Vingt ans d’observations engagées du Vietnam

, par MALEWSKI Jan

  • Docteur Jean-Michel Krivine, Carnets de missions au Vietnam 1967-1987, Des maquis au « socialisme de marché », éd. les Indes savantes, Paris, 2005, 34 €.

Chirurgien et militant, ou plutôt chirurgien-militant, Jean-Michel Krivine a conjugué son double engagement humaniste et internationaliste en soutenant la lutte anti-impérialiste des Vietnamiens, puis a poursuivi cet engagement en assurant la formation de chirurgiens vietnamiens dans son service à l’hôpital d’Eaubonne (Val d’Oise). Entre 1967 en 1987 il effectua ainsi cinq voyages au Vietnam au Nord comme au Sud notant quotidiennement ses remarques et ses réflexions. Les carnets qui en sont issus, reproduits sans enjolivures avec une riche documentation photographiques, constituent ainsi un document exceptionnel pour tous ceux qui souhaitent connaître à la fois l’évolution du régime vietnamien et l’histoire d’un engagement militant, toujours critique, dans la solidarité anti-impérialiste.

L’ouvrage
Docteur Jean-Michel Krivine, Carnets de missions au Vietnam 1967-1987, Des maquis au « socialisme de marché », Éd. Les Indes savantes, Paris, 2005, 34 €.

En 1967 la guerre états-unienne au Vietnam connaît une escalade, la « guerre froide » devient incandescente dans cette partie du monde, l’aviation états-unienne bombarde le Nord-Vietnam et noie sous le napalm et les défoliants les zones libérées par le FNL du Sud-Vietnam. L’enjeu de ce conflit devient mondial : de la victoire ou de la défaite de l’impérialisme US dépend largement le sort de l’humanité. La direction soviétique, suivie par les partis communistes dont le PCF, si elle apporte une aide aux communistes vietnamiens, le fait au compte-gouttes. Dans les pays impérialistes le mouvement anti-guerre connaît une croissance et une radicalisation rapides, échappant largement au contrôle du Kremlin et des partis alignés sur lui. C’est dans cette situation que naît le Tribunal Russell (présidé par le célèbre philosophe et logicien britannique) une initiative visant à faire intervenir dans le conflit la société civile internationale en enquêtant sur les crimes de guerre commis par le régime états-unien. Jean-Michel Krivine est de ceux qui partent enquêter. Il visitera alors le Nord bombardé, jusqu’au 17e parallèle, et ramènera les preuves que les bombardements, loin de cibler les objectifs militaires, visent d’abord à écraser la population vietnamienne et, en particulier, les services sociaux dont les hôpitaux. Il notera aussi les innombrables inventions, nées d’une décentralisation forcée du régime nord-vietnamien et de la participation populaire conduisant à des formes élémentaires d’auto-organisation (notamment en matière de santé) , qui permettent de tenir et de maintenir une vie sociale malgré l’écrasante supériorité matérielle des États-Unis.

La seconde visite, cette fois-ci dans les maquis du Sud où les formes d’auto-organisation sont encore supérieures à celles du Nord, renforcera ce témoignage : face aux crimes de guerre de l’occupant les militants du FNL appliquent des inventions techniques rudimentaires pour assurer à la population civile des services sociaux capables de concurrencer la machinerie ultra-moderne US. Les rapports sociaux, les structures de la résistance, l’emploi des méthodes médicales disponibles (celles de la médecine traditionnelle en particulier, dont le médecin français, pourtant issu d’une culture si différente, n’omet pas de noter l’utilité) ou inventées, un système de formation médicale aux antipodes de la rigidité des systèmes occidentaux, assurant le passage d’une formation d’infirmière à celle de médecin tout cela est scrupuleusement noté, accompagné de remarques fort enrichissantes.

C’est en 1975, après la défaite US non sans difficultés du fait de son engagement politique que Jean-Michel Krivine pourra revenir au Vietnam pour y établir des liens de coopération assurant aux chirurgiens vietnamiens un accès aux progrès des sciences et techniques médicales que l’isolement du pays et sa « fermeture » avaient rendus inaccessibles. Il effectuera deux autres séjours, en 1982-1983 et en 1986-1987. Il pourra ainsi suivre les évolutions intellectuelles et sociales de l’élite médicale vietnamienne, au Nord et au Sud, observer l’adaptation progressive de ceux qui furent des médecins-militants à une société segmentée, la croissance des privilèges, des attitudes carriéristes des uns et la résistance des autres. Il notera l’influence de ces évolutions sociales dans le domaine de la médecine, les modifications des attitudes de certains qui, s’ils sont toujours employés comme médecins, sont surtout attirés par les privilèges des élites. Jean-Michel note toujours ses observations le soir sur son carnet, de manière synthétique et sans prétention d’en faire une analyse d’ensemble, se limitant à ce qu’il peut voir, entendre et vérifier.

Les vingt ans d’observations fournissent ainsi un témoignage exceptionnel sur les phénomènes de dégénérescence bureaucratique d’une société post-capitaliste, sur la lente marche arrière sociale qu’elle effectue alors que l’affrontement avec l’impérialisme est devenu moins intense.

Un autre aspect de ces Carnets mérite d’être souligné. Militant du PCF, Jean-Michel est aussi, depuis 1956, militant de la petite section française de la IVe Internationale alors engagée dans « l’entrisme sui-generis » et donc son engagement trotskiste ne le conduit pas à quitter le PCF (il le fera en 1970, lorsqu’il sera nommé chirurgien de l’hôpital d’Eaubonne) . Cette double appartenance lui permet de préserver des multiples liens avec le mouvement ouvrier réel, de ne jamais sombrer dans le marxisme académique ou dans le dogmatisme des petites sectes. En 1967, cela lui permet aussi d’accéder au Vietnam avec le double avantage d’y être invité en tant que membre d’un « parti frère » et d’y être apprécié pour sa capacité de critique de la ligne de son parti, alors considérée par la direction vietnamienne comme timorée. Si l’auteur ne s’attarde pas dans ces notes ce n’était pas leur but à analyser cet aspect particulier de l’orientation de la IVe Internationale alors, il permet au lecteur attentif d’entrevoir un aspect de celle-ci, qui a sans doute joué un rôle important dans l’histoire de notre mouvement, le préservant des dérives les plus dogmatiques et sectaires et lui permettant de préserver toujours son esprit critique.

Un livre à lire absolument donc, même si un lecteur non féru de géographie ni de science médicale regrettera que manque une carte du Vietnam ainsi qu’un appareil de notes explicitant certains termes qui, évidents pour un chirurgien, restent inaccessibles au commun des mortels.

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