Italie : reconstruire à gauche

, par CARLOMAGNO Luisa

Les 13 et 14 avril ont eu lieu les élections législatives anticipées après la chute du gouvernement Prodi en février dernier. Ces élections se sont achevées par la victoire de la coalition électorale « Peuple de la Liberté » (PdL) dirigée par Silvio Berlusconi, qui a ob­tenu 9 points de plus (47% contre 38%) que son concurrent, le tout nouveau Parti démo­cratique de Walter Veltroni, à la chambre des députés, et à peine moins au sénat.

Le retour au pouvoir de Berlusconi, on s’y était préparé après deux ans de gouver­nement de centre gauche qui est resté dans la même poussée libérale que son prédé­cesseur, et sous lequel la situation a même empiré. Il n’y a qu’à penser à l’augmenta­tion des dépenses militaires (supérieures de 24% par rapport à Berlusconi), à la réforme des retraites qui a instauré l’augmentation progressive de l’âge de la retraite, ou les res­trictions budgétaires ultérieures pour l’école et l’université.

Ce retour est en outre marqué par deux éléments : d’une part le renforcement de la position de l’extrême droite au pouvoir : l’Alleanza Nazionale de Fini, héritier du parti fasciste, est inclus dans le PdL, et le parti raciste séparatiste Lega Nord atteint le score record de près de 9% nationalement. D’autre part, pour la première fois dans l’histoire de la jeune République ita­lienne, la disparition totale de la gauche au Parlement. La coalition « la gauche, l’arc­en-ciel », qui rassemblait Refondation com­muniste, les Communistes italiens, les Verts et la Gauche démocratique (aile gauche de l’ex DS, social démocratie historique) subit un écroulement catastrophique des voix et atteint à peine 3,5% des suffrages, insuffi­sants pour avoir le moindre parlementaire, le minimum étant de 4% à la chambre des députés, et de 8% au Sénat.

La fin de la dégénérescence de la gauche libérale

La social-démocratie historique avait at­teint le point final de sa dégénérescence en automne, avec la naissance du Parti démocratique, qui regroupait la majorité des DS — Démocrates de gauche (provenant à leur tour du parti communiste) et la Marguerite, ex-parti de la démocratie chrétienne italienne, de centre droit. Ces partis, en deux ans de gouvernement, ont augmenté l’âge de la re­traite et ont diminué la pension, ont introduit le système des fonds de pension à l’échelle nationale et un ticket aux urgences dans les hôpitaux publics, ont réduit de 47 000 postes le personnel de l’enseignement, ont coupé les fonds de la recherche publique, ont continué la privatisation des transports publics, ont mis en place des mesures qui légalisent, de fait, le travail au noir [1], ont soutenu la construction d’incinérateurs de déchets contre lesquels tout un ensemble de populations s’était mobilisé, ont autorisé la constructions de véritables « ghettos » pour les immigrés [2], ont fait voter une loi qui auto­rise la déportation en masse des étrangers, ont approuvé la construction d’une nouvelle base militaire des États-Unis à Vicenza, ont augmenté les troupes italiennes à l’étranger (principalement en Afghanistan mais aussi dans l’occupation du Sud Liban). Et enfin. après une longue transformation en gauche libérale, la dégénérescence de la social-dé­mocratie s’est formalisée puisqu’elle a dis, paru dans le Parti démocratique.

Le mouvement et la « gauche alternative »

Pendant les deuxième et troisième gou­vernements Berlusconi (2001-2006), Rifondazione Comunista a représenté l’al­ternative. Et c’est avec cette identité qu’elle est rentrée en 2006 dans le gouvernement

Prodi, et qu’elle a détruit son identité de gauche alternative. Cette participation au gouvernement l’a amenée à voter 5 fois en faveur du refinancement des missions militaires à l’étranger, contredisant ainsi sa position historique (et du mouvement) « Non à la guerre sans « si » et sans « mais » qui tiennent ». La première fois c’était en juillet 2006, après deux mois de gouvernement - c’est le jour où la gauche alternative a complètement disparu, puisque aucun député de gauche ne s’opposa à cette mesure. Il s’ensuivit une période de déroute et de désillusion pour tous ceux qui luttaient dans les mouvements, justement parce que toute alternative de gauche avait disparu, s’enfermant dans un silence total y compris pendant les bombardements puis l’occupation du Liban. Cette situation d’immobilité a continué jusqu’au vote du premier budget du gouvernement, qui prévoyait des coupes au budget de l’éducation, et l’augmentation de celui de l’armée...

Enfin, le mouvement a eu un nouveau souffle malgré tout avec l’immense manifestation contre la construction de la base militaire de Vicenza lors de laquelle, le 17 février 2007, près de 200 000 personnes venant de toute l’Italie ont rempli la petite ville du nord de l’Italie. Rifondazione y a été très présente, participant activement à sa construction en organisant des trains et des bus dans toutes les villes principales, et la manifestation était constellée de ses drapeaux. Mais quatre jours plus tard, le ministre des affaires étrangères, D’Alema, a demandé l’appui de tout le Parlement pour la ligne du gouvernement : maintien des missions militaires italiennes à l’étranger et construction de la base de Vicenza. Avec un ultimatum : on soutient ou on s’en va. Et soutien il y aura, Rifondazione comprise. C’est à cette occasion que le sénateur Turigliatto du groupe Sinistra Critica a refusé de voter pour la politique étrangère de D’Alema, et a été en conséquence expulsé de Rifondazione, ce qui a mis en route le processus de construction de Sinistra critica comme groupe indépendant. Cette cohérence a été accueillie avec enthousiasme par les réseaux et les organisations contre la guerre qui, avec les militants de Sinistra critica et les syndicats de base, préparaient l’« accueil » de Bush en visite à Rome le 9 juin suivant. Ce jour là deux évènements étaient prévus. A la Piazza del Popolo, Rifondazione et d’autres forces avaient organisé un concert de protestation contre la politique de Bush, mais qui ne disait rien de la politique italienne et qui la soutenait. Les mouvements organisaient eux une grande manifestation contre Bush et la politique étrangère italienne. Avec cette idée du « concert-manifestation » Rifondazione prenait ses distances avec les mouvements, et de fait boycottait la manifestation. Le résultat fut exemplaire : 300 militants au concert, dans une place déserte et désolée, et 100 000 personnes à la manif, dans l’organisation de laquelle Sinistra Critica fut centrale.

Dernières tentatives

Rifondazione est alors au plus bas. Mais pendant l’été, le journal communiste Manifesto et Liberazione, journal de Rifondazione, lancent un appel à une grande manifestation contre la précarité et la réforme des retraites. Les partis de la « gauche radicale » donnent leur appui, pour tenter de recréer les liens brisés avec le tissu social. Cette manifestation, le 20 octobre 2007, est imposante. Y participent de très nombreux étudiants, précaires. travailleurs, retraités. Elle est pleine de drapeaux rouges, mais le sentiment dominant parmi les manifestants est la résignation et le manque de confiance en la gauche du gouvernement, à tel point que la manifestation a plus une valeur idéologique que de lutte. Ceci s’explique d’autant plus que la gauche leur demandait de descendre dans la rue contre la précarité et en défense du travail alors que quelques mois plus tôt les syndicats confédéraux (CGIL, CISL, UIL) s’étaient accordés avec le gouvernement sur l’augmentation de l’âge de la retraite, sans tenir compte des positions des travailleurs et travailleuses. La manifestation a servi de point de départ pour le lancement de la coalition « la gauche, l’arc-en-ciel » : Rifondazione s’allie avec les Verts, la gauche de l’ex-DS et les communistes italiens desquels elle s’était détachée lorsqu’en 1994 ils avaient voté en faveur des crédits de guerre pour le bombardement de la Yougoslavie.

Quelques jours après la manifestation, les partis de ce qu’on appelle à ce moment là la « Cosa rossa » (la « chose rouge »), votent la réforme des retraites contenue dans le paquet « Protocollo welfare », série de mesures « sociales » qui incluaient la défiscalisation des heures supplémentaires. Et ce n’est pas tout : deux semaines plus tard, le gouvernement approuve le « paquet sécurité », mesure contre les immigrés accusés de mettre en danger la sécurité nationale. Cette mesure, approuvée par l’ensemble des partis de la coalition de centre gauche après le meurtre d’une femme italienne par un immigré roumain, est une légalisation de fait des actes criminels et discriminants contre les immigrés. Le jour suivant, des militants fascistes agressent quatre personnes de na­tionalité roumaine dans le parking d’un su­permarché de la banlieue romaine.

Contre ces faits, et le paquet sécurité », deux réponses : localement, Sinistra Critica organise avec d’autres partis et associations du quartier Torre Angela, où l’agression avait eu lieu, une manifestation antifasciste et antiraciste, qui rassemble 200 personnes du quartier. Au niveau national, le 21 no­vembre près de 200 000 personnes, pres­que exclusivement des femmes, descendent dans la rue pour manifester contre la vio­lence des hommes, dénonçant l’hypocrisie des politiciens qui utilisent la violence faite aux femmes à d’autres fins, quand celle-ci a lieu dans la plupart des cas à l’intérieur des maisons de la part des conjoints, et non pas de la main d’étrangers. C’est de fait la principale réponse politique au « paquet sé­curité » contre lequel la manifestation s’op­pose clairement.

Repartir des résistances

Ce sont quelques exemples des réponses des mouvements sociaux aux contradictions in­soutenables de la gauche « communiste » ita­lienne. Une gauche qui reste impuissante et tête baissée quand le gouvernement auquel elle a participé pendant deux ans tombe en février, non pas sous pression de la gauche mais à cause des problèmes judiciaires de son ministre de la Justice, impliqué dans des affaires de la Mafia. Une gauche qui, au moment de la mort de 7 ouvriers dans les usines d’aciers de la Thyssenkrupp, à Turin, exprime sa solidarité en même temps aux familles des victimes et au ministre respon­sable. Mais on ne peut pas se contenter de dire qu’on est solidaire avec les familles des morts — trop nombreux — sur le travail, puis sacrifier sur l’autel de la stabilité gouverne­mentale les droits et les revendications de la classe ouvrière.

Le nouvel acteur politique, « La gau­che, l’arc-en-ciel », bien que construit par Rifondazione Comunista qui avait fondé sa raison d’être sur le lien avec les mouvements, n’arrive pas à proposer plus que la collaboration avec la gauche libérale et la démocratie chrétienne. Aux dernières élec­tions, il essaye de s’allier avec le PaDem de Veltroni, qui n’en veut pas, et se jette dans les bras de Rutelli (démocrate chrétien) aux municipales de Rome. Son score aux élec­tions, et sa mort prématurée, démontrent s’il le fallait l’erreur historique de la poli­tique de cette gauche là dans les dernières années.

Avec Sinsitra Critica, nous voulons cons­truire des luttes unitaires, nous construire sur le refus de la guerre, qu’on se souvienne de nous parce que nous avons provoqué une crise gouvernementale et refusé de voter des mesures politiques guerrières, parce que nous avons dénoncé les conditions de préca­rité et d’insécurité des travailleurs, plutôt que pour nous être déclarés solidaires avec des ministres ayant les mains sales des affaires de la Mafia. Nous voulons construire ce que nous appelons une « constituante anticapi­taliste », ouverte, qui sache impliquer, don­ner confiance et espoir aux mouvements de lutte. Depuis notre sortie officielle du parti Rifondazione Comunista, en décembre 2007 Sinistra Critica lance un défi à la communauté civile et politique italienne, pour la construc­tion d’une réelle alternative à gauche.

Sinistra Critica s’est présentée seule aux élections, après qu’aucun parti de la gauche radicale n’a répondu à son appel d’unité. Nous avons fait un score de 0,5%, ce qui signifie que 167 000 personnes ont voté pour nous, et que nous nous sommes maintenant fait une place dans le paysage politique national. Mais surtout, des dizai­nes de militants syndicaux, ex-militants de Rifondazione, militants d’associations ont retrouvé espoir et nous ont accompagnés dans cette campagne. Il y a un an, le mou­vement qui renaissait à Vicenza nous a re­donné la confiance nécessaire pour laisser ouvert la possibilité d’une gauche alterna­tive. Peut être pourrons-nous participer à redonner confiance à tous ceux qui pensent qu’un autre monde est nécessaire et pour reconstruire ensemble une gauche qui puisse le rendre possible.

Notes

[1Si par travail au noir on entend travail sans droit. Après les dénonciations de l’inspection du travail, le gouvernement a validé l’absence de droits pour les travailleurs des centres d’appels.

[2Le ministre de Rifondazione a approuvé la construction d’un mur qui a Padoue sépare les quartiers a plus haut taus d’immigration du reste de la ville.