Guadeloupe

Victoire de la grève générale ! Entretien

, par LOLLIA Alex, MALEWSKI Jan

  • Comment apprécies-tu l’accord finalement obtenu ?

Alex Lollia : C’est un succès considérable pour le mouvement populaire guadeloupéen, dans la mesure où cet accord prend en compte non seulement les salaires, le niveau de vie des salariés, mais également la question de l’éducation. Car cela fait des années que les parents et les enseignants se mobilisent pour obtenir plus d’enseignants dans les écoles et cela n’a été possible que grâce à la mobilisation commencée le 20 janvier. Sur la question de l’élargissement des droits et des libertés syndicales, des services publics, la question de l’eau, de la santé, de la production agricole, de l’aménagement du territoire, il y a des réponses qui certes ne nous donnent pas totalement satisfaction, mais qui ont le mérite d’indiquer qu’il y a un vrai problème dans ces secteurs en Guadeloupe et les différents acteurs qui sont en face de nous ont bien été obligés de donner des réponses aux questions posées par les classes populaires et le LKP.
En définitive c’est une victoire. Mais nous devons rester lucides : cette victoire globale, nous devons la concrétiser de manière locale, je veux dire par le maintien de la vigilance des acteurs de chaque branche d’activité.

  • C’est-à-dire... ?

Alex Lollia : Nous avons signé l’accord sur les salaires — 200 euros nets d’augmentation des salaires jusqu’à 1,4 fois le SMIC, augmentation de 6 % jusqu’à 1,6 fois le SMIC et de 3 % au-delà — il faut maintenant que chaque patron, chaque entreprise adhère à l’accord. Comme on le sait, le MEDEF n’a pas signé cet accord et chaque patron aujourd’hui semble vouloir se réclamer du MEDEF pour ne pas l’appliquer de manière directe. C’est pourquoi dans la grande distribution la Centrale des travailleurs unis (CTU) mène une grève avec près de 2000 salariés, dans deux grands groupes, Cora-Match-Ecomax et le Groupe Bernard Hayot. Ces patrons, qui ne voulaient pas signer, sont sur le point de le faire parce que la pression est très forte et les travailleurs sont absolument déterminés à arracher l’application de l’accord. Les grèves continuent donc, non seulement dans le commerce mais également dans l’hôtellerie, parce qu’il y a une opposition frontale entre Nicolas Vion, qui représente les patrons de l’hôtellerie, et les syndicats présents dans ce secteur. Ce monsieur prétend qu’il ne signera jamais, quoi qu’il arrive. C’est ainsi qu’on peut comprendre la formule d’Elie Domota qui dit : « Ils vont signer ou ils vont partir ». Il en va de même dans les collectivités territoriales où pendant longtemps les travailleurs ont été considérés comme de simples agents électoraux. Aujourd’hui, face aux maires, ils réclament l’application de la loi.

  • C’est la poursuite de la tradition esclavagiste : les propriétaires d’esclaves furent payés par Paris lors de l’abolition de l’esclavage [1] et aujourd’hui leurs descendants, devenus capitalistes, sont dans la continuité en voulant que Paris leur paye les augmentations des salaires...

Alex Lollia : C’est bien cela. Le patronat guadeloupéen réclame que les questions posées par le LKP et par les syndicats soient résolues par l’État. Il faut dire que le patronat guadeloupéen, et singulièrement le grand patronat, a été l’enfant chéri de l’État colonial. Il bénéficie depuis des dizaines d’années de défiscalisation, de zones franches, d’allégements de cotisations patronales, des lois européennes, des lois Perben, des lois Paul (ministre socialiste des colonies) et Aubry. Il se comporte comme l’enfant gâté du colonialisme. Aujourd’hui , effectivement, le pouvoir colonial a du mal à répondre à tous les besoins du patronat face à la pression populaire. Voilà pourquoi ce patronat se rebiffe contre l’État, entre les mains duquel il n’a pas cessé de manger. Il y a comme un conflit larvé entre les grands groupes békés et l’État à travers Yves Jego. Nous devons profiter de ce conflit pour les déstabiliser, mais nous savons bien que l’État et la bourgeoisie vont se réconcilier sur le dos des salariés si nous ne sommes pas suffisamment vigilants et déterminés.

  • Comment le LKP a-t-il réussi à créer ce rapport de forces qui a fini par conduire à l’accord ?

Alex Lollia : Le LKP est l’expression de deux choses.
Premièrement d’un mécontentement généralisé de la population qui depuis le passage à l’euro voit son pouvoir d’achat réduit à une peau de chagrin. Nous qui sommes syndicalistes, nous rencontrons tous les jours des dizaines, voire des centaines de salariés, qui nous disent : « On n’en peut plus, la fin du mois pour nous c’est le 10 — après nous nous débrouillons pour colmater les brèches, pour répondre à nos besoins essentiels, pour pouvoir nous nourrir, pour pouvoir payer le logement, le téléphone, l’eau, l’électricité... ». Il y a donc un mécontentement qui vient de très, très loin. A la CTU nous avions déjà écrit plusieurs articles sur ce sujet et nous avions préparé nos militants à ce combat-là. L’UGTG [2] également mène depuis des années des combats sur ce terrain-là, de manière différente de la nôtre — mais ce n’est pas cela qui est essentiel aujourd’hui ! Chacun sentait bien que la Guadeloupe allait exploser ou elle allait imploser. « La Guadeloupe : vers l’implosion ou l’explosion », tel était l’un des derniers thèmes des séminaires organisés par la CTU. L’intelligence du LKP a été de constituer un véritable programme de revendications qui concernait toutes les couches populaires de notre société. Chacun pouvait s’y reconnaître. Et au-delà des divergences, les organisations qui représentent véritablement les couches populaires ne pouvaient qu’adhérer à un tel mouvement.
Deuxièmement, je crois que cela dépasse les revendications matérielles. Il y va de la survie du peuple guadeloupéen. Depuis la fin de l’économie de plantation et sa transformation en économie de consommation, le peuple guadeloupéen voit ses traits culturels et ses fondements sociétaux littéralement s’effondrer. La langue, la musique, la vision du monde que nous avons — tout cela est en train de disparaître sous le double rouleau compresseur de l’assimilation et de la mondialisation qui ont la tentation de créer un homme unidimensionnel. Il y a donc une réaction de survie. Les peuples sont comme des hommes, ils refusent de mourir. Il y a eu un sursaut guadeloupéen, initié essentiellement par les couches populaires, et c’est ce qui permet de comprendre que hier, le samedi 7 mars, bien que l’accord ait suspendu le mouvement de grève générale, il y avait quand même près de 30 000 personnes dans les rues, sans appel à la grève.
Le mouvement n’est donc pas terminé. Je crois que le peuple en veut davantage. Son expression politique n’est pas encore claire, mais au-delà des revendications matérielles de satisfaction immédiate, il y a une volonté de transformations de la société et d’aller plus loin. C’est la question du pouvoir qui commence à se poser véritablement dans ce pays.

* Les principaux syndicats qui ont constitué le LKP — l’UGTG, la CTU et même la CGTG d’une certaine manière — sont très différents des syndicats dans l’Hexagone, ce sont des syndicats nouveaux, qui n’ont pas les mêmes traditions de conservatisme bureaucratique. Penses-tu que cela a joué un rôle dans la possibilité d’unité d’action, au-delà des divergences ?

Alex Lollia : En premier lieu, nous réclamons la reconnaissance du fait syndical guadeloupéen. L’immense majorité des salariés, plus de 80 %, sont organisés dans des syndicats qui ne sont pas subordonnés à la bureaucratie de la CFDT, de FO ou de la CGT en France. Ce qui donne une liberté d’action à ces organisations syndicales et le peuple travailleur se reconnaît à travers elles alors qu’elles ne prennent pas leurs ordres à Paris. Donc il était beaucoup plus facile à ces centrales indépendantes des syndicats français de constituer un front. Et les autres, qui sont liées aux centrales françaises, ne pouvaient que marcher sous la pression de leurs militants de base. Notre indépendance syndicale à l’égard de la France a permis cette unité et a permis aux salariés de peser de tout leur poids dans la balance, sans les entraves bureaucratiques que peuvent constituer les grandes centrales en France. Par ailleurs, l’histoire du mouvement syndical guadeloupéen, qui commence quarante ans après l’abolition de l’esclavage (1848), est marqué par une lutte frontale contre un patronat sans vergogne. Le salariat a très rapidement compris le mécanisme de la lutte des classes

  • Le LKP est une structure unitaire, dont on voit bien comment il est organisé au niveau central à la Mutualité en Guadeloupe, mais est-il aussi organisé à la base ?

Alex Lollia : Il y a effectivement une direction qui se réunit régulièrement à la Mutualité, par contre à la base il y a certes une unité syndicale, c’est l’orientation du collectif. Mais ce n’est pas le liyannaj de base qui détermine l’orientation du collectif. Les décisions viennent d’en haut et sont appliquées par la base. Nous, à la CTU, nous disons que le mouvement populaire n’appartient pas aux dirigeants du LKP, que le mouvement populaire doit s’auto-organiser et décider ensemble, de manière démocratique, et c’est la direction qui a le devoir d’appliquer les décisions prises ensemble en assemblée générale. La structure actuelle du mouvement reflète une faiblesse de l’auto-organisation des masses, ce qui a permis une signature sans qu’il y ait vraiment eu un débat profond dans les masses populaires. Voilà pourquoi les grèves continuent... S’il y avait eu un débat profond dans les différents secteurs, dans les différentes entreprises, en assemblée générale devant la Mutualité, il se pourrait que l’accord n’aurait pas été signé, parce que les masses populaires ne comprennent pas cette précipitation qui a poussé à sa signature. Et précisément, elles marquent leur mécontentement ou leurs divergences en poursuivant les grèves sur le terrain.

  • Comment le LKP va-t-il continuer maintenant que la grève générale est suspendue, même si des grèves se poursuivent ? Que va-t-il devenir ?

Alex Lollia : Chacun prête au LKP des prétentions... Par exemple on lui prête des prétentions électorales. M. Victorin Lurel, président socialiste de la région, n’a qu’une obsession : « Est-ce que je ne vais pas perdre “ma région” si le LKP décide de présenter une liste aux prochaines élections ? » Telle n’est pas, à ce que je sache, l’intention du LKP.
Le LKP doit rester le lieu du contre-pouvoir. Le contre-pouvoir aux institutions en place mais également le contre-pouvoir par rapport à l’État français. C’est le lieu où le peuple peut s’exprimer et avancer des revendications qui sont reprises et dont la solution dépend des mobilisations que le LKP peut unifier. Le clan Sarkozy en Guadeloupe prépare activement des « états généraux » ; le LKP aura son mot à dire là-dessus. Peut-être faut-il aller vers des états généraux de fondation du peuple guadeloupéen, parce qu’il ne faut pas laisser aux politiciens professionnels le soin de récupérer les luttes menées par les travailleurs, les chômeurs, les retraités, les petits paysans, les pêcheurs, les artisans...

  • Il y a eu des tentatives de répression, en particulier tu en as été victime... Quelle était l’effet de cette répression sur le mouvement ?

Alex Lollia : C’est la première répression sauvage qui a eu lieu au Gosier, dont j’ai été victime, qui a mis le feu aux poudres. Il faut savoir qu’il y a une jeunesse qui ne travaille pas. Le chômage touche 75 % des 18-25 ans. Cette jeunesse se manifestait jusqu’alors par une violence qui se tournait contre elle-même, violence par le suicide, par l’alcool, par la drogue... Or cette jeunesse a le sentiment que le pouvoir a une responsabilité immense dans la situation qu’elle connaît. Nous avons eu à discuter avec les jeunes dès le début du mouvement et ils nous ont dit qu’ils n’interviendront pas tant que cela se passe bien, tant que le LKP dirige le mouvement. Mais dès lors que les forces de l’ordre ont frappé et franchi la ligne jaune, les jeunes sont entrés en mouvement et ont obligé la répression à reculer et les gendarmes à retourner dans leurs casernes.
Donc il y a une participation très active des jeunes dans ce combat, une prise de conscience de l’état colonial de la Guadeloupe et de la pwofitasyion dont le peuple est victime. La pwofitasyon, à qui profite-t-elle sinon à une classe béké, à un patronat et à un État, qui veut garantir sa présence géopolitique dans la région de la Caraïbe et de l’Amérique centrale. Chaque répression renforce la détermination des salariés.
Aujourd’hui j’ai entendu le procureur de la République, Jean-Michel Prêtre, engager des enquêtes sur les déclarations d’Elie Domota — ou bien les patrons vont signer ou bien ils vont partir. On lui prête des intentions racistes... Mais j’ai bien entendu aussi le candidat à la présidentielle, Nicolas Sarkozy, dire la phrase : « La France, on l’aime ou on la quitte... » L’administration coloniale, en Guadeloupe en tout cas, n’a pas alors trouvé cela choquant. Au contraire, l’administration ici pourchasse les travailleurs haïtiens, les travailleurs dominicains, au mépris de toute loi et de toute dignité humaine ! On sait bien qu’il y a des voleurs en col blanc, qui circulent en Guadeloupe, on sait bien qu’il y a des détournements de fonds. On sait bien qu’il y a un racisme complètement ouvert... J’ai participé à des réunions et j’ai vu comment était composé l’aréopage autour du préfet : je me croyais en Rhodésie ou en Afrique du Sud ! Que le préfet et M. Prêtre sachent bien qu’ils sont les représentants d’un État colonial et que dans une tel État le racisme, le déni du droit humain, le déni du droit du peuple à disposer de lui-même ne peuvent qu’exister. Et que c’est une forme du racisme.

  • Comment le LKP ou ses composantes peuvent-ils aujourd’hui aider les travailleurs de la Martinique, de la Réunion, des autres DOM-TOM, mais aussi les travailleurs de France à élargir cette victoire, qui concerne tout le monde, car les revendications, en particulier salariales, ne sont pas spécifiques ?

Alex Lollia : Des moyens matériels, nous n’en avons pas... Mais le plus grand moyen du LKP pour aider les travailleurs de la Martinique, de la Réunion et aussi de la France coloniale, c’est l’exemplarité du combat. 44 jours de grève reconductible, où le peuple n’a jamais été autant mobilisé et au cours desquels nous n’avons jamais cédé à quelque pression d’où qu’elle vienne... L’exemplarité est donc le moyen essentiel pour influencer les luttes, surtout en France, parce que je crois que les travailleurs français regardent et ne peuvent que se dire que si en Guadeloupe nous avons obtenu 200 euros d’augmentation nette, ce n’est pas possible qu’ils ne parviennent pas à l’obtenir aussi en France. Ce que nous attendons de la part des travailleurs français, c’est qu’ils entament un combat frontal contre l’État et de ce combat frontal naîtront certainement des rapports nouveaux entre eux et les travailleurs des dernières colonies, parce que évidemment il y a beaucoup de préjugés à déblayer, beaucoup de malentendus à clarifier entre le mouvement syndical français et le mouvement syndical guadeloupéen, entre la classe ouvrière française et les couches populaires de la Guadeloupe. On nous prend trop souvent, dans les hautes sphères du pouvoir mais également parfois dans les couches populaires françaises mal informées, comme les « danseuses de la France ». Certains s’imaginent que les gens sont là bénéficiant de l’aide de l’État, d’allocations en se tournant les pouces sous les cocotiers...
De même, ce long combat a été un facteur extraordinaire d’éducation des couches populaires guadeloupéennes. Chacun sait désormais qu’il n’y a pas une seule « France » qui se confondrait avec l’État colonial. Il y a également la France anticolonialiste et anticapitaliste. Beaucoup ont été surpris de voir des touristes venus de France participer spontanément aux manifestations populaires.

  • Comment Olivier Besancenot du Nouveau parti anticapitaliste de France a-t-il été reçu aux Antilles ?

Alex Lollia : L’effet de son voyage fut excellent. Olivier a été reçu comme l’un des nôtres, c’est-à-dire comme un dirigeant du mouvement ouvrier. Son origine importait peu, les gens se reconnaissent dans les discours qu’il tient. Il a reçu un accueil populaire extrêmement chaleureux, partout. Comme aucun autre — et il y a eu aussi José Bové, des gens du POI, Ségolène Royale : aucun d’entre eux n’a reçu un accueil aussi enthousiaste et aucun n’a osé aller sur les barrages, alors qu’Olivier Besancenot y a été accueilli naturellement et avec joie par la jeunesse mobilisée.

P.-S.

Propos recueillis par téléphone, le 8 mars par Jan Malewski.

Notes

[1En application de la loi du 30 avril 1849 les planteurs et les colons ont reçu près de 6 millions de francs de l’époque pour « dédommagement » de la libération d’environ 248 500 esclaves (plus de 87 000 en Guadeloupe, près de 74 450 en Martinique, 60 650 à La Réunion, 12 500 en Guyane, plus de 10 000 au Sénégal d’après les demandes d’indemnisation présentées par les propriétaires). Faut-il préciser que les esclaves n’ont pas été indemnisés...

[2L’Union générale des travailleurs de Guadeloupe est la plus importante organisation syndicale dans l’île (51,67 % des suffrages aux élections prud’homales du 3 décembre 2008). Fondée en 1973, l’UGTG se prononce pour l’indépendance et le droit à l’autodétermination. Depuis son 12e Congrès, en avril 2008, c’est Elie Domota (41 ans) qui est son secrétaire général.