Ligue Communiste

Etat ouvrier et internationalisme

, par KRIVINE Alain

Il nous est plus difficile qu’à M. Schumann ou MM. Mitterrand et Marchais de répondre à la question du Monde diplomatique quant aux grandes orientations de la politique étrangère que nous préconisons. Le premier n’a qu’à expliquer la diplomatie du régime Pompidou. Les seconds n’ont qu’à souligner le « renouveau » qu’impliquerait en ce domaine la victoire de l’union de la gauche, toutes choses restant globalement égales par ailleurs. Nous devons faire d’abord appel à l’imagination du lecteur. Parce qu’un gouvernement, réel, des travailleurs ne sortira pas des urnes électorales mais naîtra d’une révolution sociale, le contexte entier de la politique étrangère, comme de la politique intérieure, s’en trouvera profondément bouleversé. Il est en effet fort peu vraisemblable qu’une insurrection socialiste triomphe en France dans un climat international – et tout particulièrement européen – de relative sérénité.

L’impulsion réciproque que se sont donnée les luttes étudiantes et ouvrières depuis 1967-1968 en R.F.A., Italie, France, Espagne, Grande-Bretagne, luttes qui ont trouvé un prolongement dans toute l’Europe, illustre le fait qu’une révolution dans un quelconque des pays de notre sous-continent poserait en terme concret le problème de la révolution européenne. L’année symbole que fut 1968, marquée par le mai français, l’offensive du Têt au Vietnam, le massacre des étudiants mexicains et l’invasion par les troupes du pacte de Varsovie de la Tchécoslovaquie, montre comment une révolution grondant en Europe se déploierait dans un contexte international de luttes de classes intenses.

C’est donc au développement de ces nombreux foyers de lutte et à la politique de la contre-révolution internationale – et non seulement celle de la réaction intérieure – qu’un gouvernement des travailleurs serait confronté. La meilleure défense du nouvel Etat ouvrier français serait alors l’extension internationale de la révolution.

Tel est le point de départ de notre « philosophie de la politique étrangère ». D’abord pour des raisons économiques : nous n’espérons pas construire les bases matérielles d’une société socialiste accomplie dans les limites nationales ou en symbiose harmonieuse avec les « régimes à systèmes sociaux différents ». Ensuite et surtout pour une raison politique immédiate : il nous paraît tout aussi illusoire de vouloir gagner l’impérialisme à la paix et à la « compétition pacifique ». La guerre d’Indochine vient malheureusement démontrer une nouvelle fois cette vérité vieille comme le marxisme. La « pondération » manifestée par l’U.R.S.S., qui a refusé de faire de la République démocratique du Vietnam une partie inviolable du camp socialiste, comme par la Chine creusant le lit du voyage de Nixon à Moscou en le recevant à Pékin après la reprise des bombardements sur le Vietnam du Nord, n’a pas éloigné les dangers de guerre. Au contraire elle a permis au gendarme mondial du capitalisme de promouvoir l’escalade militaire sans précédent que l’on sait. La politique de coexistence pacifique, censée officiellement préserver la paix mondiale, est condamnée par ses résultats mêmes. L’impérialisme ne se raisonne pas, il se contraint et se détruit.

C’est donc cette volonté de garantir le développement du nouvel Etat révolutionnaire, en favorisant l’extension de la révolution et en remplissant ses tâches internationalistes, qui donne un sens à l’ensemble des mesures que prendrait, en politique étrangère, le nouveau pouvoir prolétarien. C’est pourquoi il considérerait la défense active des autres luttes révolutionnaires en cours comme son premier devoir. A commencer, si elle n’avait déjà vaincu, par la défense de la révolution indochinoise. Défense radicale, dans la lignée de celle que nous proposons aujourd’hui pour le mouvement anti-impérialiste, qui comprendrait, outre la reconnaissance du Grunk cambodgien et du G.R.P. sud-vietnamien, l’impulsion du mouvement de solidarité dans le monde et l’aide militaire et économique aux forces révolutionnaires indochinoises la plus complète. C’est aussi pourquoi un pouvoir révolutionnaire, en France, participerait activement à l’organisation des travailleurs européens en lutte pour les Etats Unis Socialistes d’Europe, contre l’Europe du capital, au lieu de proposer, comme le font le P.C. et le P.S. dans leur programme commun, une « démocratisation » des institutions de la C.E.E., pâle reflet en politique étrangère de la « stratégie » de démocratie avancée.

C’est pourquoi, enfin, il va de soi qu’un gouvernement des travailleurs reconnaîtrait immédiatement le droit à l’autodétermination et à l’indépendance des populations prétendues T.O.M. et D.O.M., reste de l’empire colonial français, en assortissant cette reconnaissance d’une importante aide au développement.

Nous n’oublions pas pour autant les leçons de la « paix malheureuse » de Brest-Litovsk, passée en 1918 entre la jeune Union soviétique et l’impérialisme allemand. Un rapport de force défavorable peut rendre nécessaire la signature de compromis entre la nouvelle République des conseils ouvriers et les pays impérialistes. Notons cependant que la situation internationale de la révolution française sera bien meilleure que celle que connut la révolution russe, première révolution socialiste éclatant dans un pays économiquement arriéré. Mais la révolution française peut vaincre au début – ou au cours – d’un processus prolongé de lutte de classes à l’échelle internationale qui impose parfois la négociation de compromis.

C’est pour pouvoir combiner la réalisation de ses tâches immédiates avec la définition d’éventuelles tactiques qu’un gouvernement des travailleurs abolira la diplomatie secrète, séparera rigoureusement l’appareil d’Etat prolétarien de celui des organisations révolutionnaires et fera de son orientation étrangère l’objet de discussions et votes dans la pyramide des conseils ouvriers. Nixon vient de montrer l’usage qu’il sait faire de la diplomatie secrète pour démobiliser et duper l’opinion mondiale lors des négociations sur le Vietnam et dans sa politique de « coexistence pacifique à trois ». Un gouvernement des travailleurs publiera tous les traités secrets, rendra compte devant tous, à l’image des bolchévicks de 1918, de la nature et du contenu de chacune des mesures diplomatiques qu’il prendra, en appellera à la mobilisation ouvrière internationale pour appuyer les objectifs de sa politique étrangère.

La stricte séparation des partis de l’Etat permettra d’éviter que les liens probablement nécessaires que la France des conseils ouvriers aura à nouer avec les régimes capitalistes subsistant ne se solde par l’abandon de l’aide aux mouvements révolutionnaires de ces pays. Nous savons qu’extension de la révolution ne signifie pas son exportation artificielle par armée rouge interposée. Mais nous savons aussi combien l’attitude d’un pouvoir révolutionnaire sur l’arène internationale peut favoriser ou au contraire freiner l’approfondissement des luttes de classes internationales. Les liens avec les régimes capitalistes ne peuvent être tissés à n’importe quel prix et les partis révolutionnaires doivent toujours pouvoir continuer – par-delà les négociations d’Etat – à jouer leur rôle internationaliste.

L’annonce, le 18 juillet 1971, du voyage de Nixon à Pékin a brisé net l’offensive diplomatique que le G.R.P. avait lancée quinze jours plus tôt en publiant ses propositions en sept points. Le maintien du voyage de Nixon à Moscou a cassé la relance que connaissait le mouvement anti-guerre aux Etats-Unis le printemps dernier, au lendemain des bombardements d’Hanoï et d’Haïphong. Les gouvernements soviétique et chinois ont ainsi, au nom d’une défense bureaucratique d’intérêts « nationaux », accepté d’accentuer l’isolement international de la révolution indochinoise, clef de voûte de la situation mondiale. Cette diplomatie-là, un gouvernement des travailleurs la rejetterait.

C’est ainsi qu’un pouvoir prolétarien pourrait en même temps proposer aux Etats ouvriers des accords de coopération économique et de défense militaire face à l’impérialisme tout en soutenant, dans ceux d’entre eux qui ont connu une dégénérescence bureaucratique, les luttes révolutionnaires. C’est ainsi qu’il pourra proposer aux pays coloniaux et semi-coloniaux une politique commune de défense du prix des matières premières sur le marché mondial tout en soutenant les mouvements de libération nationale et sociale.

« La politique extérieure du gouvernement démocratique, écrit le P.C.F. dans son programme, suivra trois grandes lignes indissociables : l’indépendance et la souveraineté nationale, la paix, la coexistence pacifique et le désarmement ; la coopération avec tous les pays sans discrimination. Elle fondera son activité sur la stricte application de la loi internationale que constitue la charte des Nations unies. » Il relègue en fin de paragraphe – pour n’y plus revenir – les « devoirs de solidarité internationale ». Mais la politique d’un véritable gouvernement des travailleurs restera, elle, fondée sur la lutte de classes. La ligne de démarcation qui sépare les réformistes des révolutionnaires se prolonge – évidemment – dans le domaine de la « politique étrangère ». C’est seulement ainsi qu’une France socialiste sera vraiment « terre d’asile » et participera activement à la reconstruction d’une internationale révolutionnaire de masse.