Appaloosa : un grand western anticapitaliste (contre Sarkozy)

, par CORCUFF Philippe

Appaloosa, film réalisé par l’acteur américain Ed Harris et récemment sorti dans les salles françaises, se situe dans la grande tradition du western, celle des John Ford et autres Howard Hawks.

Appaloosa
Ed Harris et Viggo Mortensen sur l’affiche d’Appaloosa.

Appaloosa, film réalisé par l’acteur américain Ed Harris et récemment sorti dans les salles françaises, se situe dans la grande tradition du western, celle des John Ford et autres Howard Hawks.

L’histoire ? Classique. La ville minière d’Appaloosa au Nouveau-Mexique est en proie à la violence de Randall Bragg (Jeremy Irons) et de ses hommes de main. Les notables locaux, entre préoccupations économiques et souci pour la population (et pour eux-mêmes), font alors appel au marshall itinérant Virgil Cole (Ed Harris) et à son adjoint Everett Hitch (Viggo Mortensen), à la réputation implacable, afin de rétablir l’ordre.

Ce film se présente comme un éloge d’une certaine éthique individualiste, teintée de mélancolie, incarnée superbement par les personnages auxquels donnent corps Ed Harris et Viggo Mortensen, contre les ravages de la loi de l’argent et les lâchetés politiciennes.

Il révélerait donc, en ces temps de crise financière internationale, une tonalité étrangement anticapitaliste, célébrant la grandeur de fortes individualités morales, bien loin des agitations en cours des petits pitres de la politique professionnelle comme Nicolas Sarkozy (ou, à « gauche », comme « l’allumée du Zénith », Ségolène Royal).

Plutôt que la prolifération de condamnations simplement verbales des « excès » de l’argent-roi, il appellerait la sécheresse éthique des actes, guidée par des valeurs autres que monétaires, médiatiques et/ou électoralistes. Il faut dire que le marshall Cole s’attelle au cours du film à la lecture des œuvres complètes de Ralph Waldo Emerson (1803-1882), le grand penseur de l’individualisme démocratique américain...

La démocratie radicalement individualiste d’Emerson

Emerson est notamment l’auteur d’un texte de 1841, intitulé « Self-Reliance » (mal traduit habituellement par « confiance en soi », mais plus proche de quelque chose comme une « confiance dans son autonomie »), dont Ed Harris lit d’ailleurs un passage pendant le film. Emerson écrivait notamment :

« La vertu la plus prisée est le conformisme. L’indépendance et l’autonomie en sont le versant opposé. La société n’aime ni les réalités ni les créateurs, elle préfère les noms et les coutumes. Celui qui veut être un homme doit être non-conformiste. » (trad. franç. in Essais, Paris, Michel Houdiard Éditeur, 1997)

Est-ce un appel à une élite qui se situerait au-dessus de « la masse » des citoyens ordinaires ? Non, l’anticonformisme d’Emerson est un anticonformisme accessible aux hommes ordinaires, et découlant justement de leur égalité démocratique.

Dans une démocratie, chaque humain serait idéalement doté d’une commune humanité, à la différence des sociétés reposant explicitement sur une logique hiérarchique. Cela se manifesterait, entre autres, par un double principe : un égal accès à la raison et des droits égaux (voir « Politics », in Essays : Second Series, 1844, in The Essential Writings of Ralph Waldo Emerson, New York, Modern Library, Paperback Edition, 2000).

Cette commune humanité démocratique serait alors une invitation à ce que chacun développe son individualité, car il y aurait une articulation entre les visées d’autogouvernement de la société par elle-même et d’autogouvernement de la personne par elle-même. La démocratie apparaît donc comme une association d’individualités, et non comme une adhésion conservatrice aux coutumes et stéréotypes en usage.

« Le jour où les hommes inconnus agiront d’après des vues originales, l’éclat passera des actes des rois à ceux des hommes justes », ajoutait Emerson. Des hommes justes, comme Virgil Cole et Everett Hitch. Des hommes justes, pas des hommes purs, infaillibles, sans contradictions, mais qui s’efforcent de manière cahoteuse (comme dans une bonne vieille diligence) de confronter une éthique personnelle aux remous du monde.

Emerson est parfois tenté par les protections de « la solitude » afin de consolider l’autonomie de chacun. C’est à cause de ces penchants solitaires, dans son approche de l’individualité, qu’il a pu être légitimement critiqué comme préfigurant un ultra-individualisme devenu courant, prétendant s’être extirpé de tous les rapports sociaux qui participent pourtant à la fabrication de notre unicité personnelle.

Cette critique a été notamment portée par le philosophe François Flahaut (dans Be yourself ! Au-delà de la conception occidentale de l’individu, Paris, Mille et une nuits, 2006). Mais il y a toute une série d’éléments chez Emerson qui complexifient son point de vue de manière intéressante par rapport à cette tendance réelle.

Emerson était aussi attaché à l’amour et à l’amitié, et voyait alors idéalement la démocratie comme « une nation d’amis », récusant les comportements « égoïstes » (selfish) au profit de la valorisation du « sentiment moral » et de la quête du « bien commun » (commonwealth), l’individualité étant inséré dans un cadre moral et politique (voir « Politics », op. cit.). Il approfondira dans un texte de 1870 l’articulation/tension entre « solitude » et « société » (« Society and Solitude », in The Essential Writings of Ralph Waldo Emerson, op. cit.) :

« La solitude est impraticable, et la société fatale. Nous devons garder notre tête dans l’une et nos mains dans l’autre. »

Solitude, amitié, repères éthiques, règles collectives : les personnages de Cole et de Hitch sont travaillés par ces contradictions. Cole apparaît davantage attaché au cadre légal de son action, mais il semble parfois menacé par l’insensibilisation dans l’application de la loi. Pour Hitch, les lois constituent un cadre comme une autre et il est plus sensible à des sentiments moraux qui débordent ce cadre.

Pour donner quelques années de répit au couple bancal formé par le vieux Cole et la jeune veuve Allison French (Renée Zellwegger) menacé par l’argent et le pouvoir de Bragg, Hitch provoquera en duel Bragg. Cela contre les règles légales rigides qu’il avait contribué à instaurer dans Appaloosa et en risquant, de surcroît, sa vie. Puis il repartira comme un « lomesone cow-boy », laissant Cole à son bien provisoire bonheur...

La désobéissance civile : le refus que les autres parlent et agissent en mon nom

Les complications de la pensée d’Emerson, comme les va-et-vient avec les personnages d’Appaloosa, viennent appuyer la lecture proposée par la philosophe Sandra Laugier de l’individualisme démocratique américain (dans son livre « Une autre pensée politique américaine – La démocratie radicale d’Emerson à Stanley Cavell », Paris, Michel Houdiard Éditeur, 2004).

Pour cette philosophie politique, l’appartenance à une collectivité serait, dans le même temps, préalable à mon intervention et enjeu de mon intervention. L’appartenance à une collectivité serait déjà là, car je parle à l’intérieur d’un langage ordinaire, qui est un langage partagé et commun, qui me précède historiquement.

Mais ce langage ordinaire partagé, si familier, ménagerait des espaces de doutes et de questionnements. Est-ce que j’arrive bien à trouver ma voix ? Est-ce que ma voix individuelle se reconnaît dans la voix collective de la collectivité ? Est-ce que je suis bien représenté ?

Le commun apparaîtrait tout à fois comme un point de départ et comme un point d’interrogation. Une forme paradoxale émergerait alors : « Le dissentiment n’est pas dissolution du consentement, mais conflit sur son contenu ». C’est pourquoi je peux retirer ma voix au consensus, je dois même retirer ma voix au conformisme, quand je ne reconnais plus les valeurs de la collectivité dans sa voix collective. Laugier ajoute :

« Toute la pensée de la désobéissance civile est contenue dans ce principe : je peux refuser que les autres, ou par exemple mon gouvernement, mon pays, parlent et agissent en mon nom. »

Ici Emerson rejoindrait son grand ami Henry Thoreau (1817-1862), praticien et théoricien de la désobéissance civile (voir La Désobéissance civile de 1849, trad. fr. Mille et une nuits, 1996).

L’alliance du pouvoir politique et de l’argent : d’Appaloosa à Sarkozy

A l’opposé de cet individualisme démocratique actif, les ordres sociaux dominants (y compris ceux qui se proclament « démocratiques ») tendent à développer une mentalité suiviste de « troupeau ». Le conformisme y règne au double détriment du développement de l’individualité de chacun et de la quête du bien commun. C’est en ce sens qu’il faut entendre Emerson (« Self-Reliance », op. cit.) :

« Partout la société conspire contre l’humanité de chacun de ses membres. »

Après avoir passé presque trente ans à faire l’apologie du caractère supposé naturellement bienfaisant de « l’économie de marché », des illusoires miracles de « la dérégulation » néolibérale, ou de l’improbable importance de la richesse des riches pour le bien-être de l’ensemble de société, les beaux parleurs comme Sarkozy (ou les marionnettes « socialistes » de la machinerie néocapitaliste, comme Pascal Lamy à l’OMC ou DSK au FMI) font mine de fustiger « les excès » de la finance et osent parler de « morale »...

Sarkozy en rajoute même dans le grand écart car après s’être affiché jet set et bling bling, il se la joue Zorro qui va sauver le monde. Pantomime pitoyable ! Cependant, les hommes qui tentent difficilement d’être justes, au risque continuel de l’erreur ou de la mort, comme Cole et Hitch, n’auraient que faire de ces bavassages. Mélancoliques, ils percevraient que l’alliance de l’argent et du pouvoir politique est sur le point d’endormir les consciences démocratiques et d’écraser le sens de l’honneur.

Dans le film d’Ed Harris, l’ancien méchant, Bragg, est gracié par le Président des Etats-Unis pour de louches raisons. Il revient alors à Appaloosa, abandonne les armes, arrose la ville de son argent et fait des affaires avec des notables locaux amadoués, vite oublieux du passé proche. Ce sont les deux shérifs qui commencent à faire tâche dans le paysage, avec leurs « vielles » règles : l’argent archaïse rapidement les valeurs non pécuniaires...

Finalement, à la manière des politiciens d’Appaloosa, Sarkozy aura frimé une fois de plus, avec des trémolos critiques, mais pour, au bout du compte, renflouer le monde de la finance en perdition. Et nous voilà, comme Cole et Hitch, mélancoliques face à cette nouvelle phase de l’alliance du pouvoir politique et de l’argent.

D’Appaloosa à Marx

Pourtant, il n’y a guère de sens à vouloir « moraliser » une logique socio-économique, le capitalisme, par définition a-moral car se préoccupant de la seule accumulation du capital dans une dynamique de profit.

Il n’y a pas grand sens, non plus, hors des effets de manche médiatiques, à faire mine d’identifier quelques « responsables » individuels, constitués alors comme boucs émissaires pour la vindicte populaire. Car la machine capitaliste est une construction collective qui, si elle profite à une minorité et si elle est alimentée par les appétits de cette minorité, n’est vraiment contrôlée par personne.

Elle peut même parfois devenir folle, en écrasant jusqu’à certains de ceux qu’elle avait enrichis (et encore plus ceux qui n’en ont retiré tout au plus que des miettes). Marx le rappelait magistralement dans la préface à la première édition du livre un du Capital (1867) :

« Il s’agit ici des personnes qu’autant qu’elles sont la personnification des catégories économiques, les supports d’intérêts et de rapports de classes déterminés. Mon point de vue (...) peut moins que tout autre rendre l’individu responsable de rapports dont il reste socialement la créature, quoiqu’il puisse faire pour s’en dégager. »

Pas d’analyse du capitalisme sans la médiation de « l’idéologie » et de ses auto-illusions, dans l’espace des semi-obscurités juxtaposant appât du gain et bonne conscience moralisante, si l’on suit encore Marx. Dans un contexte critique pour le capitalisme, la gauche officielle, qui a liquidé l’héritage anticapitaliste de Jaurès, se trouve désarmée et même débordée rhétoriquement sur sa gauche par l’illusionnisme sarkozyste.

Les gauches radicales et altermondialistes apparaissent plus ajustées à la situation. Mais sauront-elles intégrer à leur anticapitalisme la voix de l’individualité venant d’outre-Atlantique, d’Emerson à Appaloosa ? Ce faisant, elles rejoindraient, encore une fois, un certain Marx, étonnamment individualiste si l’on abandonne la lecture unilatéralement « collectiviste » de ses écrits qui a longtemps dominé. Le Manifeste du parti communiste (1848) ne proclamait-il pas :

« L’ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses conflits de classes, fait place à une association où le libre épanouissement de chacun est la condition du libre épanouissement de tous ? »

Cela ne nous invite-t-il pas à remplacer le langage dit « marxiste » des « masses » par celui, plus libertaire et marxien, de l’association des individualités ?

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