Nouveau parti anticapitaliste (NPA) et front unique

, par SABADO François

Les articles de la dernière livraison de la revue Que faire ? présentent à de multiples reprises le nouveau parti anti capitaliste (NPA) comme un cadre de front unique. Cette approche pose problème, car si la politique de front unique est une des dimensions du combat politique et de la construction du parti, définir le parti comme un front unique, peut entrainer une série de confusions.

Parti et classe*

Historiquement, il y a eu cette « confusion » au sein de la Ie internationale, où les courants politiques, sectes, syndicats, bourse du travail, associations diverses coexistaient dans un seul mouvement. Cette phase de rassemblement correspondait aux premiers balbutiements de la structuration et de l’organisation du mouvement ouvrier. Depuis, le mouvement ouvrier s’est structuré en divers courants syndicaux, associatifs, politiques. Ces courants correspondent à des expériences distinctes, des différences et inégalités, de combativité de conscience. La classe ouvrière au sens large n’est pas homogène, elle est hétérogène en fonction justement de tous les facteurs indiqués précédemment. C’est ce qui fonde la nécessité du pluralisme politique au sein du mouvement ouvrier et plus généralement dans la société. Dans ces processus se sont, même, constitués des appareils bureaucratiques dont les intérêts se sont dissociés des intérêts du monde du travail mais qui gardent des relations avec les travailleurs-même si dans certaines conjonctures historiques l’évolution de certains formations réformistes les conduisent à distendre voire à rompre leurs relations avec le mouvement ouvrier. C’est le cas aujourd’hui de certaines formations social démocrates qui deviennent des partis sociaux-libéraux, des partis réformistes « sans réformes » ou « contre des réformes ».

Parti révolutionnaire

Tous ces processus conduisent à des différenciations, des fragmentations, des séparations, des divisions, des ruptures qui ont conduit les révolutionnaires ou les « fractions les plus résolues des partis ouvriers » — pour reprendre la formule de Marx — à élaborer une politique pour rassembler, unir, faire converger, toutes les tendances, toutes les organisations, tous les courants. Cette exigence d’unité correspond à un des objectifs stratégiques de tout processus révolutionnaire, processus majoritaire et conscient. Cela implique l’unification du salariat et de ses organisations. C’est la politique de front unique. Elle a une double dimension, tactique - l’unité d’action du mouvement ouvrier tel qu’il est sur la base d’un contenu qui fait progresser sa force et sa conscience - et stratégique, dans le sens où nous essayons de lier nos propositions d’intervention dans la lutte de classes courantes avec des facteurs qui créent les conditions pour que « l’émancipation des travailleurs soit l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. » (revendications transitoires, auto-organisation).

Le front unique relève donc d’une politique de mobilisation, une politique de lutte.

C’est effectivement ce que dit Trotsky lorsqu’il explique que :

« De même que le syndicat est la forme élémentaire dans la lutte économique, de même le soviet est la forme la plus élevée du front unique quand arrive pour le prolétariat l’époque de la lutte pour le pouvoir ».

Trotsky envisage même dans des circonstances historiques bien déterminées des « gouvernements ouvriers »- de rupture avec la bourgeoisie - qui couronne la politique de front unique » - en général, dans des situations pré-révolutionnaires ou révolutionnaires.

Mais Trotsky parle du Front Unique, pour le syndicat, le soviet, le gouvernement... mais pas pour le parti !

Front unique

Parler de front unique pour la construction d’un parti est vraiment une innovation.

Alors j’entends, tout de suite, la réponse des camarades, « oui, distinguons front unique et parti dans le cas, d’une construction d’un parti révolutionnaire, mais si nous construisons un parti anticapitaliste... alors nous pouvons parler de front unique... car il y a aura dans ce parti, pas seulement, des révolutionnaires, mais aussi des réformistes, des libertaires et toutes sorte de courants intermédiaires... »

Encore une fois, le front unique, répond aux problèmes que pose l’unification de « tout le mouvement social » - et il ne s’agit pas de dévaloriser une des dimensions tactiques et stratégiques décisives de l’intervention politique, nous pouvons même être confrontés dans une situation révolutionnaire à un front unique révolutionnaire, mais le front unique et la construction d’un parti sont deux choses distinctes. Un parti des travailleurs – anticapitaliste et/ou révolutionnaire – au-delà de ses définitions - est une formation politique délimitée, sur la base d’un programme et d’une stratégie globale de conquête du pouvoir par et pour les travailleurs. Le parti anti capitaliste ou révolutionnaire n’est pas l’expression organique de « toute la classe ». Même s’il doit rechercher à constituer « une nouvelle représentation des travailleurs », à rechercher la convergence d’une série de courants politiques, il ne fera pas, pour autant, disparaître les autres courants ou formes d’organisation du mouvement social ou des organisations « réformistes ou d’origine réformiste » dirigée par des appareils bureaucratiques. Le NPA restera un courant délimité. Mais plus généralement il n’y a pas de continuité linéaire entre le front unique et le parti, comme le « politique » n’est pas la simple continuation du social. Il y a des éléments de continuité mais aussi de discontinuité, de spécificités, liés justement à la lutte politique.

Alors bien sûr, cela ne veut pas dire une « hiérarchisation » que nous avons partagé dans le passé : 1) le parti, 2) le soviet, 3) le syndicat... Les processus de conscience politique sont beaucoup plus fluides. Il n’y a pas de prééminence. Ce qui compte ce sont les initiatives, les expériences, les positions pratiques dans le combat révolutionnaire- Ceux qui font avancer la lutte révolutionnaire et ceux qui font les révolutions-, mais pour créer les meilleures conditions de combat, il faut une organisation, une histoire, un programme, une force qui surmonte les inégalités des cycles de luttes de classes, les hauts mais aussi les bas. Une organisation qui rassemble « la fraction la plus résolue » des travailleurs et de la jeunesse. Un parti coordonné et centralisé pour préparer et intervenir dans des crises politiques et sociales. Un mouvement pluraliste qui assure la démocratie par la libre discussion et l’intégration de toutes les expériences d’intervention et de construction. Pour ces raisons, la construction du parti est aussi un élément clé pour avancer dans la solution des problèmes de direction du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux au sens large.

Nouveau parti anticapitaliste

C’est de ce point de vue, qu’il n’est pas correct de considérer le nouveau parti comme un cadre de front unique. Il y a alors une tendance à sous-estimer les délimitations nécessaires, à ne considérer le NPA que comme une alliance ou un cadre unitaire — même d’un type particulier — et donc à sous estimer sa propre construction comme un cadre ou une médiation pour construire les directions révolutionnaires de demain. Il y a le risque si nous considérons le NPA comme un cadre de Front unique de ne lui faire mener que des batailles de front unique. Par exemple, nous ne conditionnons pas l’unité d’action de tout le mouvement ouvrier et social à un accord sur la question gouvernemental ; mais est-ce une raison pour que le NPA ne mène pas voire relativise une bataille sur la question du gouvernement. Non, nous ne le croyons pas. Le NPA fait de la question gouvernementale - refus de la participation à des gouvernements de collaboration de classes - une délimitation de son combat politique. Cela montre, à l’évidence sur cette question... mais nous pouvons aussi en évoquer d’autres, que le NPA n’est pas un cadre de front unique. Ce n’est pas parce que nous voulons le construire comme une confluence d’expériences et de militants que nous devons perdre de vue que ce parti est un des maillons décisifs d’une alternative politique globale et d’une accumulation des cadres luttes de classes et même révolutionnaires pour les crises futures.

Le NPA est un « nouveau parti » qui répond à la « nouvelle époque ». Mais ce n’est pas un parti sans histoire sans programme et sans délimitations. Il a une histoire, une continuité, celle des luttes de classes, le meilleur des traditions socialistes, communistes, libertaires, marxistes-révolutionnaires. Il a un programme et des délimitations stratégiques même si celles ci ne sont pas achevées. Nous ne savons pas quel est le type des révolutions du 21e siècle, les voies et les formes des crises révolutionnaires de demain, mais nous avons une série de références « fortes » ancrées dans l’expérience et l’intervention dans la lutte de classes courantes de ces dernières années. Rappelons-les : un programme de transition anticapitaliste qui lie revendications immédiates et revendications transitoires, une nouvelle distribution des richesses, la remise en cause de la propriété capitaliste, l’appropriation sociale de l’économie, l’unité et l’indépendance de classe, la rupture avec l’économie et les institutions centrales de l’Etat capitaliste, le rejet de toute politique de collaboration de classes, la transformation révolutionnaire de la société...

Délimitation stratégique

Le mot est lâché « révolutionnaire » ! Il y a beaucoup de faux débats et de malentendus sur ce point...

Ce parti de la « transformation révolutionnaire » s’inscrit dans la tradition du courant révolutionnaire en France et dans le monde. Il actualise la référence révolutionnaire dans un monde qui doit reconstruire non seulement le mouvement ouvrier mais inventer les révolutions et le socialisme du 21e siècle.

Révolutionnaire, dans le sens suivant celui qu’Ernest Mandel donne à la perspective révolutionnaire...

« Qu’est-ce qu’une révolution ?

Une révolution, c’est le renversement radical, en peu de temps, des structures économiques et (ou) politiques de pouvoir, par l’action tumultueuse de larges masses. C’est aussi la transformation brusque de la masse du peuple d’objet plus ou moins passif en acteur décisif de la vie politique.

Une révolution éclate lorsque ces masses décident d’en finir avec des conditions d’existence qui leur semblent insupportables. Elle exprime donc toujours une grave crise d’une société donnée. Cette crise plonge ses racines dans une crise des structures de domination. Mais elle traduit aussi une perte de légitimité des gouvernants, une perte de patience, de la part de larges secteurs populaires.

Les révolutions sont, à la longue, inévitables - les véritables locomotives du progrès historique - parce qu’une domination de classe ne peut justement pas être éliminée par voie de réformes. Celles-ci peuvent tout au plus l’adoucir, pas la supprimer. L’esclavage n’a pas été aboli par des réformes. La monarchie absolutiste de l’Ancien Régime n’a pas été abolie par des réformes. Il fallait des révolutions pour les éliminer » [1].

Alors c’est vrai, que cette définition est plus générale que les hypothèses stratégiques voire politico-militaires qui ont structuré les débats des années 70 et qui étaient éclairées par les crises révolutionnaires du 20e siècle. Je ne sous-estime pas ces références et leur caractère opératoire dans des situations pré-révolutionnaires ou révolutionnaires, ni l’indispensable formation de nos cadres sur les enseignements de toutes les expériences révolutionnaires. Mais tous ces débats n’ont-ils pas été surdéterminés par une surestimation du caractère révolutionnaire de ces années 70 ? N’ont-ils pas été, en France, trop surdéterminés par les débats politico-militaires latino-américains et une vision de la situation ou « l’histoire nous mordait la nuque » ? Et n’avons nous pas été tentés dans les années 80-90 à « jeter le bébé avec l’eau du bain », en nous disant : « Il n’ y a plus actualité des hypothèses stratégiques politico-militaires des années 70... donc, il n ‘y a plus de réponses stratégiques ». Alors que même dans ces situations de recul, il y avait une fonctionnalité de réponses stratégiques générales comme celles d’un programme de transition, les questions gouvernementales, les problèmes d’unité et d’indépendance de classe. Construire des partis révolutionnaires sur le long terme implique des « références révolutionnaires » ou des références tactiques et stratégiques générales qui dépassent les seuls moments de crise pré-révolutionnaire ou révolutionnaire...

Les partis anticapitalistes sont « révolutionnaires », dans le sens où ils veulent en finir avec le capitalisme - « le renversement radicales des structures économiques et politiques (donc étatiques) du pouvoir - et construire une société socialiste, et cela passe par des révolutions où ceux d’en bas chassent ceux d’en haut, et « prennent le pouvoir pour changer le monde ».

Alors en quoi, ce nouveau parti doit constituer un changement vis-à-vis de la LCR ?

Ce doit être un parti plus large que la LCR. Un parti qui n’assume pas toute l’histoire du trotskysme et qui a l’ambition de permettre de nouvelles synthèses révolutionnaires. Un parti qui dialogue avec des millions de travailleurs et jeunes. Un parti qui traduit ses références programmatiques fondamentales dans des explications, agitation et formules populaires. De ce point de vue les campagnes d’OB constitue un formidable point d’appui. Un parti qui soit en capacité de mener de larges débats ouverts sur les questions fondamentales qui travaillent la société - la crise du capitalisme, le réchauffement climatique, la bio-éthique etc. Un parti de militants et d’adhérents - il faudra discuter sérieusement un système de cartes - qui permette d’intégrer des milliers de jeunes et de salariés avec leur expérience sociale et politique en préservant leurs liens avec leur milieu d’origine.

Pluralisme

Ainsi, ces partis ne partent pas de définitions historiques ou idéologiques générales. Leur point de départ c’est « une compréhension commune des événements et des tâches » sur les questions clé d’une intervention dans la lutte de classes. Pas une somme de questions tactiques mais des questions politiques clé comme celle d’un programme d’intervention politique, l’unité et de l’indépendance de classe, le refus de gérer l’économie et les institutions centrales de l’Etat capitaliste, l’indépendance vis à vis du PS. Ce n’est donc pas, tout le programme, pas toute l’histoire du mouvement trotskyste mais un socle suffisamment solide pour assurer un caractère « lutte de classe » au nouveau parti. Et dans ce mouvement, il y place et même nécessité d’autres histoires, d’autres références issues des origines les plus diverses.

Il faut donc du pluralisme mais cela n’induit pas mécaniquement que le problème se pose en termes de luttes entre le courant révolutionnaire et de supposés courants réformistes qu’il faudrait combattre. Bien entendu nous ne pouvons écarter l’hypothèse, ou s’affrontent réformistes et révolutionnaires. Mais, il est peu probable avec les délimitations politiques actuelles du NPA que des courants réformistes bureaucratiques adhèrent ou se cristallisent... Dans une première phase historique de construction du parti, le rôle des révolutionnaires est de tout faire pour que le processus de constitution du parti accouche vraiment d’une nouvelle réalité politique. Cela implique que les révolutionnaires évitent de projeter les débats de l’ancienne organisation révolutionnaire dans le nouveau parti. Dés que le NPA aura pris son envol, il y aura bien sur des discussions, des différenciations, des courants. Il y aura peut-être des débats qui recoupent des clivages entre perspective révolutionnaire et réformisme plus ou moins conséquent. Mais même dans ces cas là, le débat ne se fera pas dans une bataille politique opposant un bloc réformiste bureaucratique aux révolutionnaires. Les choses seront plus mêlées en fonction de l’expérience propre du nouveau parti.

Courant international

Posons le problème sous un autre angle, celui du courant ou des courants révolutionnaires. Y aura-t–il un seul courant révolutionnaire ? Là aussi n’y aura-t-il pas mélange, combinaisons... Aussi le rôle des partisans de la IV/SU ou de l’IST n’est pas de considérer leur courant comme la projection d’une tendance ou fraction du NPA mais comme un pôle idéologique qui nourrit la discussion et la formation du nouveau parti... et qui se moule dans les plis de ce nouveau parti... Les courants ou tendances du NPA doivent, si elles existent, se constituer sur des problèmes clés d’intervention pas comme projection des courants révolutionnaires internationaux.

En ce qui concerne les partisans de la IVe Internationale, nous avons proposé dans une première phase de construction du parti, que le NPA sans être section française de la IV maintienne les liens que la LCR avait avec la IV. Nous ferons le point dans les deux ou trois années qui viennent. Mais si le NPA constitue une nouvelle réalité politique, nous proposerons la constitution dans le NPA d’un courant rassemblant les partisans de la IV. Non pas une tendance ou une fraction, mais un réseau des partisans de la IV qui intervienne dans le débat politique et idéologique, contribue à former les membres et responsables du nouveau parti dans la continuité du courant marxiste-révolutionnaire, et surtout continue à insuffler un état d’esprit internationaliste au nouveau parti. Enfin dans une dialectique entre nouveau parti et nouveau rassemblement international, les partisans de la IV continueront à construire leur courant international, ce qui suppose des efforts politiques, organisationnels, financiers, dans la perspective d’un nouveau rassemblement international, d’une nouvelle internationale.