« Affaire Siné » : coup de colère estival

, par PICQUET Christian

Le coup est parti... Son écho se reproduit à l’infini, assourdissant au cœur de la torpeur estivale... On voudrait s’en dissuader, mais on finit par se rendre à l’évidence... C’est sans doute là ce qui s’avérait recherché : plus un éditorialiste, plus un périodique, plus un patronyme disposant d’un minimum de notoriété, surtout s’il se situe à gauche, et bien au-delà malheureusement des habitués des controverses germanopratines, qui ne s’estime obligé de prendre parti dans la nouvelle querelle médiatique du moment. Celle qui voit Siné se retrouver éjecté des colonnes de Charlie-hebdo par son très autocrate directeur, Philippe Val...

Si une dizaine de milliers de pétitionnaires ont pris position en faveur de l’ancien « porteur de valises », dessinateur aussi fidèle aux causes progressistes des cinquante dernières années que prompt à toutes les outrances, Laurent Joffrin, Bernard-Henri Lévy, Jean Daniel, vingt figures du monde intellectuel et politique (de Élizabeth et Robert Badinter à Bertrand Delanoë, Jean-Claude Gayssot ou Dominique Voynet, en passant par Ariane Mnouchkine, Daniel Mesguisch, Élisabeth Roudinesco ou Fred Vargas) ont cru devoir se dresser contre cette nouvelle plaie d’Égypte : « l’antisémitisme de gauche » (l’expression est de Jean Daniel dans la dernière livraison du Nouvel Observateur) ! À leur rescousse, c’est déjà tout un programme, les meilleures plumes du Figaro, un Alexandre Adler passé du communisme stalinien des années soixante-dix au néoconservatisme de l’ère Bush, ou la ministre sarkozyenne de la Culture, Christine Albanel. Cette simple énumération, de personnages aux convictions en principe opposées, dit à elle seule la confusion, pour ne pas dire la décrépitude idéologique, où nous baignons. Or, l’affaire est des plus sérieuses qui se puissent imaginer, dès lors qu’il est question de racisme et d’antisémitisme, choses avec lesquelles nul n’a le droit de jouer !

Puisque l’essentiel des protagonistes de cette sordide confrontation se revendique de la gauche, une question brûle instantanément les lèvres : quoi qu’ait pu faire Siné, si tant est même que l’on considère qu’il ait commis une faute avec sa chronique sur Jean Sarkozy et sa fiancée juive héritière de l’empire Darty, était-ce réellement l’urgence du moment que d’instruire à son encontre un procès qui en fait le symbole d’une dérive lourdement menaçante pour la démocratie ? Vivons-nous bien sous le même méridien, dans un contexte qui justifierait que l’on rejoue, à la manière d’une mauvaise farce, l’affaire Dreyfus ?

Où est l’urgence à gauche ?

Force est de constater que, tandis que l’un fustige les « pétitionnaires semi-trotskystes » qui manifesteraient « la bassesse de Drumont, de Maurras ou de Bernanos » (Alexandre Adler), que l’autre éructe contre les « bataillons quelque peu cacochymes de l’extrême gauche “antisioniste” » (Laurent Joffrin, dans Libération, avant qu’il ne se hasarde à réinventer le concept de « race » à l’appui de ses diatribes un tantinet délirantes), qu’un troisième parle benoîtement de « sentiments fusionnels entre l’antijudaïsme, l’antisionisme et l’antisémitisme » (Jean Daniel), que les Vingt du Monde en arrivent à s’offusquer que l’on n’ait pas plus tôt fait taire Siné, ce pays s’enfonce, sans que nos brillants polémistes n’y prennent seulement garde, dans une régression à tout point de vue historique.

Résumons, puisqu’il le faut bien, hélas. Au fil des 39 textes législatifs qui ont été votés depuis un an, soixante ans et plus de conquêtes populaires auront été mis en pièces. Pour accélérer son entreprise de démolition, Nicolas Sarkozy annonce déjà une session extraordinaire du Parlement à l’occasion de laquelle il entend poser de nouvelles pierres à l’édification d’une société qui se coulerait enfin dans le moule du libéralisme le plus brutal. Nouveau pas franchi dans l’étranglement du service public, se prépare à présent l’ouverture du processus de privatisation de La Poste. Avec l’Éducation nationale en ligne de mire, la nouvelle droite aux affaires veut à tout prix poursuivre la saignée des effectifs de la fonction publique, au détriment naturellement de la protection que la puissance publique était jusqu’alors censée apporter aux plus démunis de nos concitoyens. Sur fond de crise financière mondiale et de récession qui menace, de hausse du prix du pétrole et des tarifs du gaz et des transports, chacun sait que le pouvoir d’achat va continuer de s’effondrer dans les prochains mois et que, de concert, pouvoir et patronat s’emploieront à interdire toute augmentation des salaires. La garde des Sceaux se prépare à défendre une nouvelle loi pénitentiaire qui amplifiera la dérive sécuritaire et le recours au tout-carcéral dont on connaît les désastreux effets. Avec le projet Edvige, qui prétend ficher officiellement tout acteur public, qu’il soit élu, responsable politique ou syndicaliste, le Big Brother d’Orwell peut demain devenir la nouvelle réalité française. Symbole d’une Europe des polices que nul ne parvient plus à contrôler la traque aux sans-papiers est devenue le maître-mot des gouvernements du continent, un Berlusconi montrant même le chemin et réveillant le triste souvenir de la persécution des Roms. Celles et ceux qui se sont lancé à corps perdu dans cette prétendue querelle de « l’antisémitisme de gauche » ne perçoivent-ils pas à quel point ils négligent l’essentiel ?

Soyons toutefois précis. Oui, la haine des Juifs, autant que les autres formes du racisme, connaît une résurgence dangereuse, dans une société en souffrance et en quête de sens sous les coups que ne cessent de lui infliger les possédants depuis deux décennies. Sans doute, la chronique de Siné n’était-elle pas du meilleur goût, le raccourci opéré en une seule phrase pour fustiger l’opportunisme du rejeton Sarkozy pouvant être interprété de multiples manières. Bien sûr, est-on en droit d’y voir un dérapage et de le critiquer, à condition cependant de ne pas se laisser aller, ainsi que l’ont fait les Vingt du Monde, à prôner la censure. On ne rappellera jamais assez, à cet égard, le sain avertissement d’un Breton et d’un Trotsky lançant, au cœur des années trente, à la face des procureurs de toutes les pensées normalisatrices comme de toutes les raisons d’État, leur célèbre « Toute licence en art ! »

Que Siné ait pu mordre le trait de la provocation — ce n’est d’ailleurs pas la première fois, sur des sujets au demeurant variés —, n’en fait pas pour autant l’héritier de Brasillach ou de Rebatet. Pas plus que sa réaction ne transfigure Val en vigie de la Raison face à l’anar caricaturiste qu’il pourfend aujourd’hui. Si le directeur de Charlie-hebdo n’est sûrement pas le nazi que croquait Plantu dans son dessin d’ouverture de L’Express voilà peu — Plantu, en voilà encore un qui fait fréquemment dans l’excès polémique, comme ce jour de 2002 où il caricatura une Arlette Laguiller porteuse d’un brassard stylisant les emblèmes du IIIe Reich, sans que quiconque ne songe à l’accuser de négationnisme, fort heureusement —, on ne saurait néanmoins oublier qu’il est, depuis longtemps déjà, l’un des artisans les plus actifs de la conversion d’une certaine gauche au nouvel ordre libéral international, au « choc des civilisations », aux thèses des milieux néoconservateurs américains. Un homme qui a fait d’un Sharon ou d’un Bush ses héros, allant jusqu’à taire toute réprobation à propos de la colonisation des territoires palestiniens et à approuver la guerre contre l’Irak.

Le sourire de Sarkozy...

Le sens de cette polémique nauséabonde nous aura été livré par Ivan Rioufol. L’homme est, à lui seul, un symbole : chantre du libéralisme néoconservateur à la française, détracteur en son temps de la loi Gayssot sur le négationnisme ou de la législation pénalisant l’homophobie, chaud partisan de la guerre américaine en Irak. Le 25 juillet, dans Le Figaro, sous le titre « Ce que dévoile l’affaire Siné », il amalgamait « l’antisémitisme bonasse », qui aurait inspiré Siné et qu’il faisait pour sa part remonter à Montesquieu (selon lui précurseur du Drumont obsédé par « la France juive », au XIXe siècle), au « même ressort, davantage dissimulé, qui anime aujourd’hui les discours altermondialistes dénonçant la “marchandisation” du monde, la société du profit, le capitalisme, le sionisme ». Voilà qui a au moins le mérite de la clarté : dénoncer le capitalisme, refuser la marchandisation de la santé ou des retraites, se battre en faveur d’une autre répartition des richesses, ce serait faire preuve d’antisémitisme. Tout comme ne pas faire allégeance au sionisme comme solution à la question juive, combattre l’injustice faite au peuple palestinien ou agir pour qu’il recouvre son droit à un État souverain dans le cadre d’une paix durable avec le peuple israélien...

Dit clairement, une gauche désormais asservie à la vulgate dominante vient de permettre à une droite rêvant d’éradiquer de la mémoire collective tout ce qui renvoie à l’héritage émancipateur des Lumières (comment interpréter autrement une charge accusatoire qui s’étend à Montesquieu ?) de trouver « l’arme fatale » qu’elle espère de nature à disqualifier définitivement ses contradicteurs. En lieu et place de l’argumentation, elle recourt à l’accusation la plus infamante qui soit. Siné, dans la maladresse même de son propos, n’aura été que le prétexte commode d’une mystification idéologique d’une ampleur qu’il convient de ne pas sous-estimer. Celle-ci ne pouvait se déployer qu’à la faveur de l’été... pour lui offrir plus de résonance. Et l’on devrait davantage prendre en considération que toute cette opération aura été lancée par un journaliste du Nouvel Obs, hier de gauche mais prêt aujourd’hui à toutes les complaisances pour le pouvoir en place —, affirmant s’exprimer au nom de l’héritier du souverain élyséen.

On peine encore à imaginer les dégâts que causera finalement cette détestable affaire. En dénonçant en Siné, non l’auteur d’un dérapage, mais l’alter ego d’un Dieudonné désormais converti au lepénisme, on aura contribué à banaliser l’antisémitisme en un temps où il conviendrait de le combattre pied à pied en refusant son instrumentalisation. En créant artificiellement des camps transcendant le clivage droite/gauche, on aura répandu la confusion et fait des pires adversaires du patrimoine du mouvement ouvrier les alliés d’une cause prétendument civilisatrice. En divisant profondément les rangs de la gauche et en embarquant dans cette galère des personnalités dont on ne saurait mettre en cause la sincérité, on aura semé les germes d’affrontements désintégrateurs, interdisant demain d’opposer un front commun aux menées réactionnaires et liberticides du sarkozysme. En assimilant le clivage qui partage la gauche, entre adversaires et ralliés à la modernité libérale, à un affrontement mettant en cause des principes éthiques ou moraux essentiels, on aura sciemment brouillé les débats stratégiques dont dépend la reconstruction d’une perspective crédible dans ce pays. À l’arrivée, il n’y aura qu’un vainqueur : l’élu du 6 mai 2007 et la vision des choses qu’il prétend imposer à la France.

S’il nous fallait trouver un encouragement supplémentaire à reconstruire une vraie gauche et à profiter de l’été pour reconstituer nos forces à cette fin, nous la trouverions dans ce nouvel épisode attristant. Comme l’écrivait Jean-Marie Laclavetine, dans Le Monde du 1er août : « Ouvrez ! on étouffe ici ! ». On pourrait prolonger en paraphrasant un slogan célèbre : « Jaurès, réveille-toi ! Ils sont devenus fous ! »