Les acteurs de la mouvance altermondialiste globale

Mouvements sociaux : l’exemple des mouvements paysans

, par AGUITON Christophe

Christophe AGUITON, Le monde nous appartient. Porto Alegre, Florence, Evian : les acteurs d’une autre mondialisation, Paris, 10-18, édition en format de poche revue et augmentée, 2003, pp. 193-200 (extraits)

Plus encore que le syndicalisme de salariés, les mouvements paysans sont restés longtemps ancrés dans les réalités nationales, voire locales. [...]
Dans la décennie 1990, la mondialisation de l’économie change radicalement la donne et des réactions communes au niveau international s’organisent autour de deux dossiers complémentaires : la volonté des institutions internationales d’accélérer l’ouverture des marchés des produits agricoles et l’arrivée fracassante du débat sur les gènes, sur les OGM, comme sur la propriété intellectuelle. [...]
Au XXe siècle, les échanges agricoles sont restés régis par des accords bilatéraux ou régionaux - comme dans le cas de l’Union européenne — jusqu’au démarrage de l’Uruguay Round organisé par le GATT, en 1986. C’est à partir de ce moment que le dossier agricole apparait sur la table des négociations au niveau mondial, et il deviendra un sujet de tension, tant entre gouvernements — c’était, à Seattle 1999, une des pommes de discorde entre les États-Unis et l’Union européenne — qu’avec les mouvements paysans. La volonté de banaliser l’agriculture dans le cadre de la mondialisation des échanges ne s’explique pas seulement par un effet de mode, l’ouverture des marchés étant préconisée en tout lieu et pour toutes les activités humaines. Il y a là un enjeu économique important pour les pays riches, États-Unis et Union européenne bien sûr, mais aussi Canada, Australie et Nouvelle-Zélande. C’est aussi l’une des conséquences de la crise de la dette. Les pays du tiers-monde doivent la rembourser et, pour cela, il leur faut augmenter leurs exportations, et l’agriculture est un domaine où chaque pays peut trouver son créneau, s’il développe, bien sûr, l’agrobusiness !
La question génétique est plus récente, mais elle est tout aussi importante. La partie la plus visible du dossier porte sur les OGM, les organismes génétiquement modifiés. [...] Mais, plus globalement, l’opinion publique et les consommateurs réagissent fortement à tout ce qui touche à la « malbouffe » : bœuf aux hormones, vache folle, OGM, etc. Cette réaction de l’opinion a permis une première victoire. Monsanto, une des multinationales les plus actives dans les biotechnologies, avait lancé une formule révolutionnaire : avec Terminator, les graines génétiquement modifiées devenaient stériles, ce qui interdisait aux paysans de replanter une partie de leur récolte et assurait à la multinationale une rente de situation mirifique, Monsanto étant la seule à commercialiser les graines en question. Grâce aux actions militantes et à une campagne de presse, Monsanto a été obligée de faire machine arrière et de retirer son projet.
Le dépôt de brevets sur les gènes et les organismes vivants est une question tout aussi décisive, même si elle est moins connue du public. Avec les opportunités ouvertes par les découvertes sur l’ADN, il est possible de modifier les gènes, mais aussi de les identifier et d’utiliser les propriétés de tel ou tel produit en tentant une fabrication industrielle. L’enjeu est énorme pour l’agriculture, mais aussi pour l’industrie du médicament. Les multinationales font donc pression pour breveter les gènes du vivant et s’assurer ainsi un monopole sur tout usage des plantes ou de dérivés tirés de leurs gènes. Le résultat serait une dépossession supplémentaire pour les paysans des zones tropicales - c’est dans ces zones, épargnées par les glaciations, que la diversité génétique est la plus grande -qui ne pourraient plus utiliser à leur guise les produits des plantes qu’ils cultivent depuis des générations et des générations.

 Via Campesina

Ces terrains d’action communs ont facilité la coordination des mouvements paysans et la construction d’une « internationale paysanne ».
Via Campesina est née en mai 1993, après qu’une première rencontre se fut tenue, en avril 1992, à Managua, entre des responsables paysans d’Amérique centrale et d’Europe. L’accouchement ne s’est pas fait sans douleur, et l’anecdote mérite d’être rapportée car elle illustre un problème classique entre mouvements sociaux et ONG. Les ONG qui soutenaient traditionnellement les organisations paysannes se sont opposées à la création d’une internationale gérée et contrôlée directement par les paysans en utilisant les arguments classiques de ce genre de situation : les organisations ne sont par mûres, vous allez être manipulés, etc. Trois ans plus tard, en avril 1996, lors de la seconde conférence internationale de Via Campesina, sont présents des représentants de 69 organisations venant de 37 pays. La présidence du mouvement, et, de fait, son secrétariat, sont confiés à Raphaël Alegria, du Honduras, et des coordinations régionales sont mises sur pied.
Très vite, Via Campesina va dépasser ses premières sphères d’influence : les Amériques et l’Europe occidentale, avec des adhésions d’organisations paysannes africaines ou asiatiques, en Inde, Philippines ou Thaïlande. Cette extension va poser de nouveaux problèmes, ne serait-ce que linguistiques. Aujourd’hui, Via Campesina est présente dans une soixantaine de pays et revendique plus de 50 millions de membres.
Les priorités que s’est fixées Via Campesina témoignent de l’importance des thèmes liés à la mondialisation dans les luttes paysannes actuelles [1] : sécurité alimentaire et ouverture du commerce ; réforme agraire et changement social dans le monde rural ; droits des femmes ; droits de l’homme ; agriculture paysanne « soutenable » ; biodiversité, biosécurité et patrimoine génétique. L’importance, pour Via Campesina, de la lutte contre la mondialisation libérale se manifeste également — et c’est un effort considérable pour une organisation aux ressources très limitées — par la présence de paysans tant lors des grandes manifestations, comme à Seattle, que lors des conférences où se mettent sur pied les éléments de « l’autre mondialisation », comme à Genève en juin 2000 ou à Porto Alegre en janvier 2001 [...]

 L’Assemblée des pauvres en Thaïlande

Les réactions à la mondialisation libérale fédèrent les mouvements paysans à l’échelle internationale, mais elles peuvent également contribuer à le faire au plan national. C’est ce que tend à prouver l’expérience de l’Assemblée des pauvres de Thaïlande [...]. Fondée en décembre 1995, elle est le produit de l’alliance de différents mouvements, avec deux composantes essentielles. Ce sont des petits paysans, confrontés à des problèmes de revenus liés au faible cours des produits agricoles sur le marché mondial. Et ce sont aussi d’anciens paysans, souvent obligés de travailler comme salariés dans les villages ou les centres urbains, qui ont perdu leurs terres à la suite de la construction de barrages et qui n’ont obtenu ni indemnités ni la possibilité de se réinstaller dans d’autres régions du pays.
L’Assemblée des pauvres a comme ciment la lutte contre les conséquences de la mondialisation. Dans un cas, cette lutte est liée à l’ouverture des marchés et au développement d’une agriculture destinée à l’exportation. Dans l’autre, elle a pour axe les effets de la politique des grands travaux - des barrages, en l’occurrence - voulus par l’État afin de moderniser le pays pour l’insérer dans le marché mondial.
L’Assemblée des pauvres s’est organisée par « thèmes d’intervention ». Aux deux principaux s’ajoutent les pêcheurs, les travailleurs de la forêt, les employés des industries liées à l’agriculture et les pauvres des villes qui ne savent pas où se loger. Pour l’essentiel, il s’agit d’un mouvement rural - seuls 10 % de ses membres vivent dans les centres urbains. L’Assemblée des pauvres est membre de Via Campesina et a été le moteur des mobilisations lors de la tenue de l’assemblée de la CNUCED, en février 2000, ou lors de la réunion de la Banque asiatique de développement, en octobre de la même année.

 Le Mouvement des sans-terre au Brésil

Il n’est pas possible d’aborder les mouvements paysans sans parler du MST, le Mouvement des travailleurs ruraux sans terre du Brésil, un des piliers de Via Campesina, mais aussi une référence pour tous les secteurs militants, au Nord comme au Sud.
Le MST s’est d’abord imposé par son rôle et sa place au Brésil. Dans un pays dont joao Pedro Stedile [2], un des principaux dirigeants du MST, pense qu’il est le lieu « où sévit la plus grande inégalité sociale existante sur notre planète », la concentration des terres aux mains des grands propriétaires, les lati-fundiàros — dont 45 000 possèdent des espaces supérieurs à 1 000 hectares —, est une des causes majeures de la pauvreté et des inégalités. La lutte du MST pour la réforme agraire, illustrée par le mot d’ordre « La lutte pour la terre est une lutte de tous », est perçue par la population brésilienne comme une question de première importance pour tout le pays. Cela explique la popularité du mouvement et les efforts persistants du pouvoir fédéral pour dénigrer une lutte et un mouvement qui ont été, de fait, la première force d’opposition au gouvernement dans les années 1990 et qui l’ont payé extrêmement cher : plus de 1000 paysans et militants ont été assassinés par les milices des latifundiaires et par les forces armées.
La force du MST s’explique aussi par sa double fonction : celle d’un mouvement de lutte pour la réforme agraire et le gain de terres pour les paysans, mais aussi celle d’un mouvement de « gestion » de la production, dans les coopératives créées une fois les terres arrachées aux latifundia.
Pour donner une idée de l’ampleur du mouvement, au début de l’année 1998, dans l’État méridional du Rio Grande do Sul, le berceau des sans-terre, le MST avait obtenu la création de 120 communautés, représentant 16 000 familles. Au même moment, dans le même État, 13 000 familles se battaient pour avoir des terres et 13 occupations étaient organisées. Au plan fédéral, les estimations sont de l’ordre de 150 000 familles vivant dans des communautés organisées par le MST.

P.-S.

Article paru dans La documentation française, Le mouvement altermondialiste, n° 897, février 2004.

Notes

[1Cf le site de Via Campesina http://www.viacampesina.org

[2Joao Pedro Stedile, interview dans le numéro spécial du journal La Terre de juin 2000 consacré au MST.