Révolution en Égypte, le cœur du monde arabe !

, par AGUITON Christophe

© Creative Commons - Tom El Rumi

Les causes profondes de la révolution égyptienne renvoient à des frustrations et révoltes de différentes natures. Le premier niveau est d’ordre politique : un système étouffant, basé sur des fraudes massives. Ce n’est pas un hasard si le cycle de mobilisation populaire a réellement commencé il y a cinq ans, lors de la dernière élection présidentielle évidemment marquée par la fraude, et si l’accélération du processus de mobilisation a eu lieu il y a six mois, devant l’énormité des fraudes lors des élections législatives. Les classes moyennes et supérieures se mobilisent d’abord contre ce système, étouffant sur le plan politique, mais aussi sur le plan économique : comme en Tunisie, le clan au pouvoir accapare les marchés publics et les bonnes opérations alors que les milieux d’affaires voudraient s’aligner sur les normes internationales de fonctionnement des marchés. Les questions sociales sont également au cœur de la mobilisation, pas seulement à cause de la récente hausse des prix des produits alimentaires, mais depuis au moins les cinq dernières années : les grèves des ouvriers du textile de 2008 sont bien connues, mais il n’y avait pas une semaine, pas un jour, sans grève, manifestation, sit-in devant les ministères ou les administration de la part de délégations ouvrières d’autant plus exaspérées que les outils « normaux » de leur mobilisation, les syndicats, étaient totalement contrôlés par le parti au pouvoir. Lors d’une des grandes grèves récentes, une pétition demandant leur désaffiliation du syndicat a été signée par plus de 13 000 ouvriers... sans aucun résultat ! Un seul syndicat, celui des employés des impôts qui regroupe 250 000 personnes, a pu, dans ces trois dernières années, prendre son indépendance et représenter réellement les salariés. Rien d’étonnant dans ces conditions que, dès les premiers jours de la révolution, des syndicalistes se soient réunis pour mettre sur pied l’ébauche d’une confédération syndicale indépendante.

L’enjeu de la révolution égyptienne

La révolution tunisienne a ouvert la voie, mais il faut prendre la mesure de ce qui se joue en Égypte.
L’Égypte a une population de près de 90 millions d’habitants, géographiquement située au cœur du monde arabe dans lequel elle joue un rôle historique particulier. L’Égypte est, avec l’Arabie Saoudite, l’allié privilégié des États-Unis dans le monde arabe et le pilier des négociations entre Palestiniens et Israéliens. La chute du régime a donc des répercussions immédiate pour les régimes de la région et fragilise la situation régionale basée sur le couple israélo-égyptien soutenu par les États-Unis.

Dans ce contexte, une chose est d’obliger Hosni Moubarak à quitter la présidence, une autre serait de voir le régime se déliter et se décomposer. L’administration Obama est donc à la manœuvre avec les responsables militaires pour trouver une solution qui maintienne la stabilité du régime. Même si elle ne se confond pas avec lui, l’armée est en effet le soutien du régime. C’est de l’armée que sont sortis Nasser, Sadate ou Moubarak et elle est, en tant qu’institution, au cœur de l’appareil d’État mais aussi de la vie économique égyptienne.

Le référendum du 19 mars, où le « oui » l’a emporté, s’inscrit dans cette tentative de stabiliser le régime. Une série d’amendements ont démocratisé la constitution, mais sans remettre en cause son équilibre, et les prochaines élections sont fixées à six mois, ce qui est très court pour les courants politiques interdits sous Moubarak ou émergeant du processus révolutionnaire. La gauche et les réformateurs étaient opposés à une réforme jugée trop limitée, le « oui » étant défendu par l’ancien parti de Moubarak et par les Frères musulmans, qui sont le seul courant à posséder un appareil national et qui – comme sous Moubarak – préfèrent composer avec le pouvoir en place sans prétendre à la prise du pouvoir.

Dans ce contexte, l’enjeu pour la gauche et les mouvements sociaux est de construire en même temps un mouvement syndical indépendant, des associations qui permettent à la société civile de s’exprimer et des forces politiques capables de représenter une alternative.

Ils entendent également se lier aux mouvements comparables qui se développent dans le monde arabe ainsi qu’avec les mouvements du monde entier. Une conférence internationale au Caire, à la fin du mois d’avril, devrait permettre d’avancer dans ce sens.