Au-delà des difficultés électorales

, par BATOU Jean

GAUCHE RADICALE • Au sortir des élections fédérales, qui ont débouché sur des scores indigents pour les partis à gauche de la gauche, Jean Batou examine les perspectives de la mouvance aux niveaux romand et suisse.

L’œil braqué sur les résultats des élections, certains commentateurs, comme Benito Perez, dans Le Courrier du 25 octobre, attribuent les échecs successifs de la gauche combative à ses divisions incessantes, et ses divisions à des querelles de chapelles. Et si les divisions de la gauche combative étaient plus la conséquence de ses difficultés que leur cause ?
Ces dernières élections fédérales donnent apparemment raison à l’éditorialiste du Courrier, du moins pour Genève, puisque les très maigres résultats des listes du Parti du travail (PdT) et de la Gauche combative-Les Communistes, non sous-apparentées aux listes d’Ensemble à Gauche, ont tout de même empêché celles-ci de décrocher un siège. Dans le canton de Vaud, l’affaire est moins claire, puisque les deux listes du Parti ouvrier populaire (POP) et de solidaritéS étaient bien sous-apparentées, mais que c’est l’effondrement du POP, qui n’obtient plus que 2,1 % des suffrages au niveau cantonal, et passe même derrière solidaritéS à Lausanne, qui explique cet échec.

La division a bon dos

En revanche, Benito Perez invoque imprudemment l’exemple neuchâtelois. En effet, dans ce canton, outre que le Parti socialiste (PS) est fortement marqué à droite, le système électoral est tout à fait différent. Aux niveaux communal et cantonal, il permet à tous les petits partis de faire des listes séparées, simplement apparentées, puisque le quorum de 10 % s’applique à la famille des listes apparentées, et qu’il suffit donc qu’une liste recueille 2,5 % des suffrages pour obtenir un siège. Ainsi le POP et solidaritéS se présentent généralement sur deux listes séparées et obtiennent chacun-e les élu-e-s qui correspondent à leur poids respectif. Au Conseil national, vu qu’il faut obtenir environ 18 % pour avoir une chance d’obtenir un siège, les Verts, le POP et solidaritéS se présentent sur deux listes sous-apparentées (Verts et POP-Sol), l’enjeu électoral étant de savoir si le siège sera dévolu aux Verts ou au POP allié à solidaritéS. Mais le POP et solidaritéS font chacun leur campagne politique séparée. C’est pourquoi le POP et solidaritéS n’ont jamais construit « d’alliance de gauche » et s’intéressent peu à la construction de « La Gauche » au niveau national. Quel rapport avec Genève et Vaud ?
Bien sûr, la division ne vaut rien aux forces de la gauche combative qui n’arrivent pas vraiment à embrayer politiquement sur la colère sociale montante. Mais leurs difficultés sont-elles la conséquence de leurs divisions plutôt que leur cause ? Je crois qu’elles en sont largement la cause, et qu’il est un peu vain de chercher la responsabilité de l’échec dans la tactique électorale de leurs organisations respectives, refus du sous-apparentement ici, refus de la liste unique là. Après tout, à Genève, le Mouvement citoyens genevois (MCG) arrive à engranger 9,8% des suffrages, à côté de l’Union démocratique du centre (UDC) qui totalise 16%, alors que tout le monde s’attendait à ce que ces deux forces se fassent réciproquement de l’ombre. En réalité, les résultats chiffrés ne trompent pas : la quasi-disparition de l’électorat du PdT à Genève, et maintenant l’effondrement de celui du POP dans le canton de Vaud, ne permet plus d’assurer à coup sûr la victoire de listes unitaires de la gauche combative dans ces cantons.

Un poisson ne peut vivre sans eau

Certes, des succès communaux, et peut-être cantonaux, peuvent encore être enregistrés à court terme, avec des listes unitaires, comme dans les villes de Genève et de Lausanne — le prochain test cantonal aura lieu dans le canton de Vaud, au printemps prochain —, et solidaritéS s’y engagera pleinement, pour autant que nos partenaires ne nous imposent pas des conditions absolument inacceptables.
Mais la disparition progressive de la gauche combative du champ électoral ne pourra être évitée en Suisse romande sans une relance des luttes sociales, en particulier — mais pas seulement — sur les lieux de travail. L’histoire montre en effet qu’il n’y a guère d’autres moyens pour la grande masse des travailleurs, des habitants des quartiers populaires, des usagers des services publics et des bénéficiaires de la prévoyance sociale, femmes et hommes, de se réapproprier, sur une large échelle, une conscience de leurs intérêts de classe. Après tout, ce sont les mobilisations de la fonction publique, résultats elles-mêmes de longues années de travail syndical, qui ont notamment permis la naissance de solidaritéS, et gonflé les voiles de l’Alliance de gauche sur le plan électoral au début des années 1990, à Genève.
Il suffit de se tourner vers le champ de ruines de la gauche combative à l’échelle nationale pour comprendre que personne n’est vacciné contre la catastrophe qui a successivement liquidé électoralement le Parti suisse du travail, puis l’extrême gauche issue de 1968 en Suisse alémanique.

Sortir des calculs d’apothicaires

Construire un projet politique anticapitaliste d’avenir implique donc de sortir des calculs d’apothicaires électoraux, sans abandonner bien sûr les positions encore défendables. Mais en réfléchissant bien à l’allocation de nos forces en fonction de priorités plus fondamentales à moyen terme. En effet, on ne peut pas consacrer autant d’énergie et de moyens à des batailles électorales successives, sans dégarnir d’autres fronts essentiels. Celles et ceux d’entre nous qui envisageaient les dernières élections fédérales avec scepticisme exprimaient sans doute une telle perception.
Quelles devraient donc être nos principales préoccupations dans la période à venir :

  1. Renforcer notre investissement sur le terrain syndical et des luttes des salarié-e-s. Pourquoi ? Parce que ce sont les salarié-e-s qui éprouvent le plus directement les conséquences de l’offensive actuelle du capitalisme. Pour eux-elles, le recul de la part du travail et l’accroissement de celle du capital dans le revenu national prennent concrètement les figures du dumping salarial, de la souffrance au travail, de la précarisation, des licenciements et du chômage. Le travail est aussi le principal lieu où est possible la prise de conscience collective de la nécessité de résister à la loi de la jungle, mais aussi de la force que détiennent celles et ceux qui produisent l’ensemble des richesses et du bien-être de la société. Nous devrions donc faire une priorité absolue de son intervention sur le terrain des « luttes sociales » et réfléchir au renforcement de l’enracinement syndical de nos membres
  2. Renforcer notre investissement dans la jeunesse. La gauche combative a de la difficulté à gagner et à stabiliser de nouveaux adhérent-e-s jeunes en nombre suffisant, d’abord parce qu’elle manque d’une intervention systématique sur ce terrain, mais aussi d’un programme de revendications qui dénonce concrètement le sacrifice programmé des nouvelles générations par le capitalisme en crise (formation, travail, environnement, logement, assurances sociales, etc.), en se plaçant toujours d’un point de vue internationaliste. Par exemple, le principal discriminant entre nous et les Verts, c’est notre compréhension que dans le monde capitaliste, il n’y a pas de combat écologiste sérieux sans un combat pour la justice sociale au Nord comme au Sud. Dans une interview au Tages Anzeiger, le nouvel élu vert de Zurich, Balthasar Glättli, qui est un représentant de l’aile gauche du parti, explique ainsi : « Ce qui nous distingue des sociaux-démocrates, c’est que nous n’avons jamais mené la lutte des classes... » (25 octobre 2011). C’est clair, même si son évaluation du PS peut surprendre. Il faut inlassablement expliquer ces différences de vues.
    De même, dans la jeunesse des milieux populaires, la lutte contre la montée des thèses identitaires d’extrême droite passe par le développement d’une identité de classe, qui ne craint pas de combattre frontalement les thématiques nationalistes et racistes. Avons-nous été assez attentifs aux bons résultats des Jeunesses UDC dans le canton de Vaud (1,9 %), qui y font mieux que les Jeunes socialistes (1,5 %) et que les Jeunes Verts (1,3 %) ? Ils cartonnent en particulier dans les districts d’Aigle (3,2 %), de la Broye et du Gros-de-Vaud (2,2 %), de Nyon et de l’Ouest-lausannois (2,1 %), où ils réalisent des scores qui oscillent entre 50% et 100% des résultats cumulés du POP et de solidaritéS. À Genève, ils font mieux que les Jeunes Verts, donnés pourtant grands gagnants de ces élections au sein de la jeunesse, dans plusieurs quartiers populaires : 1,55 % à Avully, 1,46 % à Onex, 1,34 % au Grand-Lancy, 1,26 % au Petit-Lancy, 1,25 % aux Avanchets, 1,13 % aux Crêts...
  3. Renforcer notre présence dans les quartiers populaires et les cités périurbaines. Les nombreux stands que nous avons tenus dans le canton de Genève, durant cette campagne électorale, notamment à Onex et à Meyrin, nous ont donné l’occasion d’entrer en contact avec une population en colère, très sensible aux injustices sociales. Notre présence dans ces quartiers, par la tenue de stands réguliers, devrait devenir une priorité à l’avenir. Il ne suffit pas en effet d’être au rendez-vous pendant les campagnes électorales. Il faut l’être toute l’année. Nous avons assez d’initiatives et de référendums importants à faire signer pour animer ces stands. Mais il faut surtout prendre le temps d’entrer en discussion avec la population, de l’écouter, de lui parler de nos réponses, et de lui remettre nos documents de réflexion — flyers, brochures, journal.
    La maison de la gauche combative est en ruine, et nous ne pouvons pas nous limiter à colmater quelques pans de murs effondrés, même si cette tache n’est pas à négliger. Il est en effet plus que temps de commencer à reposer sur le moyen terme les nouvelles fondations d’un édifice plus puissant, notamment avec les nouvelles générations frappées de plein pied par la crise.

P.-S.

Rédacteur responsable du bimensuel solidaritéS.

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