De Negri aux paris d’une social-démocratie libertaire : philosophie politique et altermondialisme

, par CORCUFF Philippe

Liés aux enjeux intellectuels traités dans notre livre (Les grands penseurs de la politique - Trajets critiques en philosophie politique, Armand Colin, 2005) se dessinent des défis plus directement politiques, qui sont en germe dans la galaxie altermondialiste émergente.

 Empire et Multitude

Le philosophe italien Antonio Negri contribue à renouveler la théorie politique en ce début du XXIe siècle, en lien avec les combats altermondialistes, tout en puisant dans les ressources classiques de Spinoza et de Marx.

Empire, l’ouvrage qu’il a écrit avec l’universitaire américain Michael Hardt [1], est devenu un best-seller international de la contestation. Il apparaît symptomatique de certaines questions qui travaillent l’altermondialisme. Hardt et Negri s’efforcent de créer un cadre postmarxiste, toujours alimenté par Marx, mais qui cherche une ouverture du côté du « nietzschéisme français » (Gilles Deleuze, Michel Foucault).

« L’Empire » serait la forme suprême de la domination internationalisée du capitalisme. Il se déploierait dans une logique incessante de mobilité à l’intérieur de réseaux. Il se présenterait comme un « pouvoir absolu » (p.67), qui n’aurait « plus d’extérieur » (p.235). Cependant, de nouvelles possibilités de libération émergeraient « à l’intérieur de l’Empire » (p.93). Ce sont « les résistances, les luttes et les désirs de la multitude » (p.21). Dispersée, « la multitude est une multiplicité, un ensemble d’individualités » (p.140). C’est de la confrontation avec les pouvoirs « constitués » (institutions, représentation politique) que surgirait « le pouvoir constituant de la multitude » (l’effervescence créatrice des subjectivités). Face aux dérives de l’institutionnalisation (« le constitué ») rencontrées de manière récurrente par les mouvements émancipateurs, nos deux auteurs mettent en avant la dimension dynamique des subjectivités (« le constituant »). Mais, dans une focalisation sur « ce qui bouge », ils évitent de se confronter à la question des institutions (qui ont aussi des aspects protecteurs des droits individuels et collectifs), et donc au problème de la stabilisation relative des liens sociaux.

Hardt et Negri abordent de front la question de la pluralité humaine. Mais leur combinaison de marxisme et de nietzschéisme risque de juxtaposer les inconvénients de ces deux courants intellectuels : d’une part, celui d’une vision encore plus homogène de l’ordre établi que les marxistes (l’Empire) et, de l’autre, celui d’une vue émiettée des luttes sociales empruntée à la tradition nietzschéenne (la Multitude). Le monde existant apparaît trop cohérent et les forces de résistance trop éclatées. Dans Multitude, leur second livre, Hardt et Negri déplacent leurs formulations : la multitude serait « faite de singularités agissant en commun » [2]. Et d’ajouter : « il n’y a pas de contradiction conceptuelle ou réelle entre singularité et être en commun (commonality) » (ibid.). Cette harmonie postulée entre les singularités individuelles et l’espace commun a quelque chose d’un peu magique, qui garde un vague parfum de « synthèse » hégélienne.

  Une social-démocratie libertaire ?

Certains fils des analyses déployées dans nos trois chapitres, si on les associe, nous écartent quelque peu du style de politique altermondialiste défendu par Negri et Hardt. Ils esquissent un autre cheminement, que l’on qualifiera provisoirement de social-démocratie libertaire [3], en tant que traduction politique de la problématique philosophique des transcendances relatives tracée dans la troisième partie. Qu’est-ce à dire ?

  • Les outils critiques marxiens continueraient d’insérer la social-démocratie libertaire dans un horizon anticapitaliste ; le capitalisme demeure injuste socialement tout en réduisant l’individualité à une définition marchande bornée.

La social-démocratie libertaire prendrait appui sur une critique sociale pluraliste (comme la sociologie de Bourdieu) éclairant une diversité de modes de dominations autonomes, plus ou moins en interaction, sans se limiter à la mise en cause d’un « système » d’exploitation unifié (comme « le système capitaliste » chez les marxistes ou « l’Empire » chez Negri).

Ce cadre abandonnerait la perspective d’une synthèse harmonieuse, pour bâtir, dans une logique proudhonienne, un espace public aménageant les tensions entre une pluralité d’identités, de pouvoirs, d’intérêts, etc. ; le libéralisme politique esquissé par Montesquieu comme la dialectique démocratique infinie suggérée par Merleau-Ponty offrent quelques ressources en ce sens.

  • Si l’on se retourne vers les classiques, la social-démocratie libertaire serait une façon de faire se croiser les attentes de sécurité vis-à-vis d’un cadre collectif (Hobbes, Locke) et la critique radicale des tendances oppressives à l’œuvre dans les cadres collectifs routinisés (La Boétie, Fichte).
  • Si l’on s’arrête plus spécifiquement sur la question de la démocratie, ce serait une manière de lier la stabilité procurée par les institutions représentatives aux critiques libertaires des dangers de dépossession inscrits dans ces institutions.
  • Si l’on s’intéresse aux débats sur la justice sociale, cela ouvrirait la perspective de la mise en tension d’un sens du possible et du praticable, à travers une théorie de la justice sociale (Rawls, Walzer), et d’une ouverture à l’impossible (Fichte, Benjamin, Lévinas, Derrida, Rancière) ; le dialogue du pragmatisme et de l’utopie mis en scène par More est de ce point de vue précieux, comme la tonalité exploratrice et expérimentale de Dewey.
  • Si l’on envisageait une « équilibration » entre les aspirations singulières de l’individualité et l’espace du commensurable propre aux solidarités collectives, les apports de Lévinas (« comparer l’incomparable ») comme des théoriciens de la reconnaissance (Honneth, Frazer) apparaîtraient stimulants.
  • Si on intégrait dans nos préoccupations l’avenir des générations futures, les conditions écologiques de reproductibilité de la vie humaine et les risques techno-scientifiques, cela nous pousserait à reformuler la notion de « progrès » (Benjamin, Jonas, Beck, Latour).

Il s’agit rien moins que d’inventer, en puisant dans des traditions héritées et dans des débats contemporains, un nouvelle politique d’émancipation pour le XXIe siècle. Ce pari a certes des composantes intellectuelles, mais il renvoie de manière plus profonde à une action collective et individuelle débordant largement les ressources intellectuelles. C’est là où une introduction à la philosophie politique rencontre inévitablement des limites pratiques.

Référence : Phlippe Corcuff, Les grands penseurs de la politique - Trajets critiques en philosophie politique, Paris, Armand Colin, collection « 128 », 128 pages, 2e édition refondue, septembre 2005, 9 euros.

Plan du livre

Introduction

 I. Anthropologies et philosophies politiques : de « la nature humaine » à la cité

1. Platon et les hiérarchies « naturelles »
2. Aristote : une anthropologie immédiatement politique
3. More ou le dialogue du pragmatisme et de l’utopie
4. Machiavel : un penseur de l’inquiétude éthique en politique
5. La Boétie : de la servitude volontaire à l’émancipation
6. L’anthropo-logique de Hobbes
7. Locke ou le précurseur du libéralisme politique
8. Montesquieu : du pouvoir à l’équilibre des pouvoirs
9. Rousseau : de l’inégalité au contrat social
10. Smith : économie politique et philosophie morale
10.1 Smith-1 et l’homo œconomicus
10.2 Smith-2 et la sympathie
11. Kant : vers la République cosmopolite
12. Éclairages croisés sur l’histoire : Fichte, Tocqueville et Benjamin
12.1 Fichte et la Révolution française
12.2 Fichte : de Rousseau à Machiavel
12.3 Tocqueville et la Révolution française
12.4 Benjamin ou l’histoire bousculée
13. Anthropologies et action chez Marx
13.1 Jugements de faits et jugements de valeurs
13.2 Une philosophie de l’action politique
13.3 Anthropologies
13.4 La société communiste et ses contradictions
14. Les sciences sociales et la critique de « la nature humaine »
14.1 Jalons sociologiques et ethnologiques
14.2 Face aux risques de relativisme éthique
15. Une relocalisation des anthropologies philosophiques : la sociologie des régimes d’action

 II. Domination et justice


1. Critiques de la domination
1.1 La portée critique du droit naturel chez Rousseau et Fichte
1.2 Marx et les chaînes du capitalisme
1.3 Les sciences sociales : complexité des figures de la domination
2. En guise de transition : critique sociale et idéaux
3. Théories de la justice
3.1 Platon : la mesure et la loi en questions
3.2 L’équité chez Aristote
3.3 Le libéralisme égalitaire de Rawls
3.4 L’égalité complexe chez Walzer
3.5 Politiques de la reconnaissance (Honneth, Frazer)
3.6 Philosophies écologistes (Jonas, Beck, Latour)
3.7 Aux frontières de la justice : l’éthique du visage de Lévinas

 III. La philosophie politique, entre fondements et déconstruction


1. Platon et les philosophies du fondement
2. Tentations relativistes et déconstruction
2.1 Perspectivisme et vie chez Nietzsche
2.2 Derrida-1 ou la déconstruction
3. D’autres chemins ?
3.1 Derrida-2 ou les limites de la déconstruction
3.2 Une liberté relative par la connaissance des déterminations : de Spinoza à Bourdieu
3.3 Démocratie, pluralité et indétermination : Proudhon, Dewey, Merleau-Ponty, Arendt, Lefort
3.4 Rancière et la Mésentente
3.5 L’exigeante radicalité de Wittgenstein

Conclusion : De Negri aux paris d’une social-démocratie libertaire
Bibliographie générale

Notes

[1Trad. Paris, Exils, 2002 (réédition poche 10/18).

[2Trad., Paris, La Découverte, 2004, p.131.

[3Sur l’hypothèse d’une social-démocratie libertaire, voir P. Corcuff, La société de verre (Paris, Armand Colin, 2002), La question individualiste (Latresne, Le Bord de l’Eau, 2003), et, en collaboration avec Jacques Ion et François de Singly, Politiques de l’individualisme (Textuel, septembre 2005).