Mondialisation des résistances

Un sommet alternatif

, par ROUSSET Pierre

Les mouvements de résistance à la mondialisation néolibérale se sont une nouvelle fois réunis pour manifester dans les rues de Genève avant la conférence-bilan de l’Onu sur les questions sociales. Et pour travailler ensemble à une meilleure coordination des mobilisations et campagnes convergentes.

  Sommaire  

Des hommes d’État venus du monde entier s’étaient solennellement engagés à faire reculer la pauvreté, lors du sommet social organisé par les Nations unies à Copenhague, en 1995. Cinq ans plus tard, à l’heure du bilan officiel, le constat s’avère sans appel : la mondialisation capitaliste n’a cessé de creuser les inégalités. Nous étions près de 10 000 à le clamer, dimanche 25 juin, dans les rues de Genève, devant les sièges de l’Organisation mondiale du commerce et de l’ONU. Les trois jours précédents, quelque 500 délégués venus d’Europe, des Amériques, d’Afrique, du Moyen-Orient et d’Asie avaient saisi cette occasion pour se réunir et travailler à renforcer la coordination internationale des résistances à l’ordre néolibéral. La conférence de Genève s’est ainsi inscrite dans une longue chaîne d’initiatives : le contre-G7 de Lyon et la conférence intercontinentale des zapatistes en 1996, les rencontres de Saint-Denis il y a un an, les mobilisations de Seattle en novembre dernier.

 Du neuf

À Bangkok, en janvier 2000, de nombreux mouvements avaient décidé d’appeler à l’initiative de Genève pour en faire un rendez-vous important dans la discussion de nos alternatives, la définition de nos campagnes communes, la convergence de nos réseaux régionaux ou mondiaux, l’articulation de nos combats. Concrètement préparée par le comité suisse de l’Appel de Bangkok et ATTAC (France), cette conférence a ainsi été conçue comme un lieu de travail, avec un grand nombre d’ateliers et deux plénières, et non comme une grand-messe. Ce qui aide à faire le point de ce qu’elle a apporté de neuf.
Notons tout d’abord une extension géographique du réseau militant rassemblé dans ces rencontres internationales et un renforcement des solidarités régionales. Certes, pour des raisons pratiques, l’Asie Pacifique était moins bien représentée qu’il y a un an à Saint-Denis ; et l’extrême hétérogénéité de cette partie du monde (travaillée de violents conflits) se fait sentir. Mais l’Amérique latine (où des comités ATTAC nationaux se constituent) et l’Afrique (avec les mouvements contre la dette) ont été politiquement très actives à Genève. L’Europe n’avait été que marginalement impliquée dans les rencontres internationales de Saint-Denis ; cette fois, une coordination européenne de l’ensemble de nos campagnes a été décidée, dont le secrétariat sera assuré successivement par chaque pays (la France assumant pour commencer cette responsabilité). Enfin, pour la première fois, un atelier a permis aux organisations d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient de se retrouver.
Notons ensuite un élargissement notable des campagnes communes. Une coordination mondiale très représentative commence à émerger sur le terrain de la taxe Tobin, à la suite notamment de l’appel lancé de Washington, en avril, par des parlementaires. La mobilisation pour l’annulation de la dette du tiers monde a repris une ampleur considérable en 1999-2000, mais elle reste divisée, par exemple, entre le puissant mouvement Jubilé 2000 du Royaume-Uni (qui a commencé par cibler les seuls pays les plus pauvres) et d’autres (Jubilé-Sud, le CADTM, la très dynamique campagne espagnole...) qui exigent son abolition pour l’ensemble des pays dominés. Toutes ces composantes de la « campagne dette » ont décidé de coopérer avec les autres campagnes, dans le cadre défini à Genève. De nouveaux terrains d’initiatives convergentes ont aussi été déterminés, contre le chômage, en défense des services publics (en rapport notamment avec l’initiative prise sur la poste en Europe) et les accords régionaux de libre-échange.
La participation du mouvement syndical à cette convergence militante reste très inégale et, en général, trop faible. Elle se renforce pourtant aux Etats-Unis (on l’a vu hier à Seattle et Washington) et en Amérique latine (Mexique), en Asie (Corée) ou en France. La CGT est venue en force à la manifestation du 25 juin (sans cependant s’investir beaucoup dans les travaux de la conférence), ainsi que la FSU et les SUD, qui appartiennent au Groupe des 10. Signe de temps qui commencent à changer, la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) a soutenu les mobilisations de dimanche, auxquelles a aussi contribué le réseau d’ONG assurant le suivi du sommet social de Copenhague.

 Initiatives à venir

L’un des aspects les plus importants de la conférence de Genève a été la volonté affichée d’articuler mieux les résistances mondiales aux politiques néolibérales, en faisant surgir de nouvelles formes permanentes de coordination souple. Nous en restons ici à un début d’expérimentation ; il reste beaucoup à inventer. Mais la succession des prochains rendez-vous régionaux (la conférence intergouvernementale de Nice en décembre 2000, pour l’Europe ; ou les rencontres Europe-Asie d’octobre à Séoul) et internationaux nous permettra de tester effectivement notre capacité à avancer en ce domaine.
L’assemblée générale du FMI et de la Banque mondiale à Prague, en septembre, devrait être l’occasion de pousser plus avant le débat sur les institutions financières internationales (où s’opposent des points de vue « réformateurs » et « abolitionnistes ») et de tisser des liens avec nos partenaires d’Europe orientale. La rencontre de Dakar, en décembre, permettra de doter la campagne sur la dette de nouvelles échéances, à la fin de l’année du Jubilé, et de s’attaquer à la question globale des rapports Nord-Sud. Enfin, les Brésiliens, très présents à Genève, ont décidé d’organiser un Forum social mondial, fin janvier 2001, au moment du sommet suisse et libéral de Davos, dans la ville de Porto Alegre. Ce dernier rendez-vous devrait acquérir une importance toute particulière.
Ce n’est donc qu’un début...