Le résultat de Philippe Poutou et l’avenir de l’anticapitalisme

, par JOHSUA Samuel

Le choc du score de Le Pen ne doit pas empêcher de se pencher sur d’autres données. Par exemple sur les résultats du NPA. Sur la fin, Philippe Poutou a réalisé une percée médiatique et gagné une large sympathie, grâce aussi à la nette amélioration de ses prestations. Les meetings se sont remplis. Tant mieux ! Ceci permet heureusement de tirer un bilan qui mette à l’écart un jugement sur la personne pour discuter plus sereinement de la ligne qu’il a soutenue. Et de son résultat.

Quand Besancenot obtenait en 2007 1,5 millions de voix, et 45% de celles à gauche du PS (dans un contexte où le souvenir de 2002 était encore très vivace), Poutou obtient juste un peu plus du quart de ces voix et dans les 9% de ce total. Ceci alors que la force du vote utile, par rapport à 2002, avait nettement reculé et que le total des voix de gauche a progressé par rapport à 2007. Il n’y avait rien d’inévitable à une chute d’une telle ampleur, qui est le résultat d’une succession de choix politiques malheureux avant, pendant et après sa désignation.

Il y a donc eu une grave erreur d’analyse sur les enjeux de cette élection. Le cœur de cible de la campagne du NPA, « le candidat ouvrier », celui qui est « comme nous », peut faire gagner de la sympathie, mais ce profil est incapable de fonder une politique. Surtout quand tout le monde pouvait sentir autour de soi la montée catastrophique du FN. Le candidat lui-même expliquait qu’il ne voyait pas bien ce qu’il faisait là, ni l’enjeu spécifique de cette élection. Alors qu’il eût fallu appeler à un gouvernement de combat, mon camarade Poutou, lui, renvoyait les gens à leur impuissance en annonçant qu’il « s’auto-dissoudrait » en cas d’élection.

La gauche révolutionnaire sort profondément affaiblie de l’élection, le NPA en particulier. Sur le plan électoral, elle est renvoyée dans les eaux de 1981 (2,30 pour Laguiller), alors que la crise du capitalisme explose. La campagne du NPA fut volontairement décalée. Mais totalement à contretemps des exigences de la situation. Attirant l’intérêt, mais avec une influence politique inévitablement réduite. Alors que la crainte de la crise paralyse les consciences, que les haines explosent en se trompant parfois de colère, que partout on est à la recherche d’issues crédibles et cohérentes, l’idée que la préoccupation principale soit au rejet des « politiciens professionnels » tape à côté de l’essentiel, même si elle a sa légitimité. La question n’est plus qui parle (si ça l’a jamais été à ce point) mais ce qui est dit. Au final, l’anticapitalisme réduit au casting (qui parle ?) n’avait plus de vraie raison d’être, sauf sur l’écume. Et a logiquement perdu totalement le soutien des cadres du mouvement social, seuls pourtant à même de répondre aux tâches qui ne manqueront pas de venir.

Mélenchon fait mieux que ce qui lui était promis à l’automne. Mais moins bien évidemment que ce qu’espérait le FG. Finalement, la somme des pourcentages de la gauche radicale ne dépasse pas son niveau de 2002, répartie différemment ça va de soi. Une déception, et une nouvelle preuve qu’il n’est pas si facile de surmonter sur le seul plan électoral les échecs du mouvement social. Il reste que Mélenchon a ouvert des issues avec un antilibéralisme radical, a tenté de donner une réponse à une volonté d’unité face au social-libéralisme, et a mené une campagne avec une dynamique de masse importante.

Ceci ne doit pourtant pas masquer des désaccords qui peuvent potentiellement compter pour l’avenir, dans une perspective anticapitaliste. La référence omniprésente à « La République » est ambiguë dans l’histoire du pays, et ce n’est pas pour rien qu’elle est revendiquée aussi par Sarkozy et tant d’autres. Il y a chez Mélenchon la référence à 1793 et à La Commune de Paris. Mais aussi le coup de chapeau à « la présence de la France » sur tous les continents (autrement dit les dernières colonies), à la politique des États à la manière gaullienne, à une alliance directe avec ces belles démocraties que sont la Chine et la Russie, la vente sans scrupules d’armes « françaises », le maintien de la dissuasion nucléaire, les tentations fluctuantes sur le protectionnisme.

Cela n’enlève rien à la très large plage d’accord évidente entre les axes des anticapitalistes et le programme du FG. Il a été attaqué à boulets rouges par les libéraux arrogants, assis sur leurs certitudes. Et pourtant il est insuffisant sur certains points pour faire face à des ennemis dont la puissance ne peut être sous-estimée. Par exemple, se posera la question d’un moratoire immédiat du remboursement de la dette si on ne veut pas se laisser asphyxier comme le peuple grec, avec donc la question de l’appropriation sociale complète des outils financiers. Surtout, logiquement, la grande absence de la campagne du FG — entièrement axée sur « la révolution par les urnes » — fut celle de la portée autonome du mouvement social (et des mouvements sociaux dans leur diversité). Et on voit qu’il n’est pas si facile de percer sur le plan électoral sans le moteur de la mobilisation purement sociale. Mélenchon annonce, à juste titre, la nécessité de la résistance aux marchés qui ne manqueront pas d’attaquer même les faibles velléités de Hollande s’il est élu. Mais comment faire, une fois les élections passées, si ce n’est, d’abord, dans la mobilisation de rue et le combat social poussé au terme de sa logique par-delà les habituelles tergiversations de sommet ? Cette question sera au cœur des débats à venir et sera portée, par nécessité, bien au-delà des seuls anticapitalistes.

Et maintenant ?

Reste à se débarrasser de Sarkozy en le battant le plus largement possible par un vote Hollande. Plaçons nous résolument dans la perspective optimiste, celle de la défaite indispensable du président sortant.

Un point fondamental est qu’au-delà du score, peut-être décevant au final pour le FG, la campagne de Mélenchon a donné de la force à la volonté qu’une « vraie gauche » se rassemble. Et les foules qui se pressaient en masse aux meetings attendent que cet espoir ait des prolongements. Même si on voit bien les difficultés qui se présentent. Depuis 15 ans maintenant, les anticapitalistes affirment leur disponibilité pour une telle unité à condition qu’elle ne soit pas bradée dans une nouvelle alliance dominée par le PS. Point nouveau et très positif, à la fois le PG et — surtout — le PC disent avoir pris conscience du danger couru à s’accrocher au char d’une nouvelle « gauche plurielle », et de ce que les programmes de Hollande et celui des antilibéraux ne sont pas compatibles. Certes il faut de la prudence en la matière. On a été tellement habitué à ce que la vérité d’aujourd’hui ne soit pas toujours celle de demain ! Les sirènes d’une nouvelle union de la gauche n’ont pas perdu toute leur séduction, surtout dans la perspective de législatives qui seront bien plus difficiles qu’espérées. Or si tout ceci se traduit par une alliance avec le PS, ce sont évidemment les promesses antilibérales elles-mêmes qui seront durablement condamnées. Mais si le choix de la séparation est confirmé (et s’il n’est pas détourné ensuite, par exemple par un vote en faveur du vote de confiance à l’Assemblée même si PS/EE ont une majorité absolue) alors bien entendu la raison principale qui empêchait un rapprochement durable sera levée.

Le choix des anticapitalistes doit être de se mettre en mesure de participer aux blocs politiques et sociaux avec les forces et secteurs qui seront dans le rejet de la politique de Hollande s’il l’emporte. Si le préalable des relations gouvernementales avec le PS est levé, l’espace d’une telle recomposition sera celui d’un débat principalement avec le FG. Celui-ci ne doit pas rester un cartel de sommet, étroitement contrôlé d’en haut, comme c’est le cas à ce jour. Il doit comporter une structuration pérenne à la base, ce qui va de pair avec la possibilité de collaborer à ce bloc par des adhésions directes, et la représentation de ces structures de base dans des instances locales et nationales. Il est par ailleurs de l’intérêt de tout le monde qu’existe une alternative écosocialiste et anticapitaliste qui s’affirme. Composante pour qui, s’il est juste de combiner la bataille au sein des institutions existantes, l’expérimentation sociale transformatrice, les mobilisations extra parlementaires, ces dernières demeurent un cadre prioritaire donnant la possibilité que « l’émancipation des travailleurs (soit) l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », dans un affrontement inévitable avec un ennemi qui concentre le pouvoir économique, politique, idéologique et répressif.

Le NPA est devant un choix vital pour que l’influence de la gauche révolutionnaire (qui ne se limite heureusement pas au score de Philippe Poutou et de Nathalie Arthaud) ne soit pas encore plus affaiblie et définitivement stérilisée. À l’occasion de sa prochaine conférence nationale (convoquée les 7 et 8 juillet), il doit prendre résolument une autre route. Alors que la menace Le Pen devient encore plus pressante, ce qu’il a lui-même mis comme condition à un rassemblement est possiblement en passe de se réaliser. Pas certain encore, c’est vrai. Mais si ça se confirme, il doit sans plus attendre sortir de l’isolement où il s’est enfermé alors que monte l’extrême droite. Dans la poursuite de son projet fondateur, il lui faut travailler en même temps à construire une nouvelle formation avec tous les anticapitalistes, malheureusement aujourd’hui de nouveau bien trop dispersés. Une malédiction dont il faudra bien se débarrasser un jour. Une nouvelle formation donc, à l’intérieur d’un large bloc unitaire, politique et social, contre l’austérité de droite (si malgré tout Sarkozy parvient à l’emporter) comme de gauche. Les lendemains du scrutin imposent ce double rassemblement face aux enjeux de la résistance à la crise capitaliste et à la politique très probable de Hollande s’il est élu. Il peut marquer une inflexion en Europe, montrer une voie nouvelle et ouvrir enfin d’autres possibles que celle de la litanie des défaites et des reculs.