Le modèle social français obsolète ?

, par HUSSON Michel

La retranscription manuscrite

  • Pascale Fourier : La dernière fois, on avait parlé avec Michel Husson du déclin français. Or ces derniers temps, on a eu une autre petite antienne qu’on entendait un peu partout, qui a été de nous dire que le modèle social français était obsolète ; et on a même entendu des hommes de gauche, si je ne m’abuse, dire cela... Alors, le modèle social français est-il vraiment obsolète ? Voici la question que j’ai posée tout d’abord à Michel Husson.

Michel Husson : Ça, c’est une espèce de dispositif rhétorique qui fonctionne de la manière suivante et qu’on pourrait comparer à ce qui a beaucoup servi par rapport aux services publics : en gros on coupe les moyens de fonctionnement des services publics, ensuite, on dit qu’ils fonctionnent mal, et troisièmement, on dit : « Il faut privatiser parce que l’initiative privée, ça fonctionne mieux ». Sur le modèle social, c’est à peu près les mêmes choses. Les racines du modèle social français (mais même on pourrait parler du modèle social européen avec des modalités différentes), c’était 1) une espèce de mutualisation/socialisation d’un certain nombre de besoins à travers la protection sociale et les services publics et 2) une codification du marché du travail qui faisait que le travail n’était pas une marchandise comme les patates, avec une offre et une demande et un prix qui ajuste l’offre et la demande. Donc il y avait une réglementation. Le capitalisme était régulé, modéré. Au moment de la crise de la fin des années 70, on a mis en branle tout une série de « réformes » néolibérales qui ont petit à petit déconstruit ce modèle social. D’une certaine manière, on arrive à une étape où effectivement ce modèle social n’a pas les moyens de fonctionner parce qu’on lui a coupé en somme les robinets à la fois institutionnels et financiers qui lui permettent de fonctionner. Et on en déduit que, puisqu’il ne fonctionne plus — et effectivement il ne fonctionne plus si on prend comme critères la capacité à créer des emplois, à garantir un minimum d’égalité, etc. —, il faut passer à un autre modèle. Donc, c’est un discours de pompier-pyromane qui consiste à justifier les faits néfastes des politiques qu’on a menées sciemment pour aller encore plus loin dans ces politiques et se réclamer de prétendus modèles qui fonctionneraient mieux.

Il y a eu tout un discours sur l’épuisement du modèle social français disant : « Regardez, dans tel ou tel pays, ça marche bien ; il faut s’inspirer de ce que font les autres pays ». C’est l’autre volet qui va immédiatement de pair avec ce discours sur le modèle social français spécifique. D’ailleurs, c’est un discours plus général puisque Tony Blair, au moment du sommet de juin, a fait tout un discours généralisant au modèle social européen ce qu’on dit en France du modèle social français et proposant d’aller encore plus loin dans la libéralisation des marchés du travail en Europe. Et de manière générale, on retrouve ça dans tout le discours des institutions européennes qui est un discours « infalsifiable », c’est-à-dire qu’ils ont toujours raison. Quand ça va mieux, par exemple dans la période 97-2001, ils disent : « C’est parce qu’on a bien appliqué nos réformes ; elles ont porté leurs fruits. » Quand ça se retourne pour des raisons qu’ils n’arrivent pas à expliquer avec leurs grilles de lecture - mais peu importe -, ils disent : « Ça ne va pas bien parce qu’on n’est pas allé assez loin dans les réformes structurelles ». Donc, que ça aille bien ou que ça aille moins bien, la conclusion est toujours la même : il faut pousser en avant les réformes.

Et pour montrer que ces réformes n’ont pas pour but de créer des emplois, il y a quelque chose qui est absolument frappant, c’est le cas de la Suède qui satisfait tous les objectifs que s’est donnée la fameuse stratégie dite « de Lisbonne » pour créer des emplois en Europe à l’horizon 2010 : bien que la Suède ait rempli ses objectifs mesurés en taux d’emploi, etc., malgré tout, la Commission Européenne lui envoie chaque année un rapport, une appréciation, un avis qui lui dit qu’il faut aller plus loin dans la flexibilisation des marchés du travail. Et en réalité si on creuse, sans être ni paranoïaque ni machiavélique, on s’aperçoit que le but de ces réformes n’est pas réellement de créer des emplois, mais de flexibiliser ; c’est un processus de flexibilisation sans fin du marché du travail.

  • Pascale Fourier : Tout à l’heure vous disiez qu’on a coupé les vivres au modèle social, je n’ai pas très bien compris ce que ça voulait dire : « On a coupé les vivres à ce modèle social ». À quoi vous pensiez ?

Michel Husson : Un des éléments du modèle social... et ça permet de discuter de la comparaison avec le fameux modèle danois : la flex-sécurité. Le modèle danois a plusieurs ingrédients. Effectivement, il est plus flexible ; c’est plus facile de se séparer des salariés — bien qu’on embellisse du côté des employeurs la réalité danoise - mais en même temps, c’est un pays qui a comme contre-partie la sécurité, au sens où le sort fait aux chômeurs ou aux gens qui sont transitoirement hors-emploi est beaucoup plus généreux qu’en France : 80 % du dernier salaire pendant 4 ans. Et en France, on veut garder la flexibilité et s’inspirer de ce modèle, mais en oubliant l’autre partie, c’est-à-dire qu’on combine cette flexibilité avec quelque chose qui est un durcissement, un contrôle quasiment policier sur les chômeurs, un rétrécissement, une conditionnalité donnée à leurs droits. Le carburant qui est bloqué, l’ingrédient qui disparaît du modèle social et qui l’empêche de fonctionner, c’est le fait que tomber au chômage devient une véritable catastrophe dans le parcours individuel d’une personne alors que, quand il y avait des allocations chômage plus généreuses (d’ailleurs c’est le terme qui est employé dans la littérature officielle), il y avait un élément de sécurité qui accompagnait mieux cette situation difficile (c’est exactement le même type de phénomène, de mécanisme qui se met en place sur la sécurité sociale). Et sur les statuts de salariés, le modèle social qui était d’avoir des contrats à durée indéterminée, qui apportait un certain nombre de garanties, de protections de son statut de salarié, a été complètement corrodé par l’introduction de statuts dégradés.

Et le bilan qu’on en tire, ce n’est pas de dire qu’il faut revenir sur tous ces éléments de précarisation et donner au salariat un statut renforcé. Au contraire : il faut unifier ces positions, mais plutôt en tirant vers le type de contrat de travail plus précaire, plus instable. Donc on généralise l’insécurité sociale et on accentue les failles du modèle social. Et en fait, c’est une entreprise de déconstruction systématique de ce modèle social.

  • Pascale Fourier : Vous parlez de déconstruction du modèle social français, mais si j’ai bien écouté les médias, il semblerait qu’il se passe à peu près les mêmes choses en Allemagne : ce qu’on remet en cause cette fois, c’est le modèle social allemand. Si j’étais allemande, j’aurais pu faire une émission comme ça ?

Michel Husson : Ce qui est frappant, c’est qu’il y a d’assez grandes différences sur les logiques de modèles sociaux qui ont été institués un petit peu après la seconde guerre mondiale. En gros il y a deux grands modèles (qu’on appelle beveridgien et bismarckien). Il y a des modèles qui sont liés à la cotisation sociale, donc au statut de salarié, etc. et puis des modèles qui sont plutôt des modèles fiscalisés, c’est-à-dire financés par l’impôt. Par exemple, le Danemark est un modèle typique où quasiment toute la sécurité sociale est financée par l’impôt et pas par un système de cotisations sociales comme en France. Il y a de vraies différences mais, en même temps, le danger de l’expression « exceptionnalité française », qui est souvent employée par rapport aux services publics français, c’était de dire que, au fond, il y avait un modèle européen sur lequel il fallait s’aligner — d’ailleurs il y a eu ce débat au moment de la Constitution à propos des services publics —, comme s’il n’y avait jamais eu de services publics dans les autres pays voisins, comme s’il n’y avait pas de protection sociale... Donc je pense qu’il y a des modèles qui ont des logiques un petit peu différenciées, mais en même temps, ce qui frappe — d’ailleurs on pourrait même parler des pays du Tiers-Monde —, c’est l’universalité des réformes, à la fois de privatisation des services publics mais aussi de la santé et des retraites. Évidemment, les systèmes ne sont pas les mêmes, mais on va dans le même sens : réduction de la part publique, ouverture à la privatisation pour ceux que la part publique en réduction ne va pas satisfaire.

Et puis surtout, ce qui est frappant, c’est l’idée qu’on n’est pas en train de passer d’un modèle social à un autre qui aurait d’autres règles, qui serait un modèle relativement cohérent, stable, mais on est entré dans un processus de réformes permanent. Prenons l’exemple des réformes en France : on s’aperçoit que, aussi bien sur la santé que sur les retraites, on a des rendez-vous permanents qui vont remettre en cause ce qui a été faits par les réformes précédentes. Par exemple, sur les retraites, tous les cinq ans, on va refaire le compte et redécider quel est l’âge de la retraite, ce qui est particulièrement corrosif parce que cela crée une incertitude totale : il n’y a plus aucune génération, sauf celles qui sont très proches de la retraite, qui sait quelles seront les règles du jeu au moment où elle arrivera au voisinage de cet âge. Et sur la santé, l’équivalent, c’est la budgétisation, c’est-à-dire qu’on a renversé complètement la logique du système : au lieu de partir des besoins, des dépenses à financer, on dit à l’avance quel est le volume de dépenses auxquelles on a le droit pour satisfaire les clauses libérales sur la réduction de la taille de l’État et de la partie des dépenses publiques, et ensuite on en déduit ce qui est remboursé. Donc le panier de soins, tous ces concepts qui ont été mis en place dans la réforme instituent un processus de réforme permanent. Ce qui est frappant, c’est qu’on n’est pas dans une phase de transition d’un modèle à peu près cohérent, avec des particularités nationales, à d’autres modèles qui seraient d’autres compromis institutionnalisés,, mais il s’agit d’un processus de destruction sans fin. On remet en cause tout ce qui a été imposé, instauré dans les différents pays, il y a à peu près 60 ans. Et l’horizon vers lequel on culmine, d’une certaine manière, est préfiguré par les pays anglo-saxons, mais y compris dans ces mêmes pays, on voit ce processus se développer. On a une espèce de destruction permanente des modèles sociaux qui est absolument inquiétante et qui crée, même dans les représentations qu’on peut avoir, un sentiment d’angoisse, d’incapacité de se projeter, de construire des perspectives d’avenir quiest un éléement de destruction du corps social.

  • Pascale Fourier : Mais je n’arrive pas très bien à comprendre quel est le but ultime recherché : c’est de faire en sorte que tout ce qui était imparti à une part publique, à une partie socialisée passe dans le privé ?

Michel Husson : Pour répondre de manière synthétique, c’est faire de toute chose une marchandise, une pure marchandise, qui ne soit pas soumise à des régulations. Et ça va très loin. Par exemple, on peut analyser la lutte contre la notion de durée du travail qui est un enjeu tout à fait important de l’offensive sur les nouveaux contrats contre les 35h. On veut faire sauter quelque chose qui est à l’origine de toutes les législations sociales. Les premières législations sociales qui ont existé, c’est sur le temps de travail, et l’idéal vers lequel on tend de ce point de vue-là - mais on peut trouver l’équivalent dans d’autres domaines -, c’est un idéal où on peut embaucher les gens uniquement quand on a besoin d’eux pour les faire travailler. Donc supposer cette total liberté d’embauche et de licenciement revient à dire qu’il faut pouvoir payer les gens qui travaillent pour un employeur uniquement au moment où l’employeur a réellement besoin d’eux. Et si on étend ça aux phases de la vie, ça veut dire que, potentiellement, il faut pouvoir ne pas les payer quand ils sont à la retraite, quand ils sont malades, quand ils sont chômeurs. Et au contraire, tout le progès social, la construction de ces modèles sociaux, avait été de modifier cette espèce de règle de marchandisation sauvage en disant : « Il y a des règles sociales qui font que les revenus, la situation sociale, la sécurité sociale pour reprendre ce terme, va être garantie indépendamment des fluctuations des activités, des besoins des entrepreneurs ». Et d’une certaine manière, de ce point de vue-là, il faut bien voir la périodisation : on a eu un capitalisme sauvage qui, après la crise, la guerre, etc. avait été régulé, un peu encadré, un peu maîtrisé, et, pour des raisons qui sont liées à la crise, au manque d’alternative, à la montée du chômage, aux effets de la mondialisation, on a maintenant un processus qui est à la limite pas maîtrisé, où on a libéré des forces de libéralisation à outrance. C’est un processus qui remet systématiquement tout en cause. Il est difficile à maîtriser d’autant plus que l’idée-même de passer des compromis, de le stabiliser, est rendu impossible par ces forces de compétition, de mouvements de capitaux qui ont été libérés pour pouvoir enclencher ce même processus.

  • Pascale Fourier : Finalement, à vous entendre, on se dit : « Lui, il voudrait revenir au modèle social français d’antan ; il a un côté un peu archaïque ; il n’est pas prêt à être moderne ! »...

Michel Husson : Il y a un débat, une bataille idéologique pour savoir qui est moderne. Est-ce que le retour sur ce qui avait été considéré comme le progrès est moderne ? C’est la grande volonté des libéraux de dire : « C’est ça, la modernité ». Si la modernité, c’est la montée de la pauvreté, l’insécurité sociale, le doute sur le sort qu’on obtiendra au moment de la retraite, c’est une modernité qui n’est pas très attractive... Mais d’un autre côté, ils disent : « Mais vous, vous voulez revenir en arrière ! ». Et effectivement il y a un effet notamment générationnel qui est qu’il y a toute une génération maintenant de gens qui ont vécu sous le chômage, sous les remises en cause périodiques de la sécurité sociale . On l’a vu au moment de la retraite, par exemple : on voyait qu’une bonne partie des jeunes et des générations les moins âgées ne croyaient plus au système par répartition et qu’ils étaient les clients potentiels des illusions sur la capitalisation, les fonds de pension parce qu’ils pensaient que ce système était rigoureusement dépassé. Alors que les gens qui avaient participé à la mise en place de ce système voyaient bien qu’il y avait un élément de progrès qui était remis en cause. Mais l’Histoire a des cycles comme ça. Et par exemple, sur le système des retraites, ce qu’il est frappant de voir, c’est qu’au moment de la Libération, personne n’a proposé un système par capitalisation parce qu’on avait l’expérience des années 30 de la chute totale des régimes qui étaient fondés sur les fonds de pension. Donc à l’époque, c’était manifestement moderne et il n’y a eu aucune discussion sur la répartition. Peut-être malheureusement qu’il va falloir attendre une nouvelle crise, un nouvel effondrement - d’ailleurs qui pointe le bout du nez dans des pays qui sont très avancés du côté des fonds de pension -... Et donc il y a un mouvement, quand on prend un peu de recul, qui est un véritable mouvement cyclique. Et un des enjeux des propositions alternatives qu’on peut avoir, c’est de s’appuyer sur un certain nombre d’acquis - parce que, quand même, il y a peu de gens qui sont prêts à renoncer à la Sécurité Sociale, il y a peu de gens qui sont prêts à renoncer à un certain nombre de choses qu’apportent les Services Publics. Ils ne trouvent pas que ça soit moderne ou archaïque ; ils trouvent que ça fait partie des choses normales qu’on a dans une société développée. Donc là, il y a un socle qui explique qu’une partie des réformes va beaucoup moins vite qu’ils ne voudraient , qu’ils avancent en tâtant le terrain parce qu’ils ont peur des revendications sociales qui sont fondées sur cet attachement. Ca, c’est donc le socle sur lequel on peut s’appuyer. Mais c’est vrai que la logique de transformation est tellement radicale de leur côté, elle est tellement difficilement autocontrôlable que, effectivement il faut, en s’appuyant sur ce socle, aller vers des solutions de transformation sociale très profondes qui fondent une nouvelle modernité où on irait jusqu’au bout des transformations qui étaient portées par la mise en place de ces modèles sociaux. Et ce « jusqu’au bout-là » - et c’est directement à l’ordre du jour -, c’est de les compléter (parce qu’ils n’allaient pas complètement jusqu’au bout de la socialisation) par une remise en cause de la propriété privée sous ce qu’on appelle l’« appropriation sociale », parce que c’était l’élément qui donnait la cohérence d’ensemble et qui empêchait ces régressions.

Pour conclure, on est dans une situation où il y a une radicalité libérale qui est régressive et qui remet en cause des choses auxquelles la majorité des gens est attachée, qu’on présente comme archaïques, comme dépassées, comme impossibles. Mais on ne comprend pas très bien pourquoi une société qui est 1,5 fois ou 2 fois plus riche que celle d’il y a 25 ou 30 ans ne peut pas garantir à ses membres ce qui était garanti plus ou moins à cette époque-là. Donc il y a cette radicalité. C’est difficile, même si on a envie de le faire, de passer des compromis stables en faisant des concessions et en essayant de stabiliser cette espèce de mouvement de régression sociale. Par conséquent les alternatives sont nécessairement radicales : c’est-à-dire un degré de transformation sociale qui est plus que le rétablissement des systèmes de protection sociale ; celui-ci doit être complété par une remise en cause de ces forces qui ont été libérées, c’est-à-dire une remise en cause du fait que l’initiative privée, les capitaux privés peuvent décider à la place de la majorité de la population de quel doit être le modèle social dans lequel ils vivent.

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Durée : 22’53’’.