Bourdieu : réceptions et appropriations

, par MATHIEU Lilian

L’appropriation du savoir sociologique par les acteurs peut-elle contribuer à une évolution de leurs représentations et de leurs pratiques ?

Dès l’origine, mais de manière plus accentuée ces dernières années, le travail de Pierre Bourdieu s’est voulu une analyse critique de la société dont les acquis devaient servir d’appoint à une action politique (au sens large).

Dans le « Post-scriptum » à La Misère du monde, le sociologue du Collège de France écrivait ainsi que « ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire [1] ». Nul ne doute que l’analyse sociologique – et surtout celle de Bourdieu – puisse servir d’outil de lutte, mais les modalités concrètes de la mobilisation de ce savoir à des fins de transformation sociale restent assez obscures.

Pour cette raison, il était intéressant d’apprécier dans quelle mesure l’appropriation du savoir sociologique par les acteurs est susceptible de contribuer à une évolution de leurs représentations et de leurs pratiques. À cette fin, des entretiens ont été réalisés avec deux jeunes femmes — l’une enseignante en ZEP, l’autre journaliste précaire — qui ont lu les analyses que Bourdieu a consacrées à leur univers professionnel, et dont cette lecture a marqué le rapport qu’elles entretiennent à leur pratique. C’est le récit de leur rencontre avec l’œuvre de Bourdieu, et de ce qu’elle a pour elles confirmé, éclairé, remis en cause — mais aussi de ce qu’elles en considèrent comme les limites, points aveugles ou erreurs d’interprétation — qui est ici exposé dans ce qui doit être envisagé comme une simple esquisse d’évaluation des effets sociaux de l’analyse sociologique.

Entretiens réalisés par Lilian Mathieu

Inaugurée en 1964 avec la publication (avec Jean-Claude Passeron) des Héritiers, l’analyse de l’école constitue un des éléments centraux de l’œuvre de Pierre Bourdieu. Cet entretien avec une jeune agrégée de sciences économiques et sociales interroge directement la capacité de la sociologie à dépasser le simple constat d’une école, instance de reproduction des inégalités sociales, pour davantage offrir les instruments de lutte contre la violence symbolique dont l’institution scolaire est le cadre. Ce sont ainsi les pertinences, mais aussi les limites (inhérentes notamment à un certain misérabilisme), de la sociologie critique de Bourdieu qui sont ici soulignées.

Les analyses que Pierre Bourdieu — et plusieurs sociologues de son école [2] — a produites du monde des médias ont donné lieu à de vives polémiques. Les plus véhéments de ses contempteurs, occupant souvent les positions les plus en vue du champ journalistique, ont dénoncé comme relevant d’une « haine des médias » ce qui était avant tout une critique de l’hétéronomie grandissante d’un univers soumis aux exigences de rentabilité des grands groupes de presse. L’entretien qui suit, réalisé auprès d’une jeune journaliste, valide largement les analyses bourdieusiennes en soulignant l’influence délétère de la dépendance économique et de la précarité de l’emploi sur la production de l’information.

P.-S.

Article paru dans Mouvements, n° 24, novembre-décembre 2002.

Notes

[1P. Bourdieu, La Misère du monde, Seuil, 1993, p. 944.

[2Cf. notamment A. Accardo (dir.), Journalistes au quotidien, Le Mascaret, Bordeaux, 1995.