La Serbie et les Balkans huit mois après la chute de Milosevic

, par KULLASHI Muhamedin, SAMARY Catherine

ADEGE RAGARU ET ARNAUD DUBIEN — Huit mois après le départ de Slobodan Milosevic, le moment est peut-être venu de tirer un bilan de la « révolution démocratique » d’octobre 2000 en Serbie. Quels éclairages les récents changements nous fournissent-ils sur la nature de ce qui fut, pendant treize ans, le système Milosevic ?

CATHERINE SAMARY — On dispose, en effet, d’un certain recul pour revenir sur les interprétations extraordinairement tranchées qui ont été proposées de façon dominante. Mais on est encore loin des mises à plat nécessaires sur cette « démocrature » assez proche, de mon point de vue, de celle qui régnait sous Franjo Tudjman en Croatie et sur le rôle qui lui a été généralement attribué dans l’éclatement de la Yougoslavie – dont les causes profondes subsistent après la chute de Milosevic.

Le pouvoir serbe a été présenté, d’une part, comme quasiment fasciste, avec une société homogène et une armée « génocidaire » – au moment de l’intervention de l’OTAN au Kosovo notamment – et, d’autre part, comme un héritier du titisme entré en résistance contre le renouveau oustachi en Croatie, le fondamentalisme musulman en Bosnie et l’impérialisme de l’OTAN. La diabolisation produite par les uns a accentué la victimisation du peuple serbe dénoncée par les autres – allant jusqu’à nier toutes les politiques de nettoyage ethnique commises au nom de ce peuple.

L’étonnante facilité avec laquelle le régime est tombé – et les caractéristiques personnelles de Vojislav Kostunica – éclairent certains points : tout d’abord, le fait que la société serbe était loin d’avoir l’homogénéité qu’on a voulu lui prêter pour légitimer sa prise en otage sous les bombes et, surtout, que l’hostilité aux bombardements de l’OTAN ne signifiait pas un soutien à Milosevic. Jusqu’en juillet 2000, la population serbe était largement abstentionniste, et c’est précisément pourquoi Milosevic a pris le risque d’organiser des élections face à une opposition, en proie à des divisions internes, impliquée dans des affaires de corruption et largement discréditée.

La clé du succès de Vojislav Kostunica en septembre 2000 a résidé précisément dans sa capacité à avancer des thèmes porteurs de critiques à la fois contre le régime et contre l’opposition telle que symbolisée par son dirigeant Zoran Djindjic : le « ni, ni » (ni Milosevic, ni l’OTAN) d’une part, et une dénonciation de la corruption d’autre part, qu’elle vienne du régime ou des États-Unis. Kostunica incarnait aussi une continuité avec les sentiments nationalistes et patriotiques serbes en même temps qu’une profonde lassitude populaire des guerres et de l’isolement, notamment dans la jeunesse. Mais les éléments de continuité et le légalisme de Kostunica ont favorisé finalement son soutien par l’armée et le basculement d’une partie substantielle des appareils du régime du côté de la nouvelle majorité.

De façon générale, un sentiment de ras-le-bol a prévalu dans la population, sans pour autant qu’un débat réel y soit engagé sur les guerres d’après-1991 et le rôle de la politique de Belgrade. La corruption et le clientélisme avec abus de fonds publics – pour lequel Milosevic va passer devant les tribunaux serbes – ont rendu totalement inefficace le discours officiel qui faisait reposer sur les sanctions occidentales la responsabilité de la dégradation sociale et économique. Un tel argument aurait pu continuer à rencontrer une réelle adhésion populaire si la misère avait été partagée par les dirigeants « socialistes ». Mais, lorsque l’enrichissement de ceux d’en haut est devenu trop visible, le discours « de gauche » est apparu inopérant. La réalité d’un régime, dont la base sociale chez les travailleurs s’était érodée, est remontée lors de la grève des mineurs de Kolubara à la veille du 5 octobre 2000, quand un pouvoir prétendument socialiste a envoyé ses troupes pour contrer le comité de grève alors que Vojislav Kostunica lui venait en soutien. Sur ce plan, Milosevic a pris du titisme le pire en rejetant le meilleur. La critique contre les « vendus à l’OTAN » n’avait pas non plus de prise contre Kostunica, même si elle en garde contre Djindjic... Reste le trou noir des questions nationales et des guerres où il ne faut pas que le « droit » couvre les analyses politiques – ni que les critiques politiques bloquent la poursuite des vrais criminels...

MUHAMEDIN KULLASHI — Il est inexact de dire que nous ne disposions pas, avant l’automne 2000, d’analyses pertinentes du régime Milosevic. De telles analyses ont existé, notamment chez certains sociologues, politologues et journalistes serbes à Belgrade. On pourrait d’ailleurs, avec l’un d’entre eux, Nebojsa Povov, parler de « totalitarisme pluraliste » pour décrire le système de pouvoir mis en place par Milosevic, dans le sens où il a réussi à rassembler autour de lui des partis politiques couvrant presque l’ensemble du spectre politique. Et c’est cela qui a donné sa cohésion à une société pour le reste hétérogène. Je suis tout à fait d’accord avec Catherine Samary pour dénoncer les lectures réductrices de la Serbie. Mais elles ne se réduisent pas à deux lectures. Même dans des sociétés moins développées, on ne saurait postuler l’existence d’une homogénéité première. Mais l’important est que Milosevic ait réussi à réunir tous ces partis lors des moments décisifs où étaient prises les décisions relatives à la guerre en Croatie, en Bosnie ou au Kosovo. Ce qui lui a permis de réussir ce tour de force est, sans nul doute, la mobilisation des masses par une idéologie cohérente, durable, de la haine ethnique. Au début du mois d’octobre 2000, Milosevic le disait encore : les Serbes seront « exterminés » s’ils ne lui apportent pas leur soutien. Il avait utilisé le même terme dès 1989, avant d’obtenir l’accord des autres unités fédérales pour supprimer l’autonomie du Kosovo. Et pendant dix ans, cette idéologie, qui n’est ni un nationalisme classique, ni une résurgence communiste, a bloqué tout changement politique. À chaque fois que le pouvoir s’est senti menacé, ainsi lors des manifestations de mars 1991 ou encore à l’hiver 1996, il a réagi en se lançant dans une nouvelle aventure extérieure – en Croatie, dans le premier cas cité, au Kosovo, dans le second. Or, il faut bien admettre que cette stratégie a été opérante. On ne saurait oublier à cet égard que le reproche adressé à Milosevic par les partis d’opposition a beaucoup plus porté sur son inefficacité dans la réalisation du programme national serbe (sur la Grande Serbie) que sur le projet lui-même. Jamais Kostunica, par exemple, n’a formulé une critique claire de la pratique politique de Milosevic. Le défaut général de l’opposition pourrait se résumer dans le fait qu’elle n’a pas contesté la politique de nettoyage ethnique et les massacres massifs des populations civiles en Croatie, en Bosnie et au Kosovo. Durant une décennie, le régime de Milosevic a réussi à gagner toutes les élections (au niveau de la République ou de la Fédération). À l’exception de quelques associations et quelques intellectuels, la politique de nettoyage ethnique n’a pas été contestée. Donc, la nature de ce régime est définissable aussi bien par les traits dominants de l’idéologie qu’elle a propagée que par la pratique qu’il a mise en œuvre.

CATHERINE SAMARY — Plus qu’une « haine ethnique », je pense que le régime a surtout mobilisé dans la population – notamment les minorités – un sentiment de peur. Bien sûr, certains courants ont propagé la haine, n’hésitant pas à recourir à la police secrète, à des forces paramilitaires et à la violence. Mais le facteur de cohésion a été, avant tout, la peur de l’insécurité face à l’éclatement de la fédération, à la crise de l’ancien système, à la remontée des courants pré-titistes et, partant, une quête illusoire de protections communautaristes dont les partis nationalistes et leurs milices se sont emparés.

MUHAMEDIN KULLASHI — On ne manque pas de documents pour étayer l’argumentation sur la haine. Il suffit de lire la presse quotidienne politique ou les débats du Parlement fédéral, dans les années 80 et 90, pour s’en convaincre. Les ouvrages collectifs Le nœud du Kosovo (1990) et Le discours de la haine (1994), publiés à Belgrade, montrent l’ampleur et l’impact de cette idéologie de la haine. Pendant dix ans, Milosevic a prévenu : « Les Albanais vont vous exterminer parce qu’ils sont génocidaires. » La peur est induite par la production de la haine et des ennemis, qui serviront, à leur tour, de justification pour les agressions.

Les crimes massifs ont été perpétrés, non seulement par des paramilitaires, mais aussi par l’armée. Les aveux des officiers serbes dans le rapport de Miroslav Filipovic en donnent une idée claire. Il ne faut pas oublier le « travail » de la police, qui est un corps de 80 000 hommes, équipée, au moins, aussi bien que l’armée.

Revenons un instant sur les changements observés depuis le 5 octobre. Dans quelle mesure peut-on parler d’une rupture avec la chute de Milosevic ?

MUHAMEDIN KULLASHI — La chute de Milosevic a incontestablement ouvert une brèche assez importante. Cela étant, on devrait éviter de verser dans un enthousiasme aveugle pour cette « grande révolution » du 5 octobre 2000, qui aurait bouleversé la donne du jour au lendemain. Le problème, à mes yeux, concerne les limites des élites politiques actuellement au pouvoir. Je pense en particulier à Kostunica et son attitude face aux crises d’ex-Yougoslavie depuis 1991 : il n’a jamais remis en question la pratique politique et les objectifs du régime serbe, mais plutôt son inefficacité. Or j’observe que, du côté de la société civile, des experts et d’une partie des médias, une aspiration à des réformes beaucoup plus profondes des institutions existe, qui ne parvient pas à rencontrer une traduction politique. Il est facile, comme le fait Kostunica, non sans cynisme, de se réclamer de l’État de droit pour refuser la libération de prisonniers politiques kosovars dont on sait dans quelles conditions ils ont été amenés derrière les barreaux. Bien que Kostunica lui-même et les autres leaders de l’opposition aient été qualifiés par le régime de Milosevic comme des « terroristes ». Sur d’autres questions également, comme les relations avec le Monténégro, une plus grande souplesse serait désirable. En outre, le lien très fort de Kostunica avec l’Église, son désir de réintroduire le catéchisme à l’école, alors que la Serbie est toujours multireligieuse, ont suscitée l’inquiétude des intellectuels et des universitaires. En matière économique, aussi, des experts économiques de Belgrade lui reprochent l’absence de programme de réformes précis. Kostunica m’apparaît en dernier ressort comme une figure de transition, incapable de revenir sur la politique dont il s’est fait l’avocat pendant dix ans. J’attends donc de voir l’attitude qu’adopteront les futures équipes politiques issues des prochaines élections. Pour l’heure, l’essentiel demeure qu’un processus de changement a été enclenché. Mais, pour la chute du régime de Milosevic, les pressions de la « communauté internationale », économiques et militaires, ont été décisives, sans nier le rôle du mécontentement de la population inhérent aux conséquences de la politique de ce régime.

CATHERINE SAMARY — La chute de Milosevic permet une nouvelle volte-face dans l’attitude occidentale envers la Serbie – sans clarté sur la politique passée et présente. Sur le plan interne, elle permettra peut-être une clarification positive des « étiquettes » (il vaut mieux que des politiques de droite soient menées par ceux qui se disent de droite). Mais elle exprime d’abord une volonté populaire de changement vers un État de droit et vers le recours à la négociation dans les conflits.

Il y a un programme économique néolibéral dont on peut examiner les effets aujourd’hui en Roumanie et ailleurs... Les experts du G 17, d’où émanent le gouverneur de la Banque centrale Dinkic et le nouveau ministre Labus, s’efforcent d’expliquer aux syndicats que le pire est derrière. Mais ce programme signifie la suppression des subventions dans un contexte d’extrême pauvreté... et des privatisations accélérées qui feront passer du chômage virtuel à plus de 30 % de sans-emplois réels, et ce dans l’espoir de financements occidentaux. Il y aura donc des conflits et des divergences comme partout ailleurs sur l’application d’un tel programme.

D’autant plus que les financements externes sont maigres : bien que le « Plan de stabilité pour les Balkans », mis en œuvre par l’Union européenne notamment, se soit réorienté brutalement en faveur de la Serbie, cela reste dérisoire face aux besoins – juste après l’arrestation de Milosevic, Vojislav Kostunica a comparé les 50 millions de dollars que les États-Unis avaient promis de verser avec les 30 milliards de dégâts liés aux bombardements... En outre, les nouvelles priorités serbes des gouvernements occidentaux se heurtent aux réactions des autres partenaires balkaniques qui demandent à être enfin payés pour leur loyauté à l’OTAN...

On a, par ailleurs, pu mesurer les divergences internes, bien connues au sein de la DOS, à l’arrière-plan de l’arrestation de Milosevic : il y a eu un coup de force du Premier ministre Zoran Djindjic visant à répondre à l’ultimatum américain exigeant le transfert de Milosevic à La Haye avant le 31 mars, alors que Vojislav Kostunica, non averti, ne s’est rallié à cette action qu’en critiquant vertement le chantage financier américain et en exigeant que Milosevic soit jugé par les tribunaux serbes.

Il faudra voir jusqu’à quel point la mise à l’écart du chef de la police secrète, Rade Markovic, et la nomination de Duca Mihajlovic au poste de ministre de l’Intérieur seront complétées par des transformations radicales dans l’appareil judiciaire et si celui-ci s’attaquera réellement aux crimes impunis et à la corruption.

Muhamedin Kullashi s’est inquiété, à juste titre, de voir les prisonniers albanais de Serbie stigmatisés comme « terroristes ». Mais il devrait aussi s’inquiéter du fait que les diplomates occidentaux, notamment américains, définissent à nouveau l’UCK en tant qu’organisation terroriste, comme c’était le cas avant que l’OTAN prétende défendre les droits et les vies des Albanais...

MUHAMEDIN KULLASHI — Un mot sur la question du Kosovo. La revendication de l’indépendance par les Albanais du Kosovo a des fondements aussi bien juridiques que politiques. Le Kosovo était une unité fédérale, avec un Parlement, un gouvernement et un territoire défini par la constitution yougoslave (art. 5). La Fédération yougoslave s’est décomposée à partir de 1991. Les unités fédérales, depuis la Slovénie jusqu’à la Macédoine, proclament leur indépendance, bien qu’elles ne connaissent pas les cycles de terreurs et de discriminations que les Albanais subissent de la part du régime serbe. D’autre part, la création de la Yougoslavie en 1918 n’était pas un projet des Albanais mais des élites slovènes, croates et serbes. Il serait absurde de forcer les Albanais à rester dans une structure « yougoslave » que le Monténégro aussi veut quitter. Kostunica va sans doute essayer de jouer sur la résolution 1244 pour maintenir le Kosovo au sein de la Fédération yougoslave. Pourtant, au fond, les élites politiques serbes savent bien – il suffit d’un minimum d’intelligence politique pour cela – qu’une telle option rendrait impossible toute paix dans les Balkans et que la Serbie ne pourrait tout simplement pas fonctionner comme un État si elle continuait à revendiquer une domination sur le Kosovo. Lentement, un réalisme politique me semble donc s’installer dans les cercles politiques à Belgrade. Une partie des dirigeants sait que le Kosovo est, d’ores et déjà, perdu. Même si certains responsables vont tenter de s’y opposer, je crois qu’aucun décideur politique ou économique n’a intérêt à s’accrocher à de vains espoirs de domination.

Le problème avec les deux personnalités phares du nouveau pouvoir, le président Kostunica et le Premier ministre, Zoran Djindjic, c’est leur refus d’affronter la responsabilité politique – et non pas simplement juridique – de la politique conduite par l’État serbe depuis dix ans, laquelle ne réduit d’ailleurs en rien la responsabilité de l’État croate, et des nationalistes en Bosnie ou au Monténégro. Il est tout de même bizarre pour un juriste qui se veut un adepte de l’État de droit de rejeter toute question de responsabilité pour les crimes massifs. La réponse de Djindjic, qui déclare souhaiter laisser à d’autres une réflexion sur le passé pour se concentrer sur les enjeux du présent, ne me semble guère plus satisfaisante. Le problème n’est pourtant pas seulement éthique ou juridique. Il concerne la société civile dans son ensemble et sa capacité à se projeter dans un avenir autre. La question va au-delà de la mise en place d’une commission de vérité tout à fait hypocrite. C’est l’ensemble de la société qui doit se rendre compte de l’ampleur des crimes commis par l’État ces dix dernières années.

Comment peut-on encourager cette introspection collective ?

MUHAMEDIN KULLASHI — Je crois justement que le sommet ne devrait pas faire blocage. Il existe au niveau de la société civile des associations, des intellectuels, des universitaires qui souhaitent lancer un débat public à la télévision, à la radio ou dans la presse écrite. C’est le centre qui fait obstacle. Pour avancer, pour construire une autre Serbie, ce qu’il faut, ce n’est pas un long passé, avec pour référence la bataille du Kosovo, mais une confrontation avec la réalité du passé récent. Les revendications favorables à un tel débat collectif viennent de l’intérieur de la Serbie.

CATHERINE SAMARY — Je pense également que l’ouverture d’un débat public est tout à fait essentielle pour la paix à venir. Certes, l’État français est mal placé pour donner des leçons quand on a mis des décennies à reconnaître qu’il y avait eu une guerre en Algérie et à régler le passé vichyste... Pour autant, je suis vraiment convaincue qu’une totale transparence sur les crimes commis au nom du peuple serbe est fondamentale pour les populations yougoslaves, pour la paix. Mais il faut, pour ce faire, une justice perçue comme impartiale.

Divers types de commissions « vérité et réconciliation » sont en train de se mettre en place : en Bosnie et en Serbie, elles émanent d’ONG ou de personnalités connues pour leurs actions contre les politiques de nettoyage ethnique et entendent collaborer avec le TPIY (Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie) dans la recherche d’une transparence contre les crimes commis – une des difficultés étant de parvenir à dissocier les populations entraînées dans les crimes, sous pression des miliciens, et ceux qui portent la responsabilité des violences. Le nouveau régime de Belgrade a lancé l’idée d’une commission similaire mais elle est contestée par une partie des démocrates non nationalistes serbes, comme Natacha Kandic et son Fond pour le droit humanitaire, qui craignent qu’elle ne vise à empêcher le TPI d’agir. Les juristes du TPI, en quête de légitimation, ont élargi leurs compétences et leurs poursuites contre des criminels de nationalités diverses, ce qui peut les faire gagner en crédibilité. Mais pèse encore en sens inverse leur dépendance financière (et en personnel d’assistance) envers les États-Unis.

Les débats n’auront de réelle portée clarificatrice que s’ils portent sur l’ensemble de la crise et se déroulent dans tout l’espace yougoslave – et s’ils intègrent la Realpolitik des grandes puissances. Parlera-t-on des « zones de sécurité » jamais protégées ? Longtemps les crimes ont été complètement oblitérés au nom de cette Realpolitik, comme à Dayton, et sans doute à Srebrenica ou encore au moment de l’expulsion des Serbes de la Krajina croate pendant l’été 1995 ou encore au Kosovo sous protectorat. Le fait que ni Milosevic ni Tudjman n’aient été inculpés par le TPI pour les crimes de Bosnie et que Milosevic ait été mis en accusation pendant l’intervention de l’OTAN discrédite une institution qui aurait pu sinon – et le pourrait en gagnant son indépendance – jouer un rôle positif. Faire du seul Milosevic le responsable des politiques de nettoyage ethnique ne pouvait guère inciter la population serbe à l’introspection. La présence de 700 000 réfugiés serbes de Croatie et maintenant du Kosovo en Serbie, non plus. Il n’y aura pas ouverture des yeux sur les crimes serbes et le rôle pivot des choix de Milosevic au Kosovo, en Croatie et en Bosnie sans prise en compte de toutes les victimes, en y incluant les « mauvaises victimes » (comme dit le Haut Commissariat aux réfugiés) serbes.

MUHAMEDIN KULLASHI — Là encore, je serais tenté de nuancer le jugement porté sur le TPI. Car le Tribunal a eu un rôle très important dans la qualification juridique des crimes. On lui reproche d’être politisé. Mais quel est le tribunal, y compris dans les pays les plus démocratiques, qui pourrait prétendre jouir d’une autonomie absolue ? L’enchevêtrement des sphères politique et juridique fait partie de la réalité. En revanche, on ne peut ignorer le travail sérieux accompli sur de nombreux dossiers par une équipe de juges qui comprend des professionnels reconnus en provenance de plusieurs pays. Qui plus est, il est faux de dire que le TPI est né le jour de l’inculpation de Milosevic, en mai 1999. Avant le leader serbe, plus de 40 militaires croates avaient été mis en accusation pour crime contre l’humanité et génocide.

Depuis quelques semaines, les analystes évoquent de plus en plus le spectre d’une extension à la Macédoine et au Sud de la Serbie des tensions internes au Kosovo. Comment voyez-vous les liens qui existent entre ces diverses crises ?

MUHAMEDIN KULLASHI — Toutes ces situations sont bien évidemment corrélées. On sait par exemple qu’en 1998 un certain nombre d’exactions a été commis sur la population albanaise du sud de la Serbie, qui est allé s’intensifiant lors des préparatifs de l’attaque sur le Kosovo. Pourtant, les configurations qui prévalent au sud de la Serbie et en Macédoine me semblent sensiblement différentes : dans le premier cas, on a affaire à une population albanaise en partie chassée au moment des événements au Kosovo. Certains ont pu revenir, d’autres non. Mais la situation est en voie de règlement : des négociations sont en cours ; des propositions concrètes ont été formulées ; les responsables serbes ont fait dans l’ensemble preuve de prudence et de souplesse et la communauté internationale a joué un rôle de médiateur important en assurant un contact régulier avec Belgrade et Pristina. Certes, le processus n’est pas exempt de faiblesses. Il était, ainsi, absolument inutile de permettre l’entrée de l’armée yougoslave dans la zone d’exclusion, alimentant ainsi un regain de tension. Mais, dans l’ensemble, l’évolution est positive, d’autant que les revendications politiques des Albanais demeurent modestes : elles touchent principalement à l’intégration des Albanais dans les institutions publiques.

Le cas de la Macédoine, en revanche, me semble plus inquiétant. Si les conflits s’étendent, ils seraient plus dangereux, car la population albanaise représente environ un tiers des habitants du pays. Et dans la capitale, Skopje, les Albanais composent presque la moitié de la population. La « libanisation » de la Macédoine serait extrêmement dangereuse. Quels que soient les reproches que l’on peut adresser à la coalition gouvernementale entre Macédoniens et Albanais, une certaine détente politique avait été obtenue au cours des deux dernières années. L’apparition de groupes armés à proximité de la frontière avec le Kosovo n’en est que plus surprenante. Nombreuses sont les analyses qui font état de relations étroites entre la nouvelle UCK (Ushtria çlirimtare Kombëtare, Armée de libération nationale) et les groupes de l’ex-UCK du Kosovo (Ushtria çlirimtare e Kosovës, Armée de libération du Kosovo). Si l’on manque encore d’informations suffisantes pour corroborer cette hypothèse, il n’est pas impossible qu’une frange extrémiste de l’ex-UCK, déçue par les résultats des élections au Kosovo, ait décidé de porter le conflit ailleurs. Quoi qu’il en soit, ce que ces extrémistes sont en train de faire en Macédoine est totalement irresponsable et ne peut que nuire aux intérêts des Macédoniens eux-mêmes ainsi que des Albanais de Macédoine et du Kosovo. Dans le même temps, résoudre la question par les armes, comme le gouvernement macédonien tente en ce moment de le faire ne constitue pas une option fructueuse, car elle entraînera nécessairement un refroidissement dans les relations entre partis politiques macédoniens et albanais et un approfondissement de la méfiance entre les populations. La question essentielle ne concerne donc pas tant la puissance militaire de ces groupes extrémistes, que les risques de détérioration des rapports entre communautés sur fond de stéréotypes mutuels ravivés. Pour l’heure, la majorité de la population albanaise reste derrière les députés qu’elle a élus ; mais si la répression devait faire des victimes, cette situation pourrait changer.

Il y a donc un risque d’enlisement. Pourtant, là encore, je crois qu’une modération du gouvernement macédonien et un rôle constructif de la communauté internationale pourraient permettre d’éviter de tels développements. Après tout, cela fait dix ans que l’on annonce l’éclatement de la Macédoine et dix ans qu’il n’a pas lieu. La solution passe par un règlement politique. On pensait que l’épreuve des réfugiés kosovars en 1999 avait été surmontée avec succès. C’était oublier que certaines questions étaient restées en suspens, comme l’intégration des Albanais dans les institutions (où ils ne représentent que 4 % des employés). Le gouvernement de Ljubco Georgievski semblait plus ouvert que celui de ses prédécesseurs, mais l’amorce des changements a peut-être été trop lente...

CATHERINE SAMARY — Je rejoins Muhamedin Kullashi sur le fait qu’il n’est pas évident que la population albanaise de Macédoine soutienne le projet de découpage du pays brandi par une minorité radicale. Ce n’est pas en raison d’une adhésion fantasmée à des logiques sécessionnistes que la situation en Macédoine est dangereuse, mais parce que la situation des Albanais n’y est pas satisfaisante, autorisant certains groupes radicaux à capitaliser cette insatisfaction populaire au service de leurs propres fins. En Macédoine, seules des mesures largement cosmétiques ont été adoptées, telle l’association de partis albanais au gouvernement. L’accès à un enseignement universitaire en langue albanaise, par exemple, reste déficient. Ce que souhaitent les Albanais de Macédoine, c’est la reconnaissance d’un État binational – avec, notamment, la reconnaissance de leur langue comme langue officielle.

Pour répondre à ces questions, il n’existe pas de recette occidentale : la France refuse exactement cela dans le cadre de son approche de la nation républicaine et il existe une très grande diversité de réponses aux questions nationales, linguistiques, etc., en Europe. La stabilisation en Macédoine passe par la pleine reconnaissance d’une égalité de statut entre Albanais et Slaves de Macédoine qui permettrait une promotion sociale et nationale de ceux-là dans des institutions plus égalitaires.

Mais la combinaison de l’insatisfaction de ces aspirations en Macédoine et des ambiguïtés du statut du Kosovo crée une situation dangereuse : une partie des courants radicaux albanais, derrière les guérillas, même s’ils ne parlent pas de Grande Albanie, revendiquent un Grand Kosovo qui incorporerait la zone de peuplement majoritaire albanais de la vallée de Presevo... jusqu’à Skopje. L’ex-UCK a espéré que son alliance avec l’OTAN apporterait l’indépendance, et les courants politiques qui en sont issus – et se sont retrouvés minoritaires aux élections du Kosovo – ont pu espérer que la relance des conflits empêcherait l’application de la résolution 1244 dont Kostunica revendique l’application... comme le faisait Milosevic ! Car cette résolution prévoit de maintenir le Kosovo sous la souveraineté de la République fédérale de Yougoslavie avec, par conséquent, le retour de l’armée yougoslave aux frontières « yougoslaves »...

Mais l’appel de la KFOR à l’armée yougoslave dans la vallée de Presevo reflète le fait que les troupes de l’OTAN ne sont pas davantage prêtes à mourir pour les Albanais au sol que dans les airs... On risque fort d’en revenir à la réalité des conflits tels qu’ils se posaient au moment de Rambouillet – et aux ambiguïtés notoires des accords de Kumanovo, de la résolution 1244, et de la politique occidentale...

Vous semblez sceptique par rapport au rôle de la communauté internationale dans ce processus. Quelle peut ou quelle devrait être sa contribution ?

CATHERINE SAMARY — En effet, je serais tentée d’utiliser le terme de « pyromane pompier » pour décrire la politique menée par la communauté dite internationale (en fait les gouvernements dominants) : une politique cynique, évolutive et contre-productive tout au long de la crise yougoslave. Quant au Kosovo : contrairement à ce qu’on en a dit, les gouvernements de l’Union européenne, voire des États-Unis, étaient et sont, à mon avis, infiniment plus proches du gouvernement de Belgrade que des revendications albanaises sur le Kosovo. L’impasse de Rambouillet était, du point de vue des négociateurs occidentaux, le refus de tout retour à une autonomie de la part des Albano-Kosovars – et le refus de l’OTAN par Belgrade. On a préféré un bombardement à une impasse diplomatique parce que les bombardements de l’OTAN visaient à légitimer le rôle puis la présence de l’OTAN dans les Balkans exigés par les États-Unis – et que tout devait être « réglé » en quelques jours. Cela passait par de vagues promesses faites à l’UCK entre les deux phases de Rambouillet, mais les gouvernements de l’Alliance restaient en fait hostiles à l’indépendance du Kosovo par crainte de ses effets de dominos dans la région. La résolution de Kumanovo n’a pas associé les Albanais. Mais tant que Milosevic restait au pouvoir, ceux-ci pouvaient espérer qu’elle ne serait jamais appliquée...

L’Alliance n’a pas davantage été capable de garantir un Kosovo multi-ethnique : elle n’a pas plus protégé les non Albanais que les Albanais : elle se contente de se protéger elle-même. Et c’est à nouveau en raison du refus de voir des soldats de l’OTAN risquer leur vie qu’on en arrive à l’appel à l’armée yougoslave hier décrite comme coupable de génocide au Kosovo... Belle cohérence de nos humanistes...

Une autre incertitude demeure car, en cas de séparation du Monténégro, la Yougoslavie disparaît et, ce faisant, la résolution 1244 sur le Kosovo deviendra inapplicable. Les gouvernements occidentaux en sont bien conscients, qui, après avoir alimenté une logique sécessionniste au Monténégro, la freinent maintenant de toutes leurs forces.

En fin de compte, la crise en Macédoine illustre une impasse significative : depuis le début de la crise, on n’a jamais traité la question des droits des populations minoritaires à l’échelle balkanique – et on a voulu balayer l’héritage titiste tendant vers une égalité des droits, en prétendant que Milosevic le perpétuait, alors qu’il rompait avec lui au Kosovo. On n’a pas exploité la symétrie de situation et d’aspiration des Serbes et des Albanais, peuples éclatés sur plusieurs États : or, si l’on veut stabiliser les frontières, il faut consolider les droits réciproques et les liens – donc rendre poreuses les frontières...

Les peuples issus de la Yougoslavie titiste devraient être « souverains » (c’est le sens profond de l’autodétermination) pour repenser les droits réciproques qui pourraient stabiliser les nouveaux États... Le rôle d’une « communauté internationale » digne de ce nom, aurait été, non pas d’imposer une Realpolitik qui prétend faire le « droit », mais d’aider à mettre autour de la table des négociations tous les intéressés et d’accorder une aide économique sur des critères qui ne relèvent pas de dogmes mais d’une satisfaction des besoins de base en infrastructures.

Il faut finalement tirer aussi le bilan des aspects négatifs d’une présence internationale souvent arrogante et source de corruption. On ne peut espérer faire naître la « démocratie » en achetant les votes et en prenant en otage la population qui « vote mal »...

MUHAMEDIN KULLASHI — La présentation du rôle de la communauté internationale par Catherine Samary est bien sombre. Certes, en allant au Kosovo, j’ai souvent eu l’occasion d’entendre stigmatiser les comportements autoritaires de tel ou tel responsable occidental ; j’ai vu des intellectuels parler de néocolonialisme. Mais il y a un paramètre que l’on ne saurait oublier : une présence internationale est fondamentale pour les populations à qui elle a apporté à la fois un mieux-être et un sentiment de sécurité minimal. Si l’on fait une analyse élémentaire de la situation sur le terrain, on pourrait constater que le bilan est positif sur plusieurs plans. Il va de soi qu’elle ne constitue pas une clé magique pour résoudre des problèmes enkystés depuis des décennies. Il est vrai aussi que la KFOR n’a pu empêcher tous les assassinats interethniques. Toutefois, non seulement leur nombre est sensiblement inférieur à ce que la presse occidentale veut bien souvent dire, mais surtout, il est incontestable que la gestion des relations entre Albanais et Serbes serait nettement plus complexe sans la présence occidentale au Kosovo. J’ai l’impression que la majorité de la population kosovare soutiendra la présence internationale, suffisamment longtemps, pour que s’instaure une paix durable dans les Balkans. L’impact de cette présence est souvent supérieur à ce que l’on imagine à l’Ouest. Car, même lorsque le déploiement international n’est que symbolique, comme en Macédoine, son poids psychologique est fondamental dans la prévention d’une escalade des conflits. Je ne crois pas qu’on pourrait reprocher à l’Occident d’avoir alimenté des « logiques secessionistes » ni au Kosovo, ni en Slovénie, ni en Bosnie. La dissolution de l’ex-Yougoslavie s’explique avant tout par des facteurs et processus internes. Par contre, on pourrait reprocher aux grandes puissances d’avoir longtemps reporté leur intervention. Cependant, depuis qu’elle a eu lieu, les crimes massifs sur des populations civiles ont cessé, aussi bien en Bosnie qu’au Kosovo.

En outre, le bilan de l’action internationale en Europe du Sud-Est ne se limite pas aux questions sécuritaires. On doit aussi mettre à son actif l’organisation d’élections municipales au Kosovo – un succès en soi. En certaines occasions, la communauté internationale a également joué un rôle de médiation utile, ainsi au sud de la Serbie. Sans être miraculeuse, cette action reste importante et elle ne requiert souvent que peu de moyens – de simples conseils juridiques parfois, ou encore des mécanismes d’arbitrage. Je connais, par ailleurs, les projets concrets en cours d’élaboration, notamment dans le domaine de l’enseignement, au Kosovo ou en Macédoine. Bien que d’envergure limitée, ceux-ci constituent un point de départ encourageant. Prenons le cas de l’Université de Tetovo en Macédoine. J’ai toujours considéré que les Albanais avaient droit à un enseignement universitaire dans leur langue maternelle. Mais l’utilisation de ce projet à des fins politiciennes m’a toujours paru regrettable et j’ai aussi, dès le début, exprimé mes réserves professionnelles sur cette Université. Et bien, finalement, une solution a été trouvée avec l’aide de l’Union européenne : elle prévoit la création d’un établissement d’enseignement supérieur à Skopje où les cours seront dispensés en albanais et en anglais. Même constat si l’on interroge les effets de la présence d’ONG internationales de défense des droits de l’homme en Yougoslavie. Force est de reconnaître que cette présence a permis la réalisation d’enquêtes sérieuses et la publication de rapports qui ont suscité des interrogations utiles à Belgrade, déjà dans les années 80.

Il me semble, au fond, que l’on accuse trop souvent les représentants de la communauté internationale de n’être que des donneurs de leçons. En fin de compte, nous devons tenir compte de l’existence de réalités historiques et politiques différentes selon les pays. Loin de moi l’intention de nier que la communauté internationale puisse parfois être prise dans un enchevêtrement d’intérêts politiques et économiques. Mais, dans l’ensemble, son action reste utile.

Un dernier mot, enfin, sur le statut du Kosovo. Le principal problème à mes yeux réside dans le report du moment où la question de son statut sera clarifiée, alors même que les responsables internationaux sont conscients qu’il n’y a pas d’alternative à l’indépendance, hormis un lent pourrissement sur trente ou cinquante ans d’une situation de guérilla. L’absence de calendrier précis alimente les tensions et frustrations dans la population. Même le ministre grec des Affaires étrangères, Georges Papandréou – que l’on ne peut accuser de sympathies pro-albanaises – a récemment reconnu qu’il fallait envisager et chercher à accompagner une séparation douce entre le Kosovo, le Monténégro, et la Serbie. Seul un statut de république pour le Kosovo permettra la mise en place d’institutions effectives. En second lieu, il faut trouver les moyens pour assurer le retour des Serbes ayant quitté le Kosovo après juin 1999. Enfin, il convient de réfléchir aux liens entre la Serbie, le Monténégro et le Kosovo, après leurs reconnaissances réciproques.