Le non de gauche : un potentiel toujours présent

, par TREILLET Stéphanie

Tout le monde n’a pu que le noter depuis le 13 juin, soit pour le déplorer soit pour s’en réjouir : quand on consulte les peuples à propos du traité de l’Europe libérale, ils répondent non, sans appel. Après le non français et néerlandais en 2005, le non irlandais, à 53,4 %, en est une nouvelle preuve.

Le non français a été pour les classes dominantes européennes un électrochoc. Il a inauguré pour les peuples la prise de conscience du fait que la mise en place de l’Europe libérale n’était pas une fatalité, qu’elle pouvait être arrêtée, et qu’elle avait un lien direct avec les attaques patronales et gouvernementales à l’échelle nationale. Bien sûr le non irlandais comme les non français ou néerlandais est composites. Non seulement il existe en son sein des courants chauvins et réactionnaires, mais même chez ceux qui refusent la régression sociale peut être présente l’illusion qu’un cadre national est plus protecteur de certains acquis. Il n’en reste pas moins que, comme en France et aux Pays-Bas, c’est clairement l’aspiration à une autre Europe qui a dominé ce scrutin, malgré un matraquage des médias et de l’ensemble de la classe politique en faveur du oui. Et surtout, ce sont les « oubliés du miracle irlandais », campagnes ou circonscriptions ouvrières et quartiers pauvres des villes, qui ont massivement voté non.

Ce non irlandais est un échec pour Sarkozy : il avait été l’initiateur du texte soumis au vote, ce « mini traité » que plus personne n’essaie de faire passer pour différent de l’ancien. Il intervient à quelques jours du début de la présidence française de l’Union européenne, qu’il fragilise et décrédibilise d’emblée en rendant de fait caduc le traité de Lisbonne. Plus profondément, il entérine qu’une partie des ingrédients qui avaient fait le succès de la campagne présidentielle de Sarkozy sont désormais inopérants. Celui-ci avait en effet acquis son audience auprès d’une partie des classes populaires déçues par la gauche en affichant un volontarisme économique capable de résister aux pressions de Bruxelles. Désormais seul est à l’ordre des jours le ralliement sans fard aux diktats qu’impose la mise aux normes du capitalisme français par rapport aux exigences de la mondialisation libérale. Dans le même temps, le pouvoir sarkozyste, mis un temps sur la défensive par l‘aveu de son impuissance sur la question centrale du pouvoir d’achat, se donne, en avançant sans discontinuer sur les retraites, sur les 35 h, sur l’école, sur la politique sécuritaire… les moyens de garder l’initiative et de ne jamais la lâcher, face à une opposition politique toujours inexistante, à un mouvement syndical divisé et tétanisé, et fort de l’absence de perspective politique à gauche.

Pourtant ce nouveau rebondissement montre bien qu’à gauche, il y a toujours un oui et un non à l‘Europe libérale, et qu’ils sont inconciliables. La fracture du 29 mai 2005 n’était pas un accident de parcours, mais bien la conséquence du fait qu’entre la volonté d’adaptation aux régressions sociales et à la marchandisation du monde, et son refus, il y a deux orientations opposées.
Quelles sont les forces susceptibles de porter ce refus en France et en Europe ? Le non de gauche est-il encore opérationnel ? Il est évident que les potentialités issues de la victoire du 29 mai ont été dilapidées et que l’échec des candidatures unitaires et la division qui a suivi ont laissé des traces profondes. Le non de gauche fait écho aux différents processus qui existe en Europe, (en Allemagne, aux Pays-Bas, au Portugal, en Grèce...) de recomposition d’une gauche de transformation sociale, antilibérale, anticapitaliste, féministe, écologiste. Mais il est pour l’instant en France un potentiel à reconstruire. Le refus de l’Europe libérale fonctionne dans le paysage politique comme un formidable appel à la fois à l’unité et à la cohérence. Si la campagne contre l’adoption du traité de Lisbonne par le congrès de Versailles en janvier dernier a pu reconstituer la quasi-totalité de l’éventail des forces disponibles, il est clair qu’il faut passer à la vitesse supérieure. Ainsi, si la gauche du non au PS semble en grande partie neutralisée par la préparation du congrès, le non irlandais va mettre en lumière plus que jamais les contradictions entre le fait de suivre le déplacement inexorable vers la droite de l’axe du débat interne à ce parti, et la cohérence radicalement opposée que suppose le non de gauche. L’affirmation de la direction du PC d’une continuité qui ne fera que précipiter son déclin va apparaître aux yeux des militants comme plus que jamais intenable. Et comment penser que le nouveau parti anticapitaliste initié par la LCR puisse ne pas s’emparer de ces nouvelles potentialités de la situation ?