de veste se préparent. Ces évolutions contribueront sans doute à écarter du pouvoir M. Milosevic et son épouse, Mme Mira Markovic, particulièrement discréditée pour ses pratiques clientélistes.

Quant aux crimes commis, il sera vital pour la société qu’ils soient jugés par les Serbes eux-mêmes — comme l’exige le Fonds pour le droit humanitaire de Mme Natacha Kandic. Le Tribunal pénal international de La Haye ne pourra devenir crédible en Serbie qu’à condition de traiter de tous les crimes commis sur l’espace yougoslave.

P.-S.

Article paru dans Le Monde Diplomatique, novembre 2000.

Notes

[1Cf. « L’opposition serbe au piège de la reconstruction », Le Monde diplomatique, février 2000.

[2Cf. Vreme, Belgrade, 1er juillet 2000, rapporté par le Courrier des Balkans, Paris, 13 juillet 2000.

[3Idem.

[4La DOS comporte trois courants : national-libéral ; ultra-libéral avec M. Zoran Djindjic du Parti démocratique ; enfin, social-démocrate. Le Parti du renouveau serbe de M. Vuk Draskovic en est resté à l’écart, ce qui lui a valu une marginalisation radicale.

[5cf. Vreme du 24 juin 2000, reproduit dans le Courrier des Balkans du 28 juin 2000.