Judaïsme et anarchisme en Mitteleuropa Le cas de Franz Kafka

, par LÖWY Michael

On voit apparaître, dans la culture juive de la Mitteleuropa à partir de la fin du XIXe siècle, un courant romantique, qui se méfie du rationalisme bourgeois, du progrès industriel et de la civilisation capitaliste, et qui sera attiré par l’utopie libertaire plutôt que par la social-démocratie. Dans le contexte particulier du judaïsme de l’Europe centrale, un réseau complexe de liens – des affinités électives, pour reprendre un concept utilisé dans la sociologie des religions de Max Weber – va se tisser entre romantisme, renaissance religieuse juive, messianisme, révolte culturelle « antibourgeoise » et anti-étatiste, utopie révolutionnaire, socialisme, anarchisme.
On peut distinguer deux pôles dans cette mouvance, cette nébuleuse messianique / romantique / libertaire du judaïsme de la Mitteleuropa. Le premier, constitué par des Juifs religieux à sensibilité utopique : Franz Rosenzweig, Rudolf Kayser, Martin Buber, Gershom Scholem, Hans Kohn, le jeune Léo Löwenthal. Leur aspiration à un renouveau national et religieux juif ne les conduit pas au nationalisme politique et leur conception du judaïsme reste marquée par la culture allemande. Tous manifestent – à des degrés divers – une visée utopique universelle de type socialiste libertaire, qu’ils articulent — de façon explicite ou implicite – avec leur foi religieuse messianique. L’autre pôle est celui des Juifs assimilés, athées religieux, libertaires : Gustav Landauer, Ernst Bloch, Erich Fromm, le jeune György Lukacs, Manès Sperber, Walter Benjamin. Contrairement aux précédents, ils s’éloignent – à des degrés divers – du judaïsme, sans pour autant rompre tous les liens. Le terme d’athéisme religieux – avancé par Lukacs à propos de Dostoïevski – permet de cerner cette figure paradoxale de l’esprit qui semble chercher, avec l’énergie du désespoir, le point de convergence messianique entre le sacré et le profane. Proches de l’idéal libertaire pendant les années 1914-23, la plupart vont se rapprocher progressivement du marxisme dans les années suivantes. Kafka est un peu en marge de ces deux configurations : chez lui, aussi bien le messianisme juif que l’utopie libertaire sont présents, mais sous une forme négative : le monde de ses romans se caractérise à la fois par l’absence de Dieu et par l’absence de la libellé. On pourrait parler à ce sujet de théologia negativa et de utopia negativa. Trois témoignages de contemporains tchèques documentent la sympathie que Kafka portait aux socialistes libertaires tchèques et sa participation à certaines de leurs activités. Au début des années 30, Max Brod recueillit des renseignements d’un des fondateurs du mouvement anarchiste tchèque, Michal Kacha. Ils concernant la présence de Kafka aux réunions du Klub Mladych (Club des Jeunes), organisation libertaire, antimilitariste et anticléricale, fréquentée par plusieurs écrivains tchèques.
Le deuxième témoignage est celui de l’écrivain anarchiste Michal Mares, qui avait fait la connaissance de Kafka dans la rue (ils étaient voisins). Selon Mares, Kafka était venu, suivant son invitation, à une manifestation contre l’exécution de Francisco Ferrer, l’éducateur libertaire espagnol, en octobre 1909. Au cours des années 1910-12 il aurait assisté à des conférences anarchistes sur l’amour libre, sur la Commune de Paris, sur la paix et contre l’exécution du militant parisien Liabeuf.
Le troisième document sont les Conversations avec Kafka de Gustav Janouch. parues, dans une première édition en 1951 et dans une deuxième, considérablement élargie, en 1968. Ce témoignage, qui se réfère à des échanges avec l’écrivain pragois, au cours des dernières années de sa vie (à partir de 1920), montre que Kafka gardait sa sympathie pour les libertaires.
L’analyse de son œuvre est éclairée par cet épisode biographique. Un anti-autoritarisme d’inspiration libertaire traverse l’ensemble de l’œuvre romanesque de Kafka, dans un mouvement de « dépersonnalisation » et réification croissante : de l’autorité paternelle et personnelle vers l’autorité administrative et anonyme. Il ne s’agit pas d’une quelconque doctrine politique, mais d’un état d’esprit et d’une sensibilité critique - dont la principale amie est l’ironie, l’humour, cet humour noir qui est « une révolte supérieure de l’esprit » (André Breton). Les principales caractéristiques de l’autoritarisme dans les écrits littéraires de Kafka sont :

  1. l’arbitraire : les décisions sont imposées d’en haut sans justification - morale, rationnelle, humaine- aucune, souvent en formulant des exigences démesurées et absurdes envers la victime ;
  2. l’injustice : la culpabilité est considérée – à tort – comme évidente, allant de soi, sans nécessité de preuve et les punitions sont totalement disproportionnées à la « faute » (inexistante ou triviale).
    L’inspiration libertaire est inscrite au cœur de ses romans, qui nous parlent de l’Etat — que ce soit sous la forme de l’ « administration » ou de la « justice » — comme d’un système de domination impersonnel qui
    écrase, étouffe ou tue les individus. C’est un monde angoissant opaque, incompréhensible, où règne la non-liberté. Il faut rappeler que Kafka ne décrit pas dans ses romans des États « d’exception » : une des plus importantes idées — dont la parenté avec l’anarchisme est évidente — suggérées par son œuvre, c’est la nature aliénée et oppressive de l’État « normal », légal et constitutionnel. Dès les premières lignes du Procès il est dit clairement : « K. vivait bien dans un État de droit (Reckstaat), la paix régnait partout toutes les lois étaient en vigueur, qui osait donc l’assaillir dans sa maison ? » Comme ses amis, les anarchistes pragois, il semble considérer toute forme d’État, l’État en tant que tel, comme une hiérarchie autoritaire et liberticide.

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