Le Manifeste de la LCR est en débat

, par JOHSUA Samuel

Le Manifeste « Le monde doit changer de base » a pour fonction principale de définir ce que la LCR propose comme réponse aux nécessités contemporaines du combat pour une alternative socialiste. Le dernier Manifeste de notre organisation, « À gauche du possible », date de 1991. Il avait comme intérêt majeur de défendre la perspective révolutionnaire, alors que la chute du Mur semblait emporter non seulement un régime détestable, mais aussi l’idée même du communisme. La Mitterrandie avait plongé la gauche française dans un état de coma profond. Et, à l’échelle mondiale, la vague libérale prenait un élan dévastateur. Depuis, les choses ont changé. Les luttes de 1995 en France, la naissance et le développement du mouvement altermondialiste, le renforcement des organisations de la gauche radicale en Europe ont changé la donne. La LCR en particulier a acquis une plus grande visibilité, et partant de plus grandes responsabilités. On lui demande à juste titre quelles perspectives programmatiques elle offre pour fonder le changement radical qu’elle appelle de ses vœux. Elle a donc décidé de s’attacher à traiter les principales questions nouvelles (au niveau de l’analyse théorique comme à celui des choix stratégiques) issues du mouvement ouvrier et du mouvement social de la dernière décennie. Cette élaboration est d’abord la propriété de ses militant-e-s, mais l’ambition est plus grande : être une contribution aux débats sur les fondements d’une nouvelle force anticapitaliste et un outil pour discuter des propositions d’autres forces et militants intéressés à ce processus.

Dans l’immédiat, seules les instances de direction de l’organisation ont contribué à une première élaboration, aidées pour cette tâche par une commission spécialisée. Mais déjà de nombreuses questions de fond sont sur la sellette, dont certaines sont abordées dans le présent numéro de Critique Communiste. En dehors des questions qui font l’objet de débats entre les courants de la LCR depuis quelques années (par exemple sur la manière d’envisager la nature et le processus de constitution d’une nouvelle force anticapitaliste en France), elles touchent à l’analyse de la situation mondiale, aux nouveautés et aux permanences qu’elle comporte, comme aux nouvelles questions stratégiques auxquelles nous sommes confrontés. La discussion de ces questions a donné lieu à une très large plage d’accord. Cela concerne en tout premier lieu l’actualité et l’urgence d’une alternative socialiste à un monde capitaliste globalisé dont les dérèglements sont de plus en plus coûteux et dangereux. L’accord est très clair aussi sur la prise en compte de la question écologique (désormais inévitablement au cœur de la perspective socialiste), sur l’analyse des mutations du prolétariat, sur la place du combat féministe. À partir de ces éléments, l’ambition du Manifeste est de dégager un socle de revendications « transitoires » qui fassent le lien entre l’état actuel des exigences populaires comme du rapport de forces où elles s’expriment, et la nécessité d’une lutte globale pour un changement de système social, pour un gouvernement au service des travailleurs-ses, appuyé sur le développement généralisé du contrôle de la société par les travailleur-se-s et la population en général. À rebours des positions gradualistes, ou de celles qui proposent de s’émanciper de la question même du pouvoir, il décrit comment ce processus ne peut développer ses potentialités sans déboucher sur la rupture révolutionnaire avec le système en place et ses institutions étatiques.

Le Manifeste devra être jugé à sa capacité d’exprimer correctement cette ambition. Comme il devra l’être sur la manière, renouvelée, d’aborder les questions de la démocratie socialiste et de son fonctionnement économique à la lumière des expériences passées, ainsi qu’à celles des promesses contenues dans les mouvements sociaux contemporains. Dans tout le Manifeste domine le choix de prendre l’auto-émancipation comme fondement de notre stratégie et de la finalité de nos combats.

Le débat a aussi pointé des problèmes à approfondir, qui sont souvent les mêmes que ceux qui sont discutés dans le mouvement social anticapitaliste en général.

La globalisation, une « nouvelle phase » dans l’histoire du capitalisme ?

Il ne fait de doute pour personne que la rupture néo-libérale provoque des transformations d’ampleur dans la structure du capitalisme, dans ses formes d’existence comme dans ses contradictions. Jusqu’à quel point ? Est-il correct de parler de « contre-révolution » à ce propos ? Souvent nombre de théoriciens lient la globalisation avec la fin des États nations. Les multinationales ont-elles perdu toute liaison avec les États ? Le cas spécifique des rapports entre les États européens et l’Union européenne peut-il servir de modèle pour en discuter, si l’on s’intéresse aux autres puissances impérialistes et à la Chine montante ? D’une manière plus fondamentale encore les théories classiques de l’impérialisme doivent-elles être abandonnées, substantiellement modifiées dans la nouvelle période, ou seulement aménagées ?

Place et dynamique de la défense des acquis sociaux

Une des caractéristiques du tournant néolibéral est la remise en cause de plus en plus profonde des acquis sociaux issus de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. L’ampleur de cette remise en cause ne fait pas désaccord, mais il y a un débat - non à la LCR, mais dans le mouvement social et dans d’autres partis - sur la portée de la perte des fonctions sociales des États remontant à cette période. Sur une longue période notre objectif doit-il être de chercher à rétablir les mécanismes de l’époque ? Cette question à son tour se divise en deux sous questions. Est-il possible d’y parvenir sans une remise en cause plus fondamentale du rapport de propriété capitaliste ? N’a t-on pas tendance à idéaliser une période en tout point capitaliste ? Comment se distingue de cette perspective tournée vers ce passé idéalisé notre volonté de s’appuyer sur la défense des acquis sociaux dans une perspective de rupture avec le système ?

Quelle place donner aux luttes pour des réformes institutionnelles de la démocratie bourgeoise ?

Dans une dynamique de transition, il est logique de tenir compte des rapports de force qui empêchent d’imaginer une lutte immédiate pour une démocratie socialiste. L’accord est général sur la critique des fondements antidémocratiques de l’Union européenne comme sur ceux de la Cinquième République en France. À partir de là, faut-il engager un combat pour une réorganisation des pouvoirs (par exemple par l’instauration de nouvelles chambres représentant directement les organisation syndicales, associatives, etc.) dans le cadre capitaliste ou plutôt miser seulement sur une dynamique de lutte qui poserait la question d’une modification radicale des formes de pouvoir ?

Quelles potentialités recèlent les nouvelles formes d’engagement social et politique ?

Certains théoriciens ont non seulement vu dans les mobilisations altermondialistes la traduction de la nouvelle forme capitaliste, mais en ont déduit que la lutte pour un pouvoir alternatif appartenait au passé. L’accord est général à la LCR quant à l’impossibilité de les suivre sur ce terrain, sauf à laisser le champ libre en définitive aux classes dominantes. Mais il vrai que les mobilisations altermondialistes ont donné jour à de nouvelles formes d’engagement, plus consensuelles, plus respectueuses des diversités que par le passé. Plus fragiles aussi parfois. Ces données sont-elles durables ou conjoncturelles, et dans quelle mesure ? Dans ce cadre, une mention spéciale doit être attribuée aux aspirations libertaires et encore plus à la question dite de « l’individualisme ». Commet les intégrer dans une perspective renouvelée du combat collectif anticapitaliste ?

Contenus et dynamique de la lutte contre le rapport salarial capitaliste

Les rapports de force entre les classes s’étant fortement dégradés en 20 ans, les luttes se sont concentrées à juste titre sur le droit à l’emploi. Mais cet emploi demeurant dans un cadre capitaliste, il a pour conséquence un rapport salarial lui aussi capitaliste, ce qu’on a tendance à perdre de vue. Exploitation bien sûr, mais aussi dépossession de son travail, soumission hiérarchique, sont les marques de ce rapport. Quelle place donner à ce thème ? Dans quelle mesure une révolution socialiste aurait-elle à son programme immédiat « l’abolition du salariat » dont parle la Charte d’Amiens, fondatrice du syndicalisme français, que faut-il entendre exactement par ce terme d’abolition ? Abolition de l’exploitation capitaliste ? Abolition du salariat en général ?

Organisation de la vie démocratique (économique, politique, sociale) dans une société post-capitaliste

L’aspect économique de cette question avait été discuté depuis longtemps dans la LCR, et - avec des points de vue différents sur la pondération - un accord assez large existe sur un mélange de plusieurs formes de propriété. Ceci va de pair avec une attention toute particulière à ne pas confondre l’appropriation sociale avec l’étatisation. La LCR a décidé à une large majorité, lors de son dernier Congrès, de supprimer de ses statuts la référence à la « dictature du prolétariat ». Cette décision ouvre plutôt qu’elle ne ferme le débat sur la nature de l’organisation des pouvoirs dans une société ayant aboli la domination des rapports de production capitalistes. Quelle plae pour la démocratie directe d’assemblée ? Pour la démocratie représentative ? Pour le suffrage universel ? Pour la fusion des tâches législatives et exécutives ou au contraire leur séparation ? Comment comprendre la perspective de dépérissement de l’État à la lumière des révolutions passées ?

Sur ces questions, comme sur toutes les autres, le débat est ouvert. Non seulement à nos adhérent-es, mais à tous ceux et celles qui estiment important que la perspective révolutionnaire soit construite collectivement, approfondie ensemble, sans craindre désaccords et polémiques. La forme de cette élaboration est nouvelle pour la LCR. Un premier document a été proposé et soumis à amendements, et le projet connaîtra d’autres versions avant qu’il soit proposé au vote d’un Congrès ou d’une Conférence nationale. Les projets successifs, mais aussi les contributions et propositions d’amendements seront publics, et tout le monde pourra y contribuer, en passant par le site de la LCR (http://www.lcr-rouge.org). Il faudra parvenir à apprivoiser un mode d’élaboration décentralisé dans une large mesure. Mais l’enjeu en vaut la peine !

S. J.

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