Bilan des élections au Brésil

, par LÖWY Michael

Comme le laissaient prévoir les sondages depuis plusieurs semaines, Fernando Henrique Cardoso, candidat de la coalition entre le parti Social démocrate brésilien et le Parti du Front Libéral a été élu président de la République au premier tour, avec 54,3 % des votes contre 27 % à Luis Inacio « Lula » da Silva, candidat du Front Brésil Populaire, qui incluait, avec le PT (parti des Travailleurs), le PSB (Parti Socialiste), le PPS (Parti Populaire Socialiste), le PCdoB (Parti Communiste du Brésil), le Parti Vert, etc. Les autres candidats sont venus loin derrière, avec moins de 5 % pour Orestes Quercia, du PMDB, Leonel Brizola, du PDT, et autres. Seul Eneas Carneiro, un candidat nouveau au discours autoritaire et « apolitique » a dépassé les 5 %.

Cette victoire de Cardoso - placé, il y a quelques moins encore, loin derrière Lula dans les sondages - a une explication très concrète : elle repose, presque exclusivement, sur le succès de son plan de stabilisation monétaire. Le « plan Real » (une dollarisation à peine déguisée de l’économie) a réussi à stopper l’inflation pendant les deux derniers mois de la campagne électorale. La souffrance de la population pauvre à cause de l’inflation de 40 % au mois était telle, que son arrêt, même au prix d’une baisse du salaire réel, a été reçu comme une véritable délivrance. L’importance de cette question a été sans doute sous-estimé par le PT, qui n’a pas su trouver la parade ; mais de toute façon, les arguments de Lula et ses amis pesaient peu face à la réalité de l’interruption de la spirale inflationnaire. Ce résultat a été obtenu, dans une large mesure, grâce à un effort volontariste de discipline des prix de la part des entrepreneurs et gros commerçants, intéresses au succès du plan, et donc à la victoire de leur candidat, Cardoso, contre Lula. Reste à savoir si cette miraculeuse autodiscipline du capital va durer aussi après les élections : le précédent du plan Cruzado de 1986 incite au scepticisme. Destiné à assurer la victoire électorale au parti gouvernemental (alors le PMDB) grâce à la stabilisation monétaire, il n’a pas pu empêcher l’inflation de reprendre de plus belle.... après les élections.

Fernando Henrique Cardoso est loin d’être un inconnu en France : sociologue de formation marxiste, intellectuel brillant, exilé pendant des années au Chili et en France, il est un des pères de la théorie de la dépendance. Or, au cours des dernières années il semblait se rallier de plus en plus au credo néo-libéral du F.M.I., et finalement il choisira, lors des élections de 1994, une alliance avec le PFL, le parti des grands banquiers et propriétaires fonciers, fondé par d’anciens partisan du régime militaire qui ne l’ont abandonné qu’au dernier moment. Son programme comporte des nombreuses reformes (y compris une réforme agraire), mais aussi la continuation des privatisations et du payement de la dette externe.

Quelle sera dans la période qui s’ouvre la position du Parti des Travailleurs ? Le PT a considérablement renforcé sa représentation parlementaire, passant de 37 à 55 députés et d’un à quatre sénateurs. Il a aussi des fortes chances de voir son candidat, Victor Buaiz, être élu gouverneur de l’État d’Espirito Santo lors du deuxième tour en novembre. Les partis qui composaient le Front Populaire Brésilien compteront avec environ un cinquième ou un quart du Parlement.

Mais le PT n’est pas seulement un parti parlementaire, une machine électorale. Au contraire, c’est une réseau de militants qui s’étend dans tout le pays, et qui a des racines profondes dans le mouvement syndical, les associations de quartiers pauvres, les mouvements de paysans, les communautés de base. son activité est permanente et quotidienne, et elle vise, avant comme après les élections, à promouvoir la conscientisation et l’auto-organisation des travailleurs et des pauvres, des femmes, des noirs, de tous les exploités, exclus et opprimés par l’apartheid social produit et reproduit par le capitalisme au Brésil. C’est seulement grâce à cette auto-organisation que les victimes du système pourront un jour changer radicalement les fondements de la structure d’injustice sociale qui fait du Brésil une véritable « Suissinde » : Suisse pour les riches, Inde pour les pauvres.

Quelle sera la politique du PT comme principale force d’opposition au futur gouvernement du PSDB et du PFL autour de Cardoso ? Selon Francisco Weffort, brillant intellectuel et sociologue du PT (dans un article publié le 4 octobre dans le Jornal da Tarde), le Parti des Travailleurs doit rester dans l’opposition, mais en combinant ses efforts avec ceux du PSDB pour une perspective commune (une « ordre du jour » commun) pour aller vers la consolidation de la démocratie politique et vers une société moins inégale : ce pourrait être le début d’une « deuxième révolution démocratique »au Brésil (la première étant celle de 1930).

Il est permis de considérer ce scénario comme trop optimiste. Quelles que puissent être les intentions réformatrices du PSDB ou de Cardoso lui-même, leur acceptation du cadre néo-libéral imposé par le F.ML et les banques internationales, et leur alliance avec les politiciens conservateurs et corrompus de PFL, rend peu probables des véritables reformes de structure. Celles-ci - reforme agraire effective, reforme tributaire favorable aux salariés, redistribution de la rente, moratoire de la dette externe - figuraient dans le programme du PT, qui se proposait, lui, une radicale « révolution démocratique » au Brésil. C’est à l’aune de ce programme-là que pourra être jugée la politique du futur gouvernement formé par Cardoso.

La réalisation d’une révolution démocratique au Brésil, la fin de l’apartheid social et de l’exclusion de la majorité de la population des fruits du développement économique que de la capacité du PT à organiser et conscientiser les
travailleurs(euses) et les pauvres, et de promouvoir leurs luttes pour le pain, la terre, la démocratie.

NB : le résultat des élections cette année au Mexique, Brésil, El Salvador, Venezuela (hier Nicaragua) montre que la nouvelle gauche latino-américaine, celle qui s’organise autour du Forum de S. Paulo et qui essaye de dépasser les impasses de la social-démocratie et du communisme de type stalinien, n’a pas encore réussi à gagner le soutien de la majorité des pauvres, mais ne représente pas moins une force réelle, profondément implantée dans le peuple travailleur, et bien plus puissante qu’il y a dix ou vingt années.

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