Le « Che », 40 ans après

« Assurément pas un saint homme, mais un révolutionnaire »

, par LÖWY Michael

  • Alors que l’on commémore aujourd’hui le quarantième anniversaire de la mort d’ Ernesto « Che » Guevara, de nombreuses personnalités politiques lui rendent hommage. Le président bolivien Evo Morales évoque notamment le « Che » comme « le symbole de la libération, de la souveraineté, de la dignité et par-dessus tout de la justice et de l’égalité ». Que pensez-vous de cette vision ?

Je la partage et pense que c’est là un symbole fort. Cet hommage à quelqu’un qui a donné sa vie pour libérer la Bolivie m’apparaît comme une vengeance de l’Histoire.
Ces paroles d’Evo Morales s’inscrivent dans un nouveau contexte en Amérique latine qui voit l’arrivée au pouvoir de nouveaux dirigeants issus du peuple. Pour des hommes désireux d’affirmer leur indépendance comme Evo Morales ou Hugo Chavez, les idées du « Che » redeviennent actuelles.

  • De nombreuses publications se sont attachées, ces derniers mois, à révéler la face noire du personnage. On pense notamment à la biographie de l’exilé cubain Jacobo Machover (La face cachée du Che, chez Bluchet-Chastel). Pensez-vous que cette entreprise de démythification est nécessaire ?

Je viens justement de débattre avec Jacobo Machover dont je ne partage pas les positions.
Pour moi, comme pour Olivier Besancenot (le leader de la LCR est coauteur de l’essai de Michaël Löwy), le « Che » n’était assurément pas un saint homme, mais un révolutionnaire. Nous le respectons car nous pensons qu’il croyait ce qu’il disait, et appliquait ce qu’il disait.
Il faut tout de même admettre les faits et rappeler notamment qu’en janvier 1959, 20 000 personnes ont été tuées. De nombreuses personnes, des anciens du régime de Batista ont été exécutés ou torturés, cela, il est nécessaire de le reconnaître.
Bien sûr Olivier Besancenot et moi-même sommes contre la peine de mort, mais je vous invite à vous remémorer le contexte de l’époque, celui d’une révolution.
Pour ma part, je compare cela aux exécutions qui ont eu lieu en France aussitôt après la Libération. Je ne le justifie pas mais je n’accuserai pas le « Che » d’être un bourreau sanguinaire. Il rappelle notamment dans son journal qu’il traitait bien les prisonniers, qu’il les soignait parfois. Jacobo Machover pense que c’est là de la propagande. Je ne le pense pas.

  • 40 ans après sa mort, que doit-on retenir du parcours du « Che » ?

Premièrement je retiendrai sa radicalité. Elle s’est vivement exprimée dans son combat pour libérer l’Amérique latine de l’emprise américaine. Je pense que la lutte contre l’impérialisme américain est toujours d’actualité dans la région, et que ceux qui la mènent aiment à se revendiquer de la même radicalité.
Celle-ci s’exprime aussi dans la manière dont Ernesto « Che » Guevara pensait le socialisme. Sa conception, s’est, au fil du temps, éloignée du modèle soviétique, devenant de plus en plus critique. Dans un texte, inédit en France, qui vient d’être publié à Cuba (Notre critique du manuel d’économie politique), le « Che » décrit Staline comme un criminel et développe sa pensée sur le Plan économique, qu’il aurait souhaité plus démocratique.
Evidemment il y a toujours une première approche émotive de la part de ceux qui recherchent la révolte, le changement. Mais, pour moi, si le « Che » est resté comme un modèle contrairement à la plupart des généraux révolutionnaires — personne ne porterait de T-shirt à l’effigie de Staline aujourd’hui ! — c’est essentiellement parce qu’il se démarque par sa pensée.

P.-S.

Propos recueillis par François Miguet.
Entretien paru dans Le Nouvel Observateur, édition du 9 octobre 2007.

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