Sport, nation, nationalisme

Des liaisons très particulières

, par OURMAN Daniel

Cette fin de siècle nous donne à voir un regain de vitalité de la question nationale et du nationalisme et, d’autre part, de l’omniprésence du sport. Deux phénomènes qui ne vont pas sans relations.

Il suffit de tourner ses regards vers l’Est de l’Europe pour assister au triste spectacle de revendications nationalistes s’exprimant dans la violence, tandis que dans le reste du continent, discours et postures nationalistes trouvent un écho certain. Cette fin de millénaire nous offre une autre vision : celle d’un sport omniprésent dans les discours politiques, dans les médias, l’imaginaire collectif. Or, cette visibilité concomitante de la question nationale et du sport nous semble l’occasion de revenir sur les liaisons particulières qu’entretiennent nation et sport depuis qu’est apparu, au siècle dernier, le sport moderne.

Sport et sentiment national

Le sport apparaît, tout d’abord, comme l’un des modes d’intériorisation du sentiment national au sein des États-nations modernes. En effet, après 1918, le sport international est devenu une expression de lutte nationale. Ce qui lui donna une efficacité unique comme moyen d’inculquer un sentiment national ­du moins pour les hommes­, c’est la facilité avec laquelle les individus les moins politisés et les moins insérés dans la sphère publique pouvaient s’identifier avec la nation symbolisée par des sportifs. Le sport permit de réaliser une extension du loyalisme envers une équipe au loyalisme envers une nation. Dès les premières décennies du 20e siècle, le football est apparu comme un instrument privilégié de diffusion du patriotisme. C’est à cette époque que furent définis, par souci de valorisation patriotique de l’équipe nationale, des styles de jeu nationaux. Ainsi apparut peu à peu sous la plume des commentateurs le « jeu à la française », fait de technique et de finesse. Le choix de ces qualificatifs ne tient pas au hasard : le champion et l’équipe sont l’incarnation des vertus de son pays.
Les liens qui unissent sport et identification nationale ne sont pas univoques. Ils fonctionnent dans des situations nationales et selon des modes divers. Les liens entre l’Athletic Bilbao et la communauté basque, ou encore ceux qui unissent le FC Barcelone à la communauté catalane, nous montrent comment des aspirations nationales non satisfaites peuvent s’exprimer à travers l’identification à un club. Ainsi, sous la dictature franquiste, le Barça représentait le vecteur d’expression des aspirations à l’autonomie de la Catalogne, et le drapeau du club remplaçait durant les manifestations politiques, interdites, le drapeau de la Catalogne. Les victoires du Barça sont encore vécues comme autant de victoires politiques et les confrontations avec l’ennemi madrilène du Real donnent lieu à une intense dramatisation. Dans les pays où l’identification nationale pose problème, dans les nations récentes, le sport peut permettre de mettre en scène, avec efficacité, la nation. Le cas des pays africains dans les années 1960 ou celui des pays nés de la disparition du bloc soviétique ou du conflit yougoslave nous le montrent : ils se sont employés à obtenir leur reconnaissance sportive une fois indépendants.

Récupération politique

Support d’identification collective, le sport a été, dès les années 1920, récupéré par la politique. Le premier régime à avoir instrumentalisé le sport est le fascisme italien, qui s’est livré à une large exploitation politique du football et des victoires de l’équipe nationale la Squadra Azzura. Mussolini a été le premier à considérer les joueurs de l’équipe d’Italie comme « des soldats au service de la cause nationale ». En outre, il comprit fort bien le bénéfice politique que le régime pouvait tirer de l’organisation d’une compétition sportive internationale, occasion d’une vaste action de propagande. Or, l’Italie organisa la deuxième édition de la Coupe du monde de football en 1934 et, de plus, elle remporta la compétition. Et elle fut de nouveau victorieuse, en 1938, en France.
Si le sport a été un instrument de propagande pour les régimes mussolinien et hitlérien ­ il suffit de rappeler l’utilisation politique du sport par l’Allemagne nazie notamment lors des jeux Olympiques de Berlin en 1936, il n’a pas été négligé par les régimes staliniens, tout particulièrement l’URSS et la RDA, qui ont surinvesti les victoires sportives de significations politiques et se sont attachées à fabriquer des champions. La liste est longue de ces dictateurs qui ont su et savent utiliser le sport et profiter de la neutralité et/ou de la bienveillance des autorités sportives pour promouvoir leur idéologie et susciter des réflexes de fierté nationale. L’utilisation politique du sport n’est cependant pas le seul fait des dictatures et des régimes totalitaires : tous les gouvernements ont volontiers recours au sport et à ses effets jugés bénéfiques sur le sentiment national.

Xénophobie

Mais l’histoire du sport moderne et son actualité sont là pour nous rappeler à quel point la compétition sportive peut favoriser le glissement du sentiment national au chauvinisme, à la xénophobie, au racisme, aux régressions nationalistes de toutes sortes. Il suffit de lire ou d’écouter les commentaires qui entourent telle rencontre sportive pour saisir combien ces confrontations dépassent le simple domaine du sport et font appel à des réflexes pour le moins douteux. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que la métaphore guerrière soit utilisée de façon récurrente par les commentateurs sportifs. En effet, si le sport et la guerre empruntent souvent le même vocabulaire, ce n’est en rien l’effet du hasard mais bien plutôt le révélateur de la signification profonde de la compétition sportive, affrontement euphémisé, guerre ritualisée. Or l’identification à l’excès de l’équipe nationale à la nation elle-même peut produire une violence extrême et amener des individus à ne plus prendre le sport pour ce qu’il est ­ un affrontement ritualisé ­ mais pour la guerre tout court.
Les exemples sont malheureusement nombreux de ces supporteurs qui confondent le sport et la guerre et laissent s’exprimer, dans les stades ou à leurs abords, leurs frustrations, leur haine de l’autre et leur fascination pour la violence. Ainsi l’Europe a-t-elle vu se développer le hooliganisme au moment où elle s’enfonçait dans la crise économique et sociale ­même si le lien n’est pas mécanique entre les deux phénomènes. Au moment où le nationalisme s’affirmait dans des meetings politique de masse en Serbie, les supporteurs serbes adoptèrent des mots d’ordre nationalistes. Sous l’influence de la mise en place d’un régime nationaliste, les supporteurs croates ont connu la même évolution dans leurs chants et slogans. Les stades de Yougoslavie ont donc été dès la fin des années 1980 le théâtre d’une montée du nationalisme qui allait par la suite s’exprimer sur des terrains plus explicitement guerriers. Le cas de l’ex-Yougoslavie nous laisse voir l’aspect le plus sombre des liens entre le sport et la nation. Les liaisons très particulières qui se sont nouées depuis un siècle doivent-elles pour autant amener à adopter une vision définitivement pessimiste sur le rôle du sport dans nos sociétés ? Ou existe-t-il l’espoir d’un sport qui ne soit ni un vecteur naturel du nationalisme ni un affrontement ayant perdu tout caractère euphémisé ?