Mobilisation paysannes et action de solidarité en Égypte

, par MURSHÎD Sayyed

Fin octobre, nous avons interviewé au Caire deux jeunes activistes de gauche, Khaled, employé et Taha, étudiant, qui ont été interpellés et incarcérés fin septembre 1997 au Caire en raison de leur action dans le mouvement de solidarité avec les paysans en lutte contre la loi n° 96/1992 qui prévoit la libération des prix des loyers des terres et légalise l’expulsion des locataires.

  • Expliquez-nous les motifs de votre arrestation ?

Khaled : Arrêtés séparément, nous avons été accusés de diffusion de tracts en soutien aux paysans, de participation au Comité socialiste, structure illégale de soutien aux luttes paysannes. C’étaient les principaux actes d’accusation. La police a aussi rassemblé des papiers et autres documents tels que des revues légales, des articles l’accusation portait aussi sur la dénonciation du système.

  • Pouvez-vous nous parler des conditions de votre interpellation ?

Khaled : Un employé qui était en liaison avec les forces de sécurité a découvert une feuille suspecte à mon travail. Il ne s’est rien passé pendant cinq ou six jours. Finalement, deux officiers des Renseignements généraux sont venus à mon travail. Mais, je me trouvais alors en congé. La police est ensuite venue chez mes parents où je ne réside pas habituellement. Les agents ont affirmé tout savoir sur moi, qui j’étais, etc. ils voulaient adresse, téléphone, etc.

Je pensais alors que cela se déroulerait légalement. Et puis soudainement, le jeudi soir 24 septembre, lors d’une réunion de famille, ils sont venus en force. J’étais alors encore une fois absent au début de l’opération. Six officiers pénétrèrent dans l’appartement, les autres surveillaient dehors (je ne l’ai pas vu, on me l’a raconté ensuite). A peine arrivé, on m’a aussitôt interpellé et emmené au siège de la Sécurité de l’État (nyabat amn al dawla). Ils m’ont réclamé la clé de l’appartement où je réside. J’avais déclaré l’avoir déjà quitté. Je suis ainsi resté dans les locaux de la police de minuit à trois heures du matin. Mon oncle questionné car propriétaire de l’appartement où j’habitais, a refusé de fournir la clé si on ne lui présentait pas un document officiel. Les policiers ont alors cassé la porte, fouillé et tout bouleversé dans la maison, confisquant livres, revues, journaux, papiers. Je suis retourné en détention jusqu’au samedi.

Taha : Pour moi, l’affaire a débuté le mardi 22 septembre dans ma ville natale de Beni Sweif, 150 kms au sud du Caire. Environ 250 soldats et quatre officiers ont alors participé à un véritable western oriental : blocage de la rue, occupation des toits des immeubles voisins et du toit de l’école proche, présence en armes chez les voisins. Bref, le quartier était en véritable état de siège ! Une vingtaine de soldats pénétrèrent chez mes parents, fouillèrent sans ménagement, confisquant au passage tous mes livres, surtout les ouvrages de Marx, Engels ou Lénine. Le lendemain, je me trouvais à la faculté. Un officier de sécurité m’appelle. Je m’enfuis immédiatement, et saute dans un bus qui est stoppé un peu plus loin. Arrêté, je suis envoyé au siège de la Sécurité. Lors de l’interrogatoire, je n’ai absolument pas été maltraité à part des menaces verbales de coups. Ceci a duré deux jours. Je suis ensuite directement parti pour la prison de Tora, au sud du Caire. Lors des interrogatoires, j’ai été à plusieurs reprises interrogé sur les chrétiens d’Égypte et leur situation. Ceci est sans doute lié au fait que je suis personnellement d’origine confessionnelle chrétienne.

  • Quelle est votre expérience de la prison ?

Taha : Il y a eu de nombreux changements. Nous étions au départ un groupe de 8 personnes, détenues en raison de la question paysanne : 3 nassériens, trois islamo-nationalistes du parti du Travail et trois marxistes. 4 furent rapidement libérés, trois nouveaux intégrèrent la prison. Trois dirigeants paysans de Guizah furent amenés pour être ensuite libérés. Après deux semaines de détention, on a finalement tous été libéré sauf Kamal Khalif [1].

Cela faisait longtemps que des marxistes n’avaient pas été arrêtés en tant que tels, exactement depuis 1989 [2]. L’objectif, le point spécifique de cette affaire, est surtout d’effrayer les gens. La gauche marxiste a en effet été capable de prendre et de défendre une position radicale d’opposition totale à la loi. Le gouvernement cherche ainsi à effrayer les gens pour qu’ils ne fassent rien.

Khaled : Moi, j’ai d’abord été en détention provisoire « istiqbal » où on trouve de nombreux islamistes. On a été placé dans une section baptisée improprement hôpital. Cela n’a en fait rien d’un hôpital mais c’est plutôt l’endroit où ils placent les plus faibles, surtout après la torture sans qu’ils ne reçoivent pour autant les moindres soins. Il y avait là trois Frères musulmans, trois du Jihad [3] et trois des Gama’at al Islamya.

Il existe aussi une prison souterraine, « la prison des scorpions » où la torture est monnaie courante et les conditions de détention horribles. N’oublions pas non plus les terribles prisons de la nouvelle vallée dans le désert.

Donc je suis resté là trois jours pour rejoindre ensuite la prison de Tora appelé « la ferme ».

  • Pouvez-vous nous parler de la loi n°92 et de la question paysanne ?

Taha : Au départ, il faut considérer le processus en cours dans le pays : privatisation et réformes libérales capitalistes, réformes qui concernent aussi le secteur de la terre. En Égypte, la situation est très compliquée d’un point de vue capitaliste : la parcellisation des terres est extrême, ceci est évidemment très mauvais au niveau de la production aussi bien quantitativement que qualitativement.

Le capitalisme égyptien comprend qu’il lui faut absolument pour s’insérer dans les flux mondiaux favoriser la concentration foncière, seule à même de transformer le régime productif agraire. Le secteur locatif est le principal objectif de cette politique. Il concerne un tiers des terres dans le pays.

Ceci explique rapidement les fondements de cette loi. En 1992, lors de son vote, les privatisations se trouvaient à leur début. La loi prévoyait d’abord d’augmenter les loyers mais visait aussi à éradiquer l’ensemble des contrats de location hérités de l’ère nassérienne et des lois, notamment consernant les transmissions par héritage, etc. au cours de la période de transition de cinq ans avant son application effective.

L’objectif principal est de favoriser la grande propriété foncière, contrairement à toutes les déclarations des responsables égyptiens. Les premières réactions des paysans, cela concerne tout de même un groupe d’environ six millions de personnes, furent surtout d’une profonde incrédulité. Ils ne pouvaient concevoir que le gouvernement s’en prenne au régime de la terre.

En prison, un dirigeant paysan, Ahmed Bor’ei, nous a longuement expliqué leur évolution. Après le premier moment marqué par un certain scepticisme, les paysans ont commencé à se retourner vers le Parti Tagammu’ pour les défendre. Les hésitations, les lenteurs et l’ambiguïté des positions de la gauche réformiste les a conduit à l’action directe.

La compréhension complète des plans gouvernementaux ne s’est produite que tardivement, à la fin de l’année 1996. C’est le moment où les paysans obtiennent semence et engrais des organismes agricoles. Ils ont alors compris que la remise en cause de leur contrat de location était en cours. Les premiers incidents ont éclaté, souvent de façon violente en Haute Égypte vers Beni Sweif. C’est ainsi que le mouvement paysan a pris son essor.

Une option visant à trouver des formes de conciliation a été avancée tant dans les milieux officiels que dans les cercles modérés. C’est un fantasme vain, que d’essayer de favoriser les discussions, les négociations et finalement un règlement pacifique.

Si très vite le mouvement paysan a été fort, de par ses multiples actions (rassemblements, blocages des routes, occupations, tracts, graffitis), il s’est très vite montré incapable de s’unifier. Son éclatement n’en a été que plus rapide. L’absence d’une véritable conscience politique s’est fait sentir. Surtout le pouvoir a su très habilement jouer pour accentuer les divisions et faire éclater le mouvement.

Le régime a ainsi employé plusieurs armes. Il a choisi de ne pas appliquer partout la loi. Dans certains endroits, on va attendre un ou même deux ans. Enfin, il a choisi de ne pas déployer complètement les forces de sécurité centrale, sorte de CRS locaux dont les éléments sont pour l’essentiel issus de milieux ruraux. Il a plutôt demandé aux paysans de se rendre dans les commissariats où ils se retrouvent contraints, souvent physiquement, à rétrocéder leur contrat locatif pour de nouveaux contrats.

Enfin, les autorités ont comme toujours su jouer sur les solidarités tribales et familiales, particulièrement fortes en Haute Égypte, traitant directement avec certains chefs de clans. Les résistances et les explosions violentes ont donc été circonscrites à certaines zones.

Aujourd’hui, le pouvoir a indéniablement marqué des points, le mouvement paysan est en reflux en tant que force collective. Les facteurs de poursuite de luttes et de troubles existent encore. Un spectre d’émeutes sérieuses comme celles de 1977 mais rurales cette fois-ci existe. Le pouvoir s’attend aujourd’hui à un niveau de lutte élevé et semble avoir à payer un prix élevé pour faire passer cette loi.

Khaled : Je ne suis pas d’accord avec toi sur ce dernier point. En fait, le pouvoir escompte une victoire complète sur les paysans, en raison de l’absence de structure ou d’organisation. Le mouvement paysan est vraiment éclaté, il va donc au devant d’une défaite.

Je ne suis pas d’accord avec l’optimisme qui existe chez certains éléments de la gauche radicale sur ces luttes et les actions de solidarité. La solidarité est certes importante mais que se passe-t-il au niveau ouvrier ? L’absence d’une opposition ouvrière réelle se fait cruellement sentir. La lutte de classes n’est pas franchement claire, même on peut dire qu’il n’y en a malheureusement pas ici. On trouve seulement des luttes individuelles ou isolées, guère plus.

L’absence de perspective et de solution radicale est un problème central. Les discussions lors du mouvement paysan le montrent clairement, on pouvait entendre dire : que va-t-on gagner de cette lutte ? L’absence enfin de structures est aussi évidente.

  • Pouvez-vous nous expliquer la position des Islamistes ?

Taha : Lors du vote de la loi en 1992, les différentes composantes du courant islamistes (radicaux ou Frères musulmans) n’avaient pas émis d’opinion sur le sujet. N’oublions pas de rappeler ici que la base sociale des Frères musulmans est surtout chez les propriétaires fonciers même si leur audience se situe ailleurs. Il était donc tout naturel que ces derniers soutiennent la loi.

  • Quelle est la situation aujourd’hui au regard de l’application de la loi ?

Taha : L’application de la loi a déjà engendré une série de troubles, de violences qui ont éclaté dans différents endroits. Le problème est que le mouvement a reflué, le pouvoir a été capable d’empêcher son essor et sa maturation. L’éclatement de la mobilisation paysanne a modifié la situation.

  • Comment interviennent les différentes composantes de la gauche radicale égyptienne ?

Taha : Cette campagne de solidarité avec les paysans en lutte a été une expérience forte et utile. Pour la première fois depuis longtemps, les différentes sensibilités de la gauche marxiste radicale ont été capables de dépasser sur leur gauche et de gêner vraiment le Tagammu’ et les nassériens. Ceci s’est fait sur des bases combatives et a concerné une audience de masse. Pour la première fois depuis longtemps, la gauche radicale s’est trouvée liée avec un mouvement de lutte de masse important et réellement actif. Par exemple, Kamal Khalil a pu s’adresser lors de meetings à trois ou quatre milles personnes dans les zones rurales.

Auparavant, la gauche était plutôt isolée, limitée aux cafés et aux conférences, hormis bien sûr quelques lutte ça et là comme les grèves ouvrières des années 80. Là le marxisme a été non un simple élément du débat d’idée mais de la lutte. L’action, notamment des jeunes marxistes a ainsi représenté un élément de nuisance pour le pouvoir.

L’accumulation de telles expériences est d’une importance considérable pour l’avenir. Les formes de ce mouvement de solidarité, un comité pluraliste qui regroupe différentes tendances, sensibilités et personnes, est aussi une nouveauté. On peut espérer que cela puisse servir lors des prochaines radicalisations ou mobilisations ouvrières avec la question de la promulgation du nouveau code du travail qui devrait susciter de nombreuses réactions avec les plans de privatisations et leurs multiples effets sociaux.

Notes

[1Vraisemblablement pour avoir violemment dénoncé les plus hautes autorités de l’État lors d’une réunion publique (NDLR).

[2Avec les grèves ouvrières des aciéries de Helwan, bastion ouvrier du sud du Caire.

[3Groupe radical qui mène la lutte armée, responsable de l’assassinat du président Sadate en 1981.