Nouveau désordre mondial : un monde barbare et incertain

, par BÉNIES Nicolas

Les États-Unis sont devenus à la fois superpuissance économique — ce qu’ils étaient déjà —, et aussi superpuissance politique et militaire.

Les attentats suicides de New York et Washington ont dévoilé la réalité de ce monde de l’après Guerre-froide où ne subsiste qu’une seule super puissance, les États-Unis, et où la Ville Monde, New York, tient dans ses mains la vie de milliards d’individus, de milliers de firmes et de centaines de pays, parce qu’elle est le premier centre financier du monde [1]. Un monde sans règles, sans vision, sans futur où ne règne que la loi du plus fort. La victoire américaine en Afghanistan a renforcé cette domination impériale sur le reste du monde. Les États-Unis sont devenus à la fois superpuissance économique — ce qu’ils étaient déjà —, et aussi superpuissance politique et militaire. L’augmentation de 48 milliards de dollars prévue pour le budget de la Défense nationale aura pour conséquence d’asseoir la puissance américaine sur une assise de bombes de plus en plus sophistiquées sans qu’aucun pays ou groupe de pays ne puisse les menacer. C’est une première.

Plus encore, « W » Bush veut imposer au reste du monde sa vision d’une planète divisée en deux. La politique internationale tourne désormais autour de la notion de « terroriste » que les journalistes s’emploient à vulgariser et à répandre. Sharon a ainsi trouvé « son » terroriste, Arafat, qui a été piégé par le 11 septembre. Il lui a fallu choisir. Condamner ou non les attentats. C’était un engagement dont toutes les conséquences apparaissent de plus en plus nettement.

Les pays du Sud se sentent encore plus exclus. D’autant que la crise financière et économique les touche de plein fouet. L’onde de choc de la chute des « Twins Towers » s’est d’abord fait sentir dans ces pays. L’incertitude est à son comble et les opérateurs financiers recherchent la sécurité, fuyant la possibilité de la crise de la dette — et du coup la provoquant — et la guerre. L’économie israélienne est en récession profonde — il faudrait parler de dépression —, les enfants des dirigeants — comme les capitaux — fuient le pays pour s’installer dans les pays occidentaux, pendant que les Palestiniens sont menacés par la disette. Sans l’aide étrangère, l’économie israélienne aurait disparu.

La régulation — de nouvelles règles du jeu international [2] devient une profonde nécessité. Le libéralisme a institué la guerre de tous contre tous, minant toutes les solidarités, décrédibilisant le politique et l’ouverture des possibles pour laisser le champ libre au « risque » [3] individuel et au profit maximum et à un monde barbare.

Dans le même temps, après la guerre du Golfe, les États-Unis s’affirment comme l’impérialisme dominant. Les thèses, héritées de celles de Karl Kautsky [4], le présentant comme le super impérialisme ne résistent pas à l’analyse. D’abord, parce que loin d’éviter la guerre, il la provoque, ensuite parce que les contradictions inter impérialistes — entre les États-Unis, le Japon et l’Allemagne — sont loin d’avoir disparu même si elles se sont estompées.

Les discussions à l’intérieur de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), créée en janvier 1995, ont mis à jour, grâce aux manifestations de Seattle, les contradictions existant entre les grands pays capitalistes développés, comme celles existant entre les pays du Nord et ceux du Sud. Ces derniers se sentent complètement exclus de toutes les tractations. Les populations des pays du Sud entretiennent une haine tenace contre l’impérialisme américain considéré comme responsable de leur situation via les grandes organisations internationales, sans que le gouvernement américain ne s’interroge sur cette situation qui le déligitime. Une des réponses passe par une politique internationale qui œuvre au développement de tous les pays pour éradiquer la pauvreté et la misère et permettre l’épanouissement de chaque individu.

Les « crimes économiques »

La politique d’inspiration libérale est criminelle. En Argentine, elle est responsable de la désindustrialisation, du retour à une économie basée sur les matières premières - donc à la dépendance vis-à-vis des cours du marché mondial — et à une inféodation aux marchés financiers. La récession débutant en 1998 — liée à la crise financière internationale qui secoue les pays d’Asie du Sud Est et la fédération de Russie — se poursuit et s’étend jusqu’à la crise ouverte à la fin de l’année 2001, s’élargissant jusqu’à devenir culturelle. Le « tout à l’exportation » lié à l’impératif de la compétitivité s’est traduit par la nécessité de baisser les coûts salariaux pour gagner des parts du marché mondial et par la fermeture d’entreprises industrielles avec comme conséquence la baisse du marché final accentué par les politiques de baisse des dépenses publiques, ce qui a approfondi la récession en fermant toute sortie. L’exportation de capitaux, massive, pour éviter les conséquences de la récession et de la crise de la dette, a détruit les possibilités de l’accumulation sur le territoire national. Le lien — le peg — entre le peso et le dollar, conservé à 1 pour 1, n’a pas permis de jouer la dévaluation du peso pour gagner des parts du marché mondial. La récession s’est installée durablement. Les capitaux internationaux se plaçant aux États-Unis et désertant les pays émergents font monter le cours du dollar, et baisser le cours de la monnaie nationale. La crise profonde de la dette était inéluctable. Le FMI l’a provoquée en décembre en refusant de prêter les sommes promises à l’Argentine. Le gouvernement ne pouvait plus assurer la parité peso/dollar. Il ne pouvait pas non plus dévaluer. La crise est devenue politique et sociale.

Ne faudrait-il pas poursuivre les dirigeants de ces pays, comme ceux des grandes organisations internationales, FMI en tête, devant des tribunaux.

Les démissions se sont succédées. L’actuel Président Duhalde aura du mal à conserver son poste. D’autant qu’il a finalement dévalué le peso, appauvrissant une grande partie de la population. Le FMI préconise la poursuite des politiques libérales de privatisations, de baisse des dépenses publiques pour “assainir” l’économie, ce qui revient à creuser les inégalités et la récession. Les entreprises, à leur tour, ont été touchées : France Télécom, mais aussi et surtout les groupes transnationaux espagnols qui avaient beaucoup investi en Argentine.

Ne faudrait-il pas poursuivre les dirigeants de ces pays, comme ceux des grands organisations internationales, FMI en tête, devant des tribunaux, à l’image du tribunal Russell, pour « crimes économiques » ?

Les pays “émergents” d’Amérique latine, d’Amérique centrale, comme les pays d’Asie du Sud-Est, se trouvent soit en récession soit connaissent une faible croissance. S’ajoutent les conséquences de l’ouverture tous azimuts de ces économies qui conduit inéluctablement au “dumping social”, à augmenter plus encore la flexibilité du travail et à remettre en cause toutes les conquêtes sociales. Solution à court terme ! La constitution d’un marché final intérieur explique en partie le développement presque réussi de la Corée du Sud avant la crise financière de 1997. Les politiques libérales s’opposent à la possibilité de définir un « développement auto-centré » de ces pays, en commençant par orienter l’agriculture vers les cultures vivrières.

Le seul gouvernement qui fait des entorses aux principes mêmes du libéralisme est celui de George Bush. Après le 11 septembre, on a parlé d’un « retour de l’Etat ». En fait, retour d’une politique d’inspiration keynésienne [5], qui a conduit à un déficit des finances publiques au lieu d’un excédent pendant les dernières années Clinton. De nouveau, les États-Unis sont face à leurs déficits jumeaux, twins deficits, de la balance commerciale et du budget. Cette situation provoque la perte de confiance des gérants de capitaux spéculatifs, en particulier de fonds de pension. Ils quittent les États-Unis pour se placer en Europe ou en Japon. Ainsi s’explique la montée de l’euro et du yen en cette fin du mois de mai 2002, provoquée par la baisse du dollar. La banque du Japon vend des yens pour faire baisser le cours de sa monnaie. La récession de l’économie japonaise n’est pas terminée et cette hausse intervient au plus mauvais moment. Cette réaction se retrouve en Europe. L’Allemagne connaît une timide reprise qui pourrait se trouver compromise par la hausse de l’euro...

Cette politique de relance ne remet pas fondamentalement en cause les préceptes libéraux. Les gouvernements républicains en ont l’habitude.

Pour les États-Unis, l’augmentation de toutes les dépenses publiques - de la défense nationale aux dépenses sociales (le welfare) - a eu pour effet d’augmenter le marché final, ce qui s’est traduit par la reprise économique enregistrée au premier trimestre de 2002. La plupart des observateurs insistent sur cette reprise, sans analyser — libéralisme oblige — les causes profondes de l’actuelle récession américaine [6].

Cette politique de relance ne remet pas fondamentalement en cause les préceptes libéraux. Les gouvernements républicains en ont l’habitude. Reagan, en 1982, avait lui aussi pratiqué un mix de politiques keynésiennes, en augmentant les dépenses de l’État afin de lutter contre la deuxième récession internationale, et libérales en approfondissant la déréglementation.

Les restructurations se poursuivent et s’élargissent, sans que le gouvernement intervienne. Tous les secteurs sont touchés. Le chômage augmente obérant les capacités de hausse de la consommation des ménages, facteur principal de la croissance économique depuis ces deux dernières années.

Dans le même temps, les compagnies d’assurances devraient voir leur profit diminuer, même si elles arrivent à faire accepter les attentats comme actes de guerre. Le gouvernement américain a d’ores et déjà décidé de les aider, ainsi que les compagnies aériennes menacées de faillite.

Il aussi mis en place — de même en France et en Allemagne — une politique fiscale de baisse des impôts directs (l’impôt sur le revenu et l’impôt sur les sociétés) qui ne peut que renforcer les inégalités, en favorisant les revenus élevés — les bas revenus ne paient pas l’impôt sur le revenu [7] — et non pas, comme le prétend le discours officiel, alimenter la reprise de la consommation et celle des investissements. La volonté est de baisser l’impôt sur les sociétés pour permettre aux entreprises d’augmenter le profit et, ainsi, suivant le théorème dit de Schmidt [8], ouvrir la possibilité de hausser les investissements. C’est oublier le pouvoir de l’actionnaire qui veut voir augmenter son dividende, les profits distribués, faute de quoi il pourrait quitter l’entreprise, vendre ses actions, et ce faisant faire baisser les cours. Les groupes préfèrent conserver leurs actionnaires et verser les 15% demandés, malgré la baisse de la profitabilité.

Le paiement du service de la dette des grands groupes industriels et financiers devient problématique. Vendre des actifs n’est plus possible, ou alors avec des moins values importantes.

La crise est loin d’être finie. Elle est d’abord une crise de suraccumulation, de la profitabilité (la baisse du taux de profit). Les profit warning, les avertissements des entreprises aux opérateurs financiers et aux gérants de fonds de pension que leurs espérances de profit devraient être revues à la baisse, en témoignent. De ce fait, les cours de leurs actions baissent sur les marchés financiers. La tendance baissière se poursuit malgré quelques sursauts à la hausse manifestant le degré d’incertitude des opérateurs sur les marchés financiers. La hausse des cours de l’or — redevenue une valeur refuge — en constitue un autre indicateur.

Le paiement du service de la dette des grands groupes industriels et financiers devient problématique. Vendre des actifs n’est plus possible, ou alors avec des moins values importantes. France Telecom se trouve désormais dans cette situation, comme Vivendi qui est contraint par les marchés de vendre ses entreprises de traitement de l’eau qui représentent les activités les plus rentables du groupe. Il devient plus difficile pour elles de se financer : l’émission d’actions nouvelles n’est plus acceptée par les marchés et les banques refusent désormais de couvrir leur endettement. Le risque de faillite menace. La débâcle du groupe allemand Kirch provient de cet énorme endettement et de l’impossibilité de se refinancer. La conséquence en sera la vente « par appartements » — les secteurs les plus rentables — du groupe et, à la clé, des licenciements. Les restructurations touchent tous les secteurs et tous les pays.

Par ailleurs, les attentats du 11 septembre ont ouvert une profonde crise de confiance des citoyens américains — les consommateurs — en leur Etat et en leur économie. Toutes les enquêtes montrent que les formes de la consommation ont changé. Les entreprises mettront du temps à s’adapter à cette nouvelle donne. Les banques, prudentes, refusent de prêter davantage, accélérant ainsi la baisse de la consommation et de l’investissement, au moment où l’autofinancement est en baisse ce qui conduit au « gel » de l’accumulation et à la poursuite des restructurations, donc à la hausse du chômage.

Ces deux raisons réunies expliquent le scandale Enron, et la poursuite vraisemblable de la récession, à moins que le gouvernement Bush accentue sa politique de relance.

Incapable de faire face à sa dette gigantesque, le groupe Enron, le plus important courtier en énergie et en matières premières — et septième entreprise américaine —, dont la fortune remonte à la privatisation du service public de l’électricité en Californie, a été obligé de se mettre sous la protection de la loi sur les faillites. Son financement et son développement ont prouvé l’efficacité du système dit de « cavalerie » : acheter ses propres actions pour les faire monter, pratiquer les fonds de pension pour drainer l’épargne de ses salariés et leur promettre une retraite par capitalisation, payer les cadres avec des stocks options... Autrement dit, pratiquer sur une grande échelle une forme de création monétaire qui ressemble mutatis mutandis au système que Law avait mis en place sous la Régence en France au début du 18e siècle. Un système fondamentalement inflationniste, qui a permis aux dirigeants de Enron de financer la campagne de « W » Bush... Pour la petite histoire, Gary Becker - un des chantres du libéralisme - regrette, dans BusinessWeek [9] que ce scandale fasse reculer la déréglementation dans le secteur de l’électricité... Au moment où l’Union Européenne, au sommet de Barcelone, s’y engage résolument. En fait, malgré cette affirmation, c’est un deuxième scandale qu’il convient d’évoquer : Enron n’a jamais été capable de réaliser les performances du service public qui existait auparavant... La défense des services publics peut trouver là un nouvel argument.

Jamais deux sans trois, dit le proverbe. Le troisième scandale vient réduire encore davantage la confiance des consommateurs américains pour la Bourse, les marchés financiers et les entreprises, comme le montre un sondage publié par Business Week. Il s’agit celui de la firme Andersen, société de conseils et de « commissaire aux comptes », l’organisme qui est chargé de juger de la « sincérité » des comptes. Ces commissaires aux comptes — la situation est la même en France et dans l’Union Européenne —, sont payés par l’entreprise qu’ils doivent contrôler. C’est la porte ouverte à toutes les corruptions. Aux États-Unis, le PDG d’Andersen a avoué avoir détruit des documents compromettants pour Enron. Du coup, la firme Andersen éclate, se trouve rachetée en Europe par d’autres cabinets de conseils, et aux États-Unis est menacée de faillite.

Cette crise de confiance est profonde et touche toutes les banques d’affaires, à commencer par les deux plus importantes, Merrill Lynch et JP Morgan. Les conséquences se feront sentir en termes de restructurations, donc de suppressions d’emplois. L’onde de choc est loin d’être terminée. Et les signes de reprise ne seront pas suffisants pour faire face à cette crise qui n’est pas seulement économique.

Les formes de la récession actuelle

Le monde capitaliste développé connaissait depuis le début de l’année 2001 les prémices d’une récession qui a commencé aux États-Unis [10]. La diffusion de la récession à l’ensemble des pays capitalistes développés s’effectue par l’intermédiaire de deux canaux.

D’abord la transnationalisation des firmes : celles-ci développent une stratégie internationale — c’est une des composantes du processus de mondialisation — et envisagent leurs restructurations à cette échelle. Ainsi, lorsque les secteurs de la téléphonie mobile ou de la micro informatique ont commencé à connaître les effets de la crise de la suraccumulation aux États-Unis, les entreprises se sont restructurées à l’échelle mondiale en fermant des unités de production dans tous les pays. Elles ont licencié, supprimé des emplois et, pour hausser leur taux de profit, intensifié le travail en développant la précarité, le travail à temps partiel... Comme le souligne Henry Mintzberg [11], « les entreprises qui réduisent leurs frais deviennent plus efficientes, pas forcément plus efficaces. [...] Certaines économies peuvent comporter des risques à long terme pour l’entreprise. Ainsi les dirigeants de Nortel, société de télécommunications [...] ont, à mon sens, mis en danger l’avenir de l’entreprise lorsqu’ils ont décidé de licencier le quart de leurs salariés : ils ont limité sa capacité à développer de nouveaux produits ». La logique qui préside à ces restructurations est uniquement financière et répond à la « tyrannie de l’actionnaire », l’obsession de la share holder value [12], pour parler comme les opérateurs financiers.

Lorsque Wall Street éternue, les places financières du monde entier, à commencer par celles des pays développés, s’enrhument, les autres ont la grippe ou la typhoïde.

Cette politique imbécile — crass dit Mintzberg — se retrouve au niveau des États. Les gouvernements préfèrent nier — comme en France ou en Allemagne — la réalité de la récession plutôt que d’imaginer une politique économique permettant de l’éviter. Continuer dans la voie des politiques d’inspiration libérale ne pourra qu’approfondir une récession difficilement évitable.

Le deuxième canal de diffusion passe par l’internationalisation des marchés financiers. Lorsque Wall Street éternue, les places financières du monde entier, à commencer par celles des pays développés, s’enrhument, les autres ont la grippe ou la typhoïde. La chute rapide et brutale des cours des start-up a sonné le glas de la « nouvelle économie » et du nouvel âge d’or imaginé par certains économistes américains qui prétendaient que le capitalisme avait changé ses lois de fonctionnement.

À partir de mars 2000 — la chute des cours sur le Nasdaq [13] — un krach « lent » [14] s’est manifesté sur l’ensemble des marchés financiers. Le risque à la fois d’une récession internationale, synchronisée pour la première fois depuis les années 1980, et d’un krach financier n’était exclu par aucun économiste. Ce qui dessinait une dépression pouvant ressembler, avec des différences, à la crise de 1929. Ou le scénario de l’éclatement de la « bulle financière » au Japon. En 1993, la déflation — la chute des cours sur les marchés financiers, s’apparentant à de la destruction monétaire et entraînant tous les prix à la baisse - touchait tous les secteurs, la récession s’installait avec ses conséquences inconnues à l’époque pour ce pays : chômage massif — pour la première fois dans les années qui suivirent le taux de chômage officiel du Japon allait dépasser celui des États-Unis -, misère, pauvreté... Des plans de relance allaient se succéder sans permettre à l’économie japonaise de sortir réellement de cette récession profonde qui combinait baisse du taux de profit et surproduction. Anton Brender prétend, avec quelque raison, que cette relance a permis d’atténuer la récession qui, sinon, se serait transformée en dépression. Ce scénario — avec des variantes — est à l’ordre du jour pour les États-Unis. Les autorités monétaires en sont conscientes et essaient de l’éviter. Raison pour laquelle la FED, la Banque de réserve fédérale, s’est félicitée de la baisse des cours.

Les attentats sont venus renforcer l’actualité d’un tel scénario. Parce qu’ils renforcent l’incertitude et accélèrent les tendances déjà existantes. Les réactions n’ont pas manqué. Les banques centrales ont créé de la monnaie en injectant des liquidités dans l’économie, pour éviter les crises de crédit et les faillites d’opérateurs financiers, de banques et de grandes entreprises. La FED a baissé ses taux d’intérêt à court terme pour éviter la chute de Wall Street. Se crée ainsi une euphorie factice sur les marchés financiers qui en oublient les baisses de la profitabilité enregistrées par toutes les grandes entreprises. Alan Greenspan, le président de cette institution, se trouve à court de politique - les signaux sont contradictoires : d’un côté, reprise avec des risques inflationnistes, de l’autre des marchés financiers orientés à la baisse —, du coup il ne fait rien.

Depuis le milieu des années 1980, les États-Unis sont devenus les débiteurs du monde entier et ont besoin de l’épargne mondiale.

La tendance, en effet, reste baissière sur les Bourses du monde entier, à commencer par celles des pays latinos américains, et sur celles d’Asie du Sud-Est. Ce sont ces pays qui connaissent les premiers l’onde de choc de la récession américaine — datée officiellement de mars 2001 — comme de la récession du Japon qui la précède, les deux plus importants clients de la zone. AsiaWeek [15] propose, en conséquence, une version régionale du libéralisme : l’ouverture des marchés au sein de la seule zone des pays d’Asie, incluant la Chine, qui fait rêver par son énorme marché potentiel. Mais, pour ce faire, il faudrait rompre avec l’OMC...

Les États-Unis connaissent le retour de leurs déficits jumeaux. Depuis le milieu des années 1980, ils sont devenus les débiteurs du monde entier et ont besoin de l’épargne mondiale. Pour l’instant, et grâce à la crise des pays émergents, ils ont connu des arrivées massives de capitaux spéculatifs. En cas de retournement, ces derniers pourraient partir brutalement si aucune régulation nouvelle n’était mise en place. Les autorités monétaires seraient obligées de hausser les taux de l’intérêt, provoquant des risques de faillite pour des entreprises déjà très fortement endettées.

L’incertitude comme seule donnée certaine de ce monde

Cette récession, qui pourrait être synchronisée, profonde et longue, comme la guerre non déclarée à l’Afghanistan, montre que le monde n’est toujours pas entré dans le 5e Kondratieff, c’est-à-dire dans une nouvelle période longue à tendance expansive. L’âge d’or ne s’est pas réalisé. Le capitalisme connaît des métamorphoses : la période longue marquée par les récessions permet au capitalisme de se restructurer, de se transformer. La troisième révolution scientifique et technique — au-delà de la soi disant « nouvelle économie » — s’est élargie aux branches d’industrie principales et aux services. Il était logique que ces secteurs, à leur tour, connaissent les mêmes crises que les secteurs dits traditionnels.

L’hypothèse la plus probable est dans la poursuite et l’accélération des tendances à la récession internationale et à la baisse des cours sur les marchés financiers. Laurent Fabius et le gouvernement Jospin, dans la présentation du budget, n’avaient pas pris en compte cette nouvelle donne. Ils ont poursuivi dans la voie de la baisse des dépenses et de la déstructuration des services publics, au lieu d’imaginer une autre politique économique pour lutter efficacement contre la récession en augmentant les dépenses de l’État, en créant des emplois pour favoriser la hausse de la consommation des ménages, moteur essentiel de la croissance passée. C’est un budget qui appelle la récession, malgré la hausse du déficit budgétaire due à la conjugaison d’une politique fiscale de baisse des impôts directs — impôt sur le revenu et impôts sur les sociétés — et d’une baisse des impôts indirects — la TVA représentant 45% des recettes totales - provoquée par le ralentissement de la croissance. Il serait temps d’obliger les responsables européens à se pencher sur la taxe Tobin dans le but de réguler les marchés financiers et de défendre une autre politique en faveur de l’égalité des droits [16]. Chirac réélu a promis de baisser de 5% les impôts sur le revenu, tablant sur 3% de croissance. Une prévision dénuée de fondement. Si la reprise semble en marche en France, elle provient pour l’essentiel de l’arrêt du déstockage — une reprise technique comme dit l’INSEE —, alors que la demande est atone et que les biens d’équipement sont orientés à la baisse, ce qui indique le « gel » de l’investissement des entreprises du fait de la crise de la profitabilité.

Après les attentats, après le déclenchement de la guerre et sa poursuite, le monde est entré dans une nouvelle phase. Le keynésianisme refait surface. Le Prix Nobel d’économie a cette année été attribué à trois néokeynésien, George Akerlof, Michael Spence et Joseph Stiglitz. Ce dernier s’était fait connaître en critiquant les politiques libérales du FMI, alors qu’il était économiste de la Banque mondiale, ce qui avait conduit à son licenciement...

Les politiques économiques mettent plus de temps à changer. « W » Bush s’oriente, avec quelques réticences, vers une classique politique de relance tout en poursuivant dans la voie de la déréglementation et de la baisse des impôts. Il a abandonné le dogme de l’équilibre des finances publiques. Dogme que les gouvernements européens voudraient bien eux aussi jeter aux orties pour... accélérer la baisse des impôts. Une politique à courte vue qui n’a d’autre but que de leur donner un peu de cette légitimité qui leur manque.

Dans le même temps, les gouvernants s’orientent vers la construction d’une forme d’Etat plus autoritaire, en faisant éclater la notion même de territoire et la remplaçant par celle d’espace où pourraient se nouer des contrats. Derrière se profile la remise en cause des droits, des services publics et, last but not least, des libertés démocratiques. Le mouvement ouvrier — avec d’autres — se doit d’élaborer les réponses collectives qui permettraient de lutter contre les tendances centrifuges qui agitent nos sociétés. Contre le risque de communautarisme qui pourrait s’amplifier avec la récession et la remontée du chômage.

Cette nouvelle donne oblige à se poser la question, classique dans les romans policiers, « à qui profite le crime ? » Aux talibans et Ben Laden qui se posent en leaders du Sud contre ce Nord impie, en faisant oublier leur répression interne visant d’abord les femmes ? À Bush et aux États-Unis qui veulent imposer au reste du monde leur culture, leurs marchandises ?

Ce monde qui se dessine, déchiré entre un Nord conduit par W. Bush, qui retrouve les accents de John Wayne pour dénoncer Ben Laden, et un Sud, qui serait représenté par le fondamentalisme religieux, chacun utilisant la même rhétorique de la lutte entre Dieu et le Diable, n’est pas le nôtre. La défense d’un autre monde est devenue un impératif : un monde internationaliste, construisant ses solidarités sur la lancée des manifestations de Seattle et de Gênes, un monde de résistance à la marchandisation, comme à la structuration de micro-identités allant de l’extrême-droite aux fondamentalistes, un monde féministe, de liberté, d’égalité et de fraternité.

Notes

[1Voir, même si sa thèse est contestable, Saskia Sassen La Ville globale, Descartes et Cie, 1996.

[2La « gouvernance » dont on parle tant n’est pas une solution. La société civile n’existe pas, dans le capitalisme elle est structurée par l’Etat. Sinon l’aboutissement est le règne des « experts », comme le préconise Elie Cohen, dans Le Nouvel ordre mondial (Fayard), ou la « reféodalisation des liens sociaux », comme le note Alain Supiot, via l’élargissement de la « contractualisation » et de l’éclatement des territoires. Voir ma contribution dans l’Année sociale 2001, sous la direction de René Mouriaux (Syllepse).

[3Voir le débat entre Robert Castel et Claudine Haroche, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi, Fayard 2001, qui contient une critique de cette notion de risque que le MEDEF manie avec dextérité.

[4Dirigeant de la 2e Internationale, présenté comme « le pape du marxisme » avant la Première Guerre mondiale. Pour lui, le super impérialisme supposait que la paix pouvait régner. La guerre viendra lui apporter un terrible démenti. Voir la présentation de ses thèses dans Victor Fay, Le Chemin du pouvoir (Fayard).

[5L’État n’a jamais disparu. Il faut utiliser l’oxymore interventionnisme libéral.

[6A quelques exceptions près, dont celle de Patrick Artus dans Capital, avril 2002.

[7Pour donner un exemple, en France 46% des ménages ne paient pas l’impôt sur le revenu.

[8Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après demain. Le chancelier social-démocrate allemand avait oublié le lien profit/investissement, ainsi que les conséquences de l’augmentation des profits sur la baisse du coût salarial et, dans le même temps, la tendance à la baisse de la consommation finale.

[9Daté du 22 avril 2002 (l’édition internationale a une semaine d’avance), sous le titre “Is Europe starting to play by U.S. Rules ?” (l’Europe commence-t-elle à jouer suivant les règles américaines ?)

[10On pourrait parler de mondialisation de la récession.

[11Il se décrit comme un“« observateur » des entreprises et des organisations et non pas un consultant. Il a souvent déclaré que « le management est un mythe ». Voir son interview dans Alternatives économiques, novembre 2001.

[12La création de valeur pour l’actionnaire.

[13Marché électronique où sont côtées les « technologiques », les valeurs de la « nouvelle économie » liées à Internet. Voir à ce sujet la réédition du livre de Jean Gadrey, Nouvelle économie, nouveau mythe ?, collection Champs chez Flammarion, augmenté d’une postface « Que reste-t-il de la nouvelle économie ? » écrite après la chute des Bourses et le dégonflement d’une bulle financière.

[14Expression de Christian de Boissieu.

[15Cité et traduit par Courrier international, 31 octobre 2001.

[16Sur tous ces sujets, voir Michel Husson, Le Grand Bluff capitaliste, La Dispute, qui démontre la nécessité de propositions anticapitalistes tout en mettant en lumière les mythes à partir desquels le capitalisme essaie de se légitimer.