Les « mille marxismes » de Tosel

, par LÖWY Michael

JPEG Ce petit livre est beaucoup plus qu’un hommage au regretté André Tosel, prématurément disparu en 2017. C’est une excellente introduction (critique) à l’œuvre d’un des plus importants penseurs marxistes français des dernières décennies : un humaniste radical et engagé, qui est resté jusqu’au bout fidèle à ses convictions émancipatrices. L’auteur, Arno Münster, est un éminent spécialiste d’Ernst Bloch, ainsi qu’un militant de la cause écosocialiste. Il aborde, certes de forme résumée, les principaux travaux de Tosel, sur l’histoire de la pensée — Spinoza, Marx, Labriola, Gentile, Gramsci — ou sur l’actualité politique : la globalisation néolibérale, le « retour du religieux ». Une des contributions les plus originales et « provocatrices » de Tosel est sans doute le concept de « mille marxismes ». Contre les prétentions au monopole de la vérité des orthodoxies, il reconnaît l’inévitable pluralité et diversité du marxisme au cours de son histoire, et particulièrement dans la période qui s’ouvre avec la fin de l’URSS. Bien entendu, la philosophie de la praxis d’Antonio Gramsci et les débats entre marxistes italiens occupent une place centrale dans cette histoire « brisée et discontinue » de la tradition marxiste, mais les divers marxismes français l’intéressent aussi, notamment l’œuvre d’Étienne Balibar, dont il salue la productivité théorique, et celle de Daniel Bensaïd, dont le « marxisme pascalien » a pour fondement philosophique le pari sur la résistance. Arno Münster regrette l’absence, dans le panorama du marxisme selon André Tosel, de références substantielles à Ernst Bloch, à l’école de Francfort (à l’exception de Walter Benjamin) ou aux travaux d’Oskar Negt.

L’analyse de la pensée de Gramsci est un des points forts de l’œuvre de Tosel. Il montre avec précision son rapport à l’historicisme de Croce et aux idées de Sorel sur le « bloc historique », ainsi que son opposition au « matérialisme » borné des Plekhanov ou Boukharine. Mais je ne suis pas convaincu par son hypothèse — partagée par Münster — que la philosophie de Gramsci est « en syntonie avec le tournant linguistique de la philosophie contemporaine »… L’histoire a-t-elle confirmé les analyses de la philosophie de la praxis de Gramsci ? En tout cas, constate Tosel, elle a « réalisé ses pires pronostics et vérifié sa noire lucidité ».

Au cours des dernières années de sa vie, Tosel était devenu, observe Münster, un des théoriciens marxistes les plus importants de la globalisation capitaliste néolibérale, cette « guerre économique et sociale » menée par l’oligarchie financière au niveau du globe entier. Ce « libéral-totalitarisme » — concept critiqué par Münster — a créé un véritable apartheid mondial, où la démocratie est vidée de toute substance et la citoyenneté de toute efficacité. La mondialisation néolibérale, cette machine à fragmenter, hiérarchiser et éliminer les humains « superflus » (Hannah Arendt), est aussi responsable de la catastrophe écologique (le réchauffement global), qui représente un véritable danger d’autodestruction de l’humanité.