Nicos Poulantzas : classes et état au miroir du fascisme

, par PICQUET Christian

Sans doute, le nom de Nicos Poulantzas n’évoquera-t-il pas grand-chose aux plus jeunes des lecteurs de Mauvais Temps. Il n’en figure pas moins au (petit) nombre de ceux qui, dans la tourmente des années 70, se seront efforcés de libérer la pensée marxiste du dessèchement dogmatique, de la routine du raisonnement analogique ou de la vulgate économiste.
« Philosophe du droit », marqué par Jean-Paul Sartre et l’École de Francfort, fortement influencé par le structuralisme mais également, à la différence notable de Louis Althusser, par la réflexion trop souvent ignorée ou détournée d’Antonio Gramsci, Nicos Poulantzas se sera attaché à cerner ce point aveugle ou fuyant d’une certaine tradition, héritière du bolchevisme et de la 3e Internationale, à savoir la politique. Il contribuera, ce faisant, à redéfinir les termes de la discussion sur l’État dans les sociétés capitalistes, ses rapports aux classes sociales et à la lutte des classes, ses « fonctions » économiques à l’époque moderne, le droit en tant qu’idéologie et pratique répressive. Rompant avec l’approche sommaire selon laquelle l’État bourgeois se résumerait à « une bande d’hommes armés » ou encore à un « pouvoir spécial de répression » [1], il démontrera notamment qu’il s’agit avant tout d’une « condensation » de l’équilibre des forces de classe en confrontation dans une formation sociale déterminée. Contrairement à Jaurès, qui en avait déjà eu l’intuition [2] mais paraissait en déduire une sorte de neutralité de la machine étatique, Poulantzas travaillera particulièrement sur l’enracinement du pouvoir politique dans les rapports de production et sur le rôle du politique comme régulation des contradictions internes à la classe dominante d’un mode de production donné.
De cette contribution à la théorie de l’État, restée à jour sans prolongement véritable, découleront dès son oeuvre de jeunesse, Pouvoir politique et classes sociales [3], l’accent couramment mis sur « l’autonomie relative » de l’État et « l’autonomie du politique », ainsi que sur les concepts complémentaires de « bloc au pouvoir », de « classe hégémonique » (ou « fraction hégémonique ») et de « classe régnante ». Selon ces distinctions que Nicos Poulantzas mettra à contribution dans ses analyses de phénomène fasciste, la classe économiquement dominante dans une phase particulière d’un mode de production - en l’occurrence le mode de production capitaliste - peut s’avérer différente de celle qui exerce la domination politique. Prenant pour exemple le cas français, Pierre-Philippe Rey résume bien l’approche novatrice de Poulantzas :

« Ce sont des notables ruraux, par l’intermédiaire notamment du Parti radical, qui exerceront le pouvoir politique en France jusqu’à ce que le capitalisme se soit assuré la position dominante dans le secteur de la reproduction de la force de travail, ce qui ne se produira que tardivement en France. Mais comme le montre bien Nicos Poulantzas, cette couche « régnante » n’exerce pas l’hégémonie : elle ne fait même pas partie du bloc au pouvoir. Ce décalage entre classe hégémonique dans la formation sociale et classe ou couche régnante explique aussi le fait constaté par Nicos Poulantzas qu’au sein de l’État ce sont les fractions régnantes qui représentent les intérêts des classes ou fractions de classes hégémoniques qui ne maîtrisent pas l’État [...]. Dès lors, l’État capitaliste n’apparaît que lorsque la bourgeoisie devient elle-même classe régnante, c’est-à-dire lorsque, du fait du développement des rapports de production capitalistes au détriment des modes de production antérieurs, elle assure sa domination directe (soumission du travail au capital) sur la fraction décisive des producteurs. Mais ce règne politique de la bourgeoisie est lui-même scandé par la succession des stades du capitalisme, qui correspondent aux hégémonies successives de différentes fractions de la bourgeoisie. Là encore, on observe le même décalage entre fraction hégémonique (celle qui dirige le stade dominant du capitalisme au moment considéré) et fraction régnante (celle qui assure sa domination directe sur la partie du prolétariat jouant le rôle décisif dans la reproduction de la force de travail). » [4]

De cette analyse, découlera la conclusion, directement politique, que la lutte des classes traversait l’État et que cela dessinait des enjeux dont la gauche et le mouvement ouvrier ne sauraient rester spectateurs. Poussant plus loin la réflexion, sur la base du bilan apocalyptique de la conception du socialisme établi sur le cinquième du globe au cours de la seconde moitié du siècle qui vient de s’achever, Poulantzas en viendra à préconiser l’abandon du modèle stratégique hérité de Lénine et de l’Octobre russe, pour insister sur l’importance décisive de la démocratie représentative - qu’il appelait à articuler à des formes de démocratie directe - du pluripartisme et de l’État de droit durant la transition du capitalisme au communisme. S’interrogeant ainsi sur le concept d’« hégémonie de la classe ouvrière » sur ce dernier processus, il remarquera :

« Je me demande s’il n’existe pas un lien entre la sous-estimation léniniste de l’importance de la démocratie formelle et une théorie qui donne le rôle « spontanément » démocratique de la classe ouvrière pour évident. Si nous voulons analyser précisément les « retards » dans la théorie politique marxiste, ce thème est central. Il faut comprendre - comme l’expérience l’enseigne - qu’aucune classe par elle-même, en fonction de sa nature propre, n’est destinée à garantir les libertés s’il n’existe pas un projet conscient qui intervient en ce sens. Il faut savoir examiner sans mythes ni résistances la stratification, les divisions internes à la classe ouvrière, à sa très grande complexité. Elle a besoin des institutions démocratiques non seulement pour se défendre de ses « ennemis », mais aussi pour « se défendre d’elle-même », au moment même où elle exerce le pouvoir politique. » [5]

Cela le conduira, via le Parti communiste grec dit de l’intérieur, vers les rivages de l’eurocommunisme. Bien qu’il ait toujours tenu à se distinguer des tentations social-démocrates de ce dernier phénomène, il convient toutefois de relever que cela ne donna pas naissance à ses textes les plus pertinents [6].

 Du fascisme comme phénomène critique et spécifique

Reste que, partant de ses travaux théoriques sur l’État capitaliste en général, Nicos Poulantzas en viendra, assez logiquement, à traiter des formes et types d’État d’exception à travers lesquels sa méthode d’analyse et sa typologie trouvent toute leur pertinence. Suivants les écrits de Marx sur le bonapartisme et ceux de Gramsci sur le césarisme, il y consacrera successivement deux ouvrages, Fascisme et dictature et La crise des dictatures, en 1970 et 1975. Incontestablement, c’est le premier qui synthétisera le mieux sa pensée en la matière, à travers la description minutieuse de la montée au pouvoir puis de l’installation, entre les deux guerres, du fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne. Dans son introduction, il résumera fort clairement sa démarche :

« En traitant ici du fascisme, on a été amené à entrer dans des développements qui dépassent son cadre d’analyse. Ainsi pour ce qui touche aux appareils d’État et à l’État capitaliste - en effet, l’État fasciste est une forme spécifique de l’État d’exception, que l’on ne saurait en aucun cas confondre avec les autres formes de l’État capitaliste. L’État fasciste constitue une forme critique d’État et de régime, correspondant à une crise politique. Mais c’est le propre de toute crise que de révéler des traits qui ne lui sont pas exclusifs : l’examen du fascisme, précisément comme phénomène critique et spécifique, permet d’approcher l’étude de certains aspects de l’État capitaliste dans sa nature même. » [7]

Schématiquement, cinq points structurent dès lors sa démonstration.
Sur fond de dépression de l’économie, le processus de fascisation intervient au moment où, au sein du bloc au pouvoir, la fraction monopoliste du capital conquiert la position de classe régnante. De ce rôle « du fascisme à l’égard du déplacement de l’hégémonie politique » au profit du capital financier et du grand capital lié aux trusts, découle, selon Poulantzas, une « crise de la représentation partisane » [8], qui voit les partis traditionnels de la classe dirigeante n’être plus en mesure d’assurer leurs fonctions traditionnelles. D’où une crise politique et idéologique grâce à laquelle il revient au fascisme d’assurer, face à cette rupture du lien « représentants-représentés », « le passage de la forme d’État libéral du capitalisme concurrentiel à la forme d’Etat interventionniste du capitalisme monopoliste » [9].
Dans ses rapports aux classes populaires, le fascisme ne s’appuie pas d’abord sur une classe ouvrière qui demeure globalement fidèle à ses organisations et qui ne cessera de lui manifester son opposition, y compris après l’instauration des nouveaux régimes. En revanche, relève Poulantzas, « les débuts du procès de fascisation présupposent une série caractéristique de défaites de la classe ouvrière ». [10] Et de décrire la relégation du monde du travail sur la défensive :

« La caractéristique du procès de fascisation, c’est que la lutte de la bourgeoisie contre la classe ouvrière revêt un caractère de plus en plus politique, alors que celle de la classe ouvrière contre la bourgeoisie se cantonne de plus en plus dans le domaine économique-revendicatif [...]. La classe ouvrière n’est pas démobilisée, au sens complet du terme, pendant le procès de fascisation ; le mouvement gréviste reste en particulier, tout au long du procès, relativement puissant. Mais avec cette seule différence capitale, que c’est l’aspect économique de la lutte qui passe progressivement au premier plan. » [11]

Ce à quoi correspondent une « crise idéologique de la classe ouvrière » et « une crise caractéristique des organisations révolutionnaires ». Autrement dit, se manifeste alors une coupure avec les partis communistes, incapables que se révèlent ces derniers de relever les défis de la course de vitesse engagée avec la barbarie.
La spécificité de l’impact populaire du fascisme provient essentiellement de son rapport avec la petite bourgeoisie, qu’il s’agisse de ses composantes traditionnelle (petits commerçants, artisans...) ou des nouvelles couches moyennes (employés, fonctionnaires...). L’accélération de la concentration du capital, qui accompagne la période d’instauration de l’hégémonie du capitalisme monopoliste, a naturellement pour effet de mettre en cause l’existence économique de la petite production et de la petite propriété. D’où cette tendance du fascisme, soulignée par Poulantzas :

« Le procès de fascisation et le fascisme correspondent à une situation de crise politique de la petite bourgeoisie, et à sa constitution en authentique force sociale par le biais des partis fascistes. » [12]

Mais cet aspect se trouve lui-même porteur d’ambiguïtés profondes :

« Cette alliance recouvre, en fait, une lutte politique intense entre le grand capital et la petite bourgeoisie, lutte marquant toute l’histoire du fascisme, et qui se répercute dans les contradictions entre le fascisme et le grand capital. Cette alliance se fait au début par le biais du parti fasciste, grâce à sa représentativité ambiguë : parti qui se présente comme « anticapitaliste », tout en représentant progressivement les intérêts réels du grand capital. Elle se fait ensuite, après la subordination du parti à l’appareil d’État au sens strict, par le biais de cet État et du fétichisme du pouvoir propre à la petite bourgeoisie. Cette alliance grand capital/petite bourgeoisie n’est jamais, ici, directe et déclarée : elle prend la forme d’un appui de la petite bourgeoisie à une forme d’État, dont elle ne décèle pas les liens avec les intérêts du grand capital. Bref, le rôle historique du fascisme, à cet égard, fut de réaliser une alliance entre le grand capital et la petite bourgeoisie, en une conjoncture précisément où leurs contradictions traversaient une phase d’intensification aiguë. » [13]

Dans cette mesure, si la petite bourgeoisie tient, au début de l’installation du fascisme aux commandes, le rôle de « classe régnante », elle se cantonne très vite, dès l’étape de stabilisation des nouvelles autorités, au statut de « classe-tenant des appareils d’État ».
C’est également à l’aune de son rapport avec les classes intermédiaires qu’il faut interpréter l’exploitation, par les fascismes, de questions nationales non réglées. Nicos Poulantzas reviendra longuement sur ce point, lors d’un séminaire organisé à l’université Paris 8, en 1974-1975 [14]. Il y montrera comment fascisme et nazisme savent jouer la carte ambiguë et complexe de l’unité nationale, afin de conforter leur enracinement populaire, en exploitant parfois le thème des « nations-prolétaires ». Mais cette utilisation procède surtout d’une nécessité politique pour une grande industrie qui n’eût pu, sans cela, se lancer dans un cours expansionniste :

« Tout d’abord, l’unité nationale propre au capitalisme, étant donné le processus de la révolution démocratique bourgeoise dans ces deux pays (révolution d’en haut par Bismarck en Allemagne, Risorgimento manqué en Italie) était loin d’être accomplie, au moment de l’accession du nazisme et du fascisme au pouvoir, au même degré que dans les autres pays capitalistes développés. En un sens, le nazisme et le fascisme parachevèrent le processus d’unité nationale capitaliste dans ces deux pays. »

De tout cela découle l’appréciation de l’État fasciste comme forme particulière d’Etat d’exception, qui ne s’assimile ni au bonapartisme, ni aux dictatures militaires classiques, même si elle affiche des traits communs avec eux. La spécificité de l’Etat fasciste est de s’appuyer, par l’entremise du parti unique, sur une mobilisation de masse permanente. Ce qui renvoie au fait que les fascismes sont originellement « exogènes » à l’appareil de l’État. De ce point de vue, comme l’illustre Poulantzas, « il n’y a jamais de fusion entre le parti fasciste et l’appareil à l’Etat. Le parti fasciste assume toujours un rôle propre » [15]. Néanmoins, les relations entre partis et Etats connaissent des modifications constantes et, dès lors que les nouveaux régimes se stabilisent, l’appareil étatique finit par se subordonner la machine partisane. Cela s’accompagne d’une « réorganisation des branches de l’appareil d’Etat : c’est une branche particulière de l’appareil répressif d’Etat qui domine les autres branches, et, ainsi, l’ensemble des appareils d’État, y compris les appareils idéologiques. Cette branche, ce n’est ni l’armée, ni la « bureaucratie administrative » : c’est la police politique ».

  Une interprétation en forme de rupture

Avec le temps, on pourra contester le schématisme de tel ou tel aspect de la démonstration de Nicos Poulantzas. Il n’en demeure pas moins que l’interprétation qu’il nous laisse en héritage apparaît en rupture fondamentale avec la plupart des tentatives d’explication en vogue au moment où il publiera Fascisme et dictature. Qu’il s’agisse des approches faussement psychanalytiques, des réflexions fondées sur l’usage du langage dans le développement des totalitarismes ou, bien sûr, des conclusions de l’historiographie la plus classique. Il entend, pour sa part, mettre en valeur les déterminants sociaux des phénomènes considérés et s’inspire, à cette fin, de la méthode de Marx. Il ne peut toutefois y parvenir qu’en se livrant à la critique en règle des prétendues analyses de l’Internationale communiste normalisée par le stalinisme. Raison pour laquelle il sous-titre son travail : « La Troisième Internationale face au fascisme ».
De fait, hormis quelques intuitions de Clara Zetkin dès 1923, puis de Palmiro Togliatti, le mouvement communiste héritera des concepts qui lui avaient interdit, dans l’entre-deux guerres, de comprendre les tendances à l’œuvre et l’avaient conduit aux impasses calamiteuses de la stratégie « classe contre classe » et de la théorie du « social-fascisme », faisant de la social-démocratie l’ennemi principal du mouvement ouvrier révolutionnaire. Pour justifier cette stratégie et cette théorie, l’IC ne cessa d’évoluer d’un catastrophisme économiste, permettant d’interpréter le fascisme comme la manifestation de l’agonie d’un capitalisme en putréfaction, à la thèse selon laquelle ces processus ne représentaient que le « dernier rempart » de bourgeoisies aux abois face à la révolution prolétarienne imminente. La sous-estimation, qui s’ensuivit, du danger et l’incompréhension du rôle historique joué par les fascismes italien et allemand, ne furent pas pour rien dans les défaites qui virent l’anéantissement des forces progressistes et, plus généralement, de la démocratie dans ces pays même lorsqu’il s’agit, en 1935, de revenir sur ces erreurs passées pour imposer un nouveau tournant à l’Internationale, en l’occurrence la stratégie des fronts populaires, Dimitrov continuait à reposer du fascisme une définition singulièrement creuse :

« Dictature terroriste ouverte des éléments les plus réactionnaires, les plus chauvins les plus impérialistes du capital financier. » [16]

Quoique sa propre culture l’empêchât de l’admettre et quoiqu’il évitât soigneusement de caractériser le régime instauré en Union soviétique peu après la mort de Lénine et l’épuration du Parti bolchevique, Poulantzas inscrira d’évidence sa réflexion dans la lignée des écrits de Léon Trotski et Daniel Guérin. Dans l’un de ses textes les plus percutants sur les racines du national-socialisme, le futur fondateur de la Quatrième Internationale proposait ainsi des conclusions que Fascisme et dictature systématisera quarante années plus tard :

« Quatorze années furent employées par la démocratie de Weimar à s’excuser de sa propre existence. Le Parti communiste appelait les ouvriers à une nouvelle révolution, mais il s’avérait incapable de la diriger. Le prolétariat allemand passait par les hauts et les bas de la guerre, de la révolution, du parlementarisme et du pseudo-bolchevisme. En même temps que les vieux partis bourgeois s’épuisaient à fond, la force dynamique de la classe ouvrière se trouvait sapée. Le chaos d’après-guerre frappa les artisans, les commerçants et les employés non moins durement que les ouvriers. La crise agraire ruinait les paysans. Le dépérissement des classes moyennes ne pouvait signifier leur prolétarisation, puisque le prolétariat lui-même donnait naissance à une armée gigantesque de chômeurs chroniques. La paupérisation de la petite bourgeoisie, à peine cachée par les cravates et les bas de soie artificielle, rongea toutes les croyances officielles et, avant tout, la doctrine du parlementarisme démocratique. [...]. Le drapeau du national-socialisme fut hissé par des hommes originaires de la couche du commandement inférieur et moyen de l’ancienne armée. Couverts de décorations, les officiers et sous-officiers ne pouvaient admettre que leur héroïsme et leurs souffrances non seulement aient été gaspillés en vain pour la patrie, mais encore ne leur donnent pas de droits spéciaux à la reconnaissance. D’où leur haine pour la révolution et le prolétariat. Ils ne voulaient pas non plus accepter d’être relégués, par les banquiers, les industriels, les ministres, aux postes modestes de comptable, d’ingénieur, de fonctionnaire des postes et d’instituteur public. D’où leur socialisme. » [17]

À son tour, Daniel Guérin développa, sans les approfondir réellement, des intuitions que reprendra ultérieurement Poulantzas, notamment sur la place essentielle des classes moyennes dans l’essor et l’installation des fascismes au pouvoir, encore sur l’autonomie relative de l’État comme de la politique à l’égard des classes sociales en belligérance [18].
Il est cependant une dimension où Nicos Poulantzas opérera aucune rupture salutaire avec la « tradition » marxiste, y compris d’ailleurs celle qui s’inspira de Trotski et de Guérin. Comme elle, il négligera gravement la place fondatrice qu’occupèrent le racisme et l’antisémitisme dans l’émergence et l’essor du national-socialisme ou de ses avatars européens. C’est à peine s’il leur consacre quelques lignes :

« Signalons simplement que l’image du « juif riche et exploiteur » est ici adaptée au côté anticapitaliste mystifié de l’idéologie petite bourgeoise. Cet aspect arrange le grand capital, non seulement parce qu’il déplace l’anticapitalisme des masses petite bourgeoises sur les « Juifs », mais aussi parce qu’il correspond à ses intérêts colonialistes et expansionnistes. » [19]

On touche ici aux limites d’une interprétation trop exclusivement basée sur une analyse de classe. S’il renvoie bien à la relation singulière qu’entretiennent les fascismes avec les classes intermédiaires, et si l’antisémitisme constitue bien l’un des prolongements possibles du nationalisme appliqué à l’économie réorganisée par les grands monopoles, l’institutionnalisation de la barbarie, le génocide industriellement planifié des Juifs et des Tziganes ne peuvent s’expliquer uniquement par ces considérants. Dans l’article déjà cité, Trotski paraissait d’ailleurs deviner cette part d’irrationalité :

« Dans le domaine de l’économie contemporaine, internationale par ses liaisons, impersonnelle par ses méthodes, le principe de la race semble sortir d’un cimetière du Moyen âge. »

  L’utilité présente d’une méthode

L’apport essentiel et roboratif de Nicos Poulantzas ne pourrait être seulement salué au titre de l’exercice intellectuel qu’il présente. Au 20e siècle, le fascisme a revêtu des traits spéciques, liés à une période historique précisément identifiée. Il n’a pas pour autant, quitté la scène après la défaite du 3e Reich et de ses alliés de l’Axe. L’actualité la plus récente en Autriche, ou la quinzaine d’années que le Front national vient de marquer de son empreinte en France, se chargent de nous le rappeler. Disparu plusieurs années avant que ne se manifeste la renaissance de la bête immonde, Poulantzas se chargera lui-même de souligner que

« cette étude sur le fascisme et l’État d’exception a été entreprise en raison de l’actualité de la question du fascisme [...] Quant au fascisme, dont la résurgence reste possible, il ne faudrait pas non plus croire qu’il revêtirait forcément, pas plus que le procès de fascisation qui y conduirait, des formes identiques à celles du passé. L’histoire ne se répète jamais tout à fait. Une même forme de régime d’exception et une même espèce de crise politique présentent des traits distinctifs selon les périodes historiques au sein desquelles elles surgissent. [20]

Les coordonnées d’un possible réveil ont aujourd’hui profondément changé. Mais, en suivant la méthode de Fascisme et dictature, on peut aisément identifier ce qui rend envisageable la réapparition d’un fascisme modernisé, c’est-à-dire adapté aux facteurs de crise qu’engendre la mondialisation de la finance et des marchés. Depuis maintenant des années, l’ensemble du dispositif de direction des classes dominantes se retrouve en situation de déséquilibre dans de nombreux pays de la vieille Europe. La globalisation en cours s’accompagne d’une modification des rapports entre fractions de la grande bourgeoisie. L’hégémonie totale désormais acquise par sa fraction multinationale, la transformation concomitante de la relation qu’entretiennent le capital engagé dans la production et celui des circuits financiers au profit de ce dernier, se trouvent au cœur de bouleversements historiques. Si les secteurs dominants adhèrent au processus en cours de mondialisation et entendent en pousser les feux, d’autres éprouvent une inquiétude croissante devant ce qui leur paraît menacer leurs positions sur les marchés intérieurs et mondiaux. Le type de construction européenne dans laquelle se sont engagés les gouvernements du continent, mais aussi les rapports qui les lient à la puissance américaine, par exemple dans le nouveau cycle de négociations de l’OMC, se trouvent de ce fait au cœur d’une confrontation particulièrement âpre de politiques divergentes.
Ces contradictions atteignent un point de non-retour dès lors que, sur fond de logique néolibérale incontrôlée, elles se traduisent par de profondes fractures sociales, des flambées nationalistes, des tendances à la désagrégation des États ou l’implosion des partis conservateurs qui ne parviennent plus à conserver leur fonctionnalité. Les classes moyennes traditionnelles voient, de nouveau, leur existence menacée par le dépassement des vieux cadres nationaux et la domination d’un capitalisme transnationalisé et financiarisé. Face à cette gigantesque mutation, le monde du travail se retrouve en panne de perspectives, sous le coup qu’il se trouve des échecs enregistrés depuis l’ouverture de la crise économique et l’apparition d’un chômage massif. Sur les ruines des références qui fondaient jadis ses engagements collectifs, n’apparaît encore aucun projet renouvelé d’émancipation humaine.
Si le fascisme ne saurait, comme par le passé, fédérer une alliance entre grand capital et petite bourgeoisie, les peurs provoquées par un monde qui paraît en quête de sens, autant que les tendances au repli national peuvent parfaitement lui ouvrir un nouveau chemin vers le pouvoir. Confrontées à l’enchevêtrement de crises politiques, économiques, sociales ou nationales, on ne saurait exclure que des secteurs des classes dominantes se tournent vers l’extrême droite et cherchent de ce côté un recours pour des solutions autoritaires teintées de xénophobie.
C’est là que la contribution de Nicos Poulantzas peut se révéler précieuse. Pour identifier précisément l’adversaire afin de mieux savoir le combattre, loin des approximations toujours trompeuses ou des analogies historiques toujours trop faciles.

Notes

[1Formules d’abord utilisées par Engels dans l’Anti-Dühring, avant d’être longuement reprises par Lénine dans L’État et la révolution.

[2Voir à ce propos Jaurès (Jean), L’Armée nouvelle, Paris, Éditions sociales, 1978.

[3Poulantzas (Nicos), Pouvoir politique et classes sociales, Paris, François Maspero, « Petite collection », 1971.

[4Rey (Pierre-Philippe), « Nouveau bloc au pouvoir, nouveau bloc historique ? », dans La gauche, le pouvoir, le socialisme, Paris, PUF 1983.

[5Dernière interview à Rinascita, la revue théorique du Parti communiste italien, 12 octobre 1979.

[6Voir notamment Poulantzas (Nicos), L’État, le pouvoir, le socialisme, Paris, PUF 1978.

[7Poulantzas (Nicos), Fascisme et dictature, Paris, François Maspero 1970, p. 9.

[8Op. cit., p. 73.

[9Op. cit., p. 75.

[10Op. cit., p. 147.

[11Op. cit., p. 151.

[12Op. cit., p. 269.

[13Op. cit., p. 212.

[14« À propos de l’impact populaire du fascisme », dans Éléments pour une analyse du fascisme, Paris, 10/18, 1976

[15Op. cit., p. 364

[16Dimitrov (Georges), rapport au 7e congrès de l’Internationale communiste, dans Œuvres choisies, Paris, Editions sociales, 1972.

[17Trotski (Léon), « Qu’est ce que le national-socialisme ? », dans Écrits 1928-1940, tome 3, Paris, 1959.

[18Voir Guérin (Daniel), Fascisme et grand capital, Paris, Syllepse-Phénix Éditions, réed. 1999.

[19Op. cit., p. 277.

[20Op. cit., p. 387.