Une science de « service public »

La sociologie des migrations d’Abdelmalek Sayad

, par KEUCHEYAN Razmig

C’est en sa qualité de sociologue « algérien » que l’on présente généralement Abdelmalek Sayad. Spécialiste des questions « algériennes », et particulièrement en France, son oeuvre n’aurait d’autre horizon que d’être vouée à son pays d’origine.
C’est entendu : Abdelmalek Sayad est algérien, et ses ouvrages largement consacrés à l’immigration algérienne en France. Mais l’on ne peut s’empêcher de sourire à l’idée que celui qui restera comme l’un des sociologues marquants de sa génération fût confiné, sans autre forme de procès, dans la catégorie des « experts-techniciens » d’une seule et unique thématique.
La sociologie des migrations, dont Sayad s’est fait le spécialiste, se veut au contraire un savoir universaliste. Son ambition ne fut autre que d’appréhender les phénomènes migratoires dans ce qu’ils ont d’invariant.

Ouvrage posthume publié sous la responsabilité de Pierre Bourdieu, dont il fut le collaborateur et ami [1], La double absence doit être considéré comme le bilan de plusieurs dizaines d’années de recherche sur les migrations. Alliant parfaite connaissance du terrain et maîtrise sans faille de l’outillage théorique des sciences sociales, Abdelmalek Sayad y propose une analyse minutieuse de ce que fut — et de ce qu’est à l’heure actuelle — la condition de l’immigré algérien en France.
Toutes les dimensions de cette condition sont passées en revue : la dimension économique bien sûr, mais aussi politique, culturelle et psychologique. L’oeuvre de Sayad est, au demeurant, tout entièrement tendue vers la volonté de porter à la conscience de ceux qui les subissent les mécanismes économiques, politiques et sociaux qui sont au principe des déplacements de population.
Elle s’adresse ainsi au premier chef aux immigrés eux-mêmes, ce qui fait d’elle, selon le mot de Pierre Bourdieu, une science « de service public ».
Les travaux relatifs à la question des migrations se bornent la plupart du temps à mettre au jour les ressorts de l’immigration, c’est-à-dire de la présence, dans un pays occidental (en général), d’une population venue d’ailleurs. Ils se donnent ainsi pour objet la partie la plus immédiatement « visible » des migrations, du point de vue du pays d’accueil à tout le moins. Les raisons de ce parti pris sont évidentes : ce qui intéresse les pouvoirs publics occidentaux, ce sont les conséquences que peut avoir l’installation de colonies étrangères sur l’ordre social de leur pays.
L’immigré n’a donc pour eux de réalité que dès lors qu’il franchit leur frontière : auparavant, il n’existe pas.

Immigrer sans émigrer ?

Selon Sayad, un tel parti pris est non seulement politiquement tendancieux, mais scientifiquement indéfendable. Il est la marque d’un ethnocentrisme plus ou moins délibéré avec lequel il s’agit de rompre, sous peine de n’avoir du phénomène migratoire qu’une compréhension partielle, c’est-à-dire partiale. Il n’est d’immigration, dit Sayad, qui n’ait été précédée par une émigration, c’est-à-dire par l’expulsion (intentionnelle) d’une population de son territoire d’origine. L’étude de l’immigration ne peut par conséquent faire l’économie de sa mise en rapport avec les conditions économiques, sociales et politiques qui sont au principe de l’émigration.
Le cas algérien est, de ce point de vue, particulièrement exemplaire. Les parallèles qu’on peut dresser entre lui et, par exemple, ce que subissent depuis une dizaine d’années les populations de l’ex-bloc soviétique, sont saisissants [2]. L’immigration algérienne en France commence à la fin du XIXe siècle. Elle se trouve être, de ce fait, le premier grand flux de population venu des pays du « tiers-monde ». L’arrivée des Algériens en Europe est indissociable de deux événements, eux-mêmes à l’évidence corrélés : la colonisation d’une part, et le sous-développement économique de l’autre. La colonisation de l’Algérie consista non seulement en un pillage systématique des ressources économiques (biens matériels et travail) du pays, mais, plus généralement, en l’anéantissement complet de son système social. L’économie algérienne, on le sait, était (et est encore dans une large mesure) une économie de type agricole. Or, la colonisation française, en détruisant cette dernière, a provoqué un exode rural sans précédent dont la conséquence fut, dans la mesure où les villes n’étaient nullement prêtes à accueillir l’arrivée massive de paysans, l’émigration forcée de ces derniers.
Une fois le processus d’émigration initié, le pays dans son ensemble s’enfonça dans une spirale de sous-développement économique qui n’a, de nos jours, toujours pas trouvé sa solution. Les hommes qui, jusque-là, avaient la charge de faire fonctionner les exploitations agricoles traditionnelles, furent envoyés en France, de sorte à ramener à leur famille l’argent que l’agriculture ne pourvoyait plus. Ces départs précipitèrent la paupérisation des villages, puisque dès lors, une part grandissante de la force de travail manquait à l’appel. D’années en années, la population algérienne devint ainsi de plus en plus tributaire de la présence de ses représentants en France, et la dépendance économique du pays alla en s’accroissant.

Apprendre à compter

L’immigration est loin d’être un événement d’ordre strictement économique. Contrairement à ce que prétendent les approches purement statistiques du phénomène, elle n’est en aucun cas un simple déplacement de « force de travail » ne trouvant plus à se réaliser sur son territoire d’origine. Toute immigration implique un « choc de civilisation » qui, dans la plupart des cas, voit s’affronter deux visions du monde : d’un côté, celle du pays d’origine, largement centrée sur la communauté, de l’autre, celle du pays d’accueil, cruellement individualiste.
L’émigration, nous l’avons dit, trouve sa source dans la volonté de l’émigré de contribuer à la survie économique de son village. De ce point de vue, il est clair qu’elle est conçue par l’ensemble des protagonistes comme un acte altruiste et désintéressé. Qui plus est, on peut dire que l’émigration est un phénomène par nature collectif, au sens où c’est à la communauté elle-même qu’incombe en dernière instance le choix de dépêcher l’un de ses membres à l’étranger. Ceci explique par exemple que dans les premières années d’immigration, l’ensemble de l’argent gagné par l’immigré est reversé à sa famille, ce dernier ne gardant pour lui que le strict minimum vital.

Processus d’individualisation

Or, avec le temps apparaît une tendance à la remise en cause de ce mode de partage financier. L’allongement de la présence en France induit en effet chez l’immigré la volonté de conserver à son propre usage une part grandissante du fruit de son travail. La raison de ce désir d’autonomie se trouve, selon A. Sayad, dans l’individualisation des valeurs sociales (c’est-à-dire morales) qui atteint les immigrés. Pour reprendre une terminologie quelque peu technique, on dira qu’elle découle de la substitution, chez ces derniers, de l’ « habitus » occidental à l’ « habitus » communautaire [3]. En somme, alors que dans sa première phase, l’émigration n’avait de sens que par rapport aux personnes que l’émigré laissait derrière lui, une propension à intégrer le strict utilitarisme du pays d’accueil se fait jour chez lui.
Ce renversement des valeurs ne va évidemment pas sans problèmes. Il a pour corollaire, d’une part, l’entrée en crise des rapports qu’entretient l’immigré avec sa communauté d’origine. Cette dernière, on s’en doute, ne manque pas une occasion de lui reprocher ce qu’elle perçoit comme un reniement. Mais d’autre part, il faut noter que l’intégration des valeurs occidentales par l’immigré n’est jamais complète. Ce dernier, souvent à son corps défendant, ne peut simplement résilier les valeurs communautaires qui furent les siennes. C’est ceci, précisément, qui condamne l’immigré à être un individu doublement absent : absent de son pays d’origine, en ce qu’il a renoncé à s’acquitter de sa dette envers lui, mais absent également de son pays d’accueil, car quand bien même il en intègre certains comportements, il ne peut se défaire entièrement de sa condition d’étranger.

Immigration et nationalisme

La perception de l’immigration qu’ont les Occidentaux, et particulièrement les pouvoirs publics occidentaux, est irrémédiablement façonnée par le cadre juridico-politique dans lequel elle s’inscrit. Ce cadre, c’est évidemment celui de l’État-nation.
Selon Sayad, « Les structures de notre entendement politique le plus ordinaire [...] sont au fond des structures nationales [...]. [4] » Il n’est, autrement dit, de perception politique – et sans doute de perception tout court – qui puisse s’affranchir absolument des catégories nationales qui sont les nôtres depuis l’apparition des États-nations modernes. C’est ceci, sans doute, qui entrave la prise en considération de l’immigration dans toutes ses dimensions. Mais c’est aussi ceci, d’autre part, qui permet d’affirmer que « ... penser l’immigration, c’est penser l’État [...] ».
Plus que toute autre chose, les phénomènes migratoires permettent en effet de questionner les bases historiques, sociologiques et idéologiques sur lesquelles la notion même d’État-nation est fondée.

Les États-nations sont à l’évidence des constructions contingentes, dont il est très aisé de retracer la genèse. Le mécanisme idéologique qui est au principe de leur émergence est la distinction : distinction entre le territoire national et les autres, entre la langue nationale et les autres, entre la (soi-disant) culture nationale et les autres cultures nationales. Or, il est évident que porté à une certaine limite, c’est ce type de mécanisme qui fonde le nationalisme.
Comme l’affirme le sociologue Alain Bihr, ce dernier repose en effet essentiellement sur une forme de fétichisme de l’identité collective [5]. Un tel constat appelle les deux remarques conclusives suivantes.
En premier lieu, il y a fort à parier que le seul fait de penser la problématique de l’immigration dans le cadre (idéologique) de l’État-nation contient en lui-même les germes du nationalisme.
Autrement dit, la différence qui sépare les discours des pouvoirs publics occidentaux du nationalisme stricto sensu n’est qu’une différence de degré, et non de nature. Il n’est, de ce point de vue, de compréhension, et par conséquent de solution politique sérieuse à la question des migrations qui puisse faire l’économie d’une rupture radicale avec une certaine « pensée d’État ».
En second lieu, il est clair que la question des migrations révèle de façon éclatante l’arbitraire du discours sur lequel reposent les États-nations. Il s’agit, dès lors, de pousser le raisonnement jusqu’à son terme, et de remettre en cause la légitimité même de ces derniers.

Notes

[1Le livre qu’ils écrivirent ensemble, Le déracinement : la crise de l’agriculture traditionnelle en Algérie, Paris, Minuit, 1964, demeure un « classique » des sciences sociales et marque le début de leurs parcours respectifs.

[2Voir à ce propos Jacques Sapir, « Crise et transition en Russie et en URSS », in Théorie de la régulation. L’état des savoirs, Paris, La Découverte, 1995.

[3Concept bourdieusien par excellence, la notion d’habitus désigne grosso modo l’ensemble des dispositions et règles de conduite (plus ou moins conscientes) dont sont porteurs les individus d’une culture donnée.

[4La double absence, op. cit., p. 396.

[5Alain Bihr, L’actualité d’un archaïsme, Lausanne, Page Deux, 1999.