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« Raul Castro est là pour assurer le passage de témoin et préparer la relève »

, par HABEL Janette

L’intégralité du débat avec Janette Habel, politologue spécialiste de l’Amérique latine, mardi 19 février, à 16h.

ofu : L’annonce de ce matin signifie-t-elle un réel départ de Fidel Castro ou va-t-il continuer à diriger l’Etat en sous-main ?

Janette Habel : Non, sur le plan intérieur, c’est un vrai départ, qui ne date d’ailleurs pas d’aujourd’hui. Il date d’il y a 18 mois. En juillet 2006, il est tombé malade et a délégué ses pouvoirs « provisoirement » à son frère Raul Castro. Et depuis, c’est celui-ci qui dirige la politique intérieure. Tous les problèmes qui se posent à Cuba en ce moment, c’est Raul Castro et une équipe autour de lui qui en ont la charge. C’est donc un changement déjà effectif.

Fidel Castro n’est plus en état depuis le mois de juillet 2006 de prendre en charge la politique intérieure et l’ensemble des problèmes considérables qui se posent à Cuba aujourd’hui. Il s’exprime en écrivant des articles dans le journal Granma, dans lesquels il trace un certain nombre d’orientations concernant la politique internationale. Il dit qu’il continuera à le faire, mais en signant « companero Fidel Castro ». Autrement dit, il ne signera plus avec ses titres officiels. Puisque il les abandonne. Il va continuer à s’exprimer sur quelques grandes questions internationales. Il est donc présent, mais il n’a plus le rôle dirigeant qu’il a eu pendant presque un demi-siècle.

MiNz : Si son retrait est effectif depuis juillet 2006, quelle est la réelle portée de cette annonce ?

Janette Habel : Depuis juillet 2006 et pendant 19 mois nous étions dans le provisoire, avec un président intérimaire. Il annonce que ce provisoire est terminé et que quelqu’un d’autre va être élu président de la République, va être désigné à la tête des forces armées. C’est donc un changement très important sur le plan institutionnel. Ce qu’il reste à voir maintenant, c’est qui va être élu.

Va-t-il y avoir un changement institutionnel ou pas ? Va-t-on modifier les éléments qui permettront de changer la structure institutionnelle du pays, à moyen terme en tout cas ? On ne va pas décider des changements en totalité dimanche, mais on va faire des annonces. On va voir qui est élu, qui part, qui arrive parmi les jeunes, et qui occupe telle ou telle responsabilité.

On devrait voir dans quelque temps quels sont les changements apportés sur le plan institutionnel, en sachant qu’il est aussi secrétaire du Parti communiste cubain, et sur ce point, il n’y a pas un mot dans sa dépêche. Ce qui est très important, c’est que le congrès du PCC n’a pas eu lieu depuis plus de dix ans. Le PCC est le seul parti politique légal à Cuba, c’est la colonne vertébrale de l’appareil d’Etat. Normalement, une fois la passation de pouvoir effectuée, il devrait y avoir un congrès du PCC. Mais pour le moment, on est dans les hypothèses. Mais il faut que quelque chose soit dénouée. Car, en l’absence de congrès, le PCC est en suspens. Eventuellement ce congrès pourrait adopter les réformes que Raul Castro va proposer. C’est une hypothèse, mais c’est important, car il n’y a pas un mot là-dessus dans la dépêche. Or tous les termes en sont mesurés, pesés.

Napster : L’élection présidentielle cubaine peut-elle conduire quelqu’un d’autre que Raul Castro à la tête du pays ?

Janette Habel : Oui, même si ce n’est pas le plus vraisemblable. On ne peut pas écarter la possibilité que quelqu’un comme Carlos Lage soit élu à la présidence. Parce qu’en principe, Raul Castro est là pour assurer le passage de témoin et préparer la relève pour un peu plus tard. De plus, institutionnellement, le successeur, c’est Raul Castro. Donc si c’est quelqu’un d’autre, cela supposerait de modifier plus vite les institutions. Cela ne me semble donc pas le plus probable, mais on ne peut pas non plus exclure que la décision de Fidel Castro vise justement à accélérer le processus de remplacement générationnel. Car la grande question, entre autres, c’est que la génération de la révolution est en train de disparaître et qu’il faut la remplacer.

Napster : Pensez-vous que les générations politiques nées sous l’ère castriste vont persévérer dans la ligne dure ou au contraire s’en s’émanciper ?

Janette Habel : Je ne crois ni l’un ni l’autre. Il y a déjà un certain processus d’émancipation, d’émergence d’une société civile à Cuba aujourd’hui, notamment dans les nouvelles générations, qui sont des générations qui n’ont pas connu la révolution, la dictature, et qui veulent des changements. Il y a une demande de changement aujourd’hui, qui s’est exprimée à plusieurs reprises et dans des milieux différents. Il y a dans la société cubaine actuellement, chez les jeunes, chez les intellectuels, les salariés, une demande de changement qui, pour l’instant, s’exprime plutôt dans le cadre du système actuel, avec la volonté de maintenir notamment ce qui relève de la souveraineté nationale, sentiment très puissant à Cuba. Mais tout cela peut changer aussi. Il y a une espèce de course contre la montre, mais en tout cas, il faut opérer des changements maintenant si on veut les maîtriser. C’est cela qui caractérise le moment présent.

martin : Raul Castro peut-il faire tenir le régime encore longtemps ?
seb75015 : Raul peut-il engager Cuba sur la route de la démocratie ?

Janette Habel : Raul Castro est là justement pour assurer la continuité, la stabilité, mais tout en faisant des réformes. Le défi, c’est d’opérer des réformes que Raul Castro a annoncées. Il a dit qu’il fallait opérer des changements structurels à Cuba. Ce sont ses propres termes. Mais il faut « chevaucher le tigre », il faut engager des réformes tout en gardant le contrôle de la situation.

A Cuba, l’expérience traumatisante a été celle de Gorbachev en Union soviétique. On ne veut surtout pas recommencer ce qu’on considère avoir été une politique de réforme qui a mené à l’effondrement. Raul Castro est là pour maîtriser tout cela, dans un contexte international qui n’est pas très favorable, même si le contexte latino-américain est plutôt bon pour Cuba.

En disant cela, j’ai répondu en partie à la deuxième question : non, je ne pense pas qu’à court terme il y ait des changements très importants sur le plan politique dans le sens de ce que réclament les Occidentaux. On peut s’attendre à plus de tolérance sur le plan intellectuel, culturel, artistique. Il y en a d’ailleurs déjà un peu plus. Mais pas, en tout cas pas de manière prévisible, à des changements plus importants que cela sur le plan des libertés démocratiques, pour la bonne raison que la priorité, c’est d’améliorer le niveau de vie de la population, de réaliser un certain nombre d’investissements urgents en matière d’infrastructures, de transport, de logement. Et c’est cela qui est prioritaire. Le reste viendra après, car on considère que pour la population cubaine, c’est d’abord sur ce plan-là qu’il faut améliorer les choses.

MiNz : Quel va être le rôle de Fidel Castro durant ce processus ?

Janette Habel : Celui qu’il a eu ces derniers mois. Officiellement, il dit qu’il va écrire des articles qu’il va publier dans Granma, comme il le fait déjà, en faisant attention de ne pas apparaître comme le mentor qui fait la leçon à l’extérieur.

Napster : Comment les Cubains voient-ils le départ (et la mort imminente) du Lider maximo ?

Janette Habel : On est en train de les préparer à cela. Je pense qu’il est en train de préparer les conditions pour que sa disparition se passe dans les meilleures conditions possible. Ce sera un grand tournant et un véritable choc pour la population, notamment pour la vieille génération, pour une partie de la nouvelle, et pour une partie importante de l’Amérique latine. Ici, on comprend mal qu’il est pour le peuple cubain, mais aussi pour l’Amérique latine, un grand libérateur, le père de la patrie. Ce n’est pas un grand démocrate, mais il a résisté aux gouvernements américains. Et quand on connaît l’histoire de Cuba et de l’Amérique latine, et la force du sentiment national, on peut comprendre qu’il occupe une place tout à fait particulière dans l’histoire du continent, comme les grands libérateurs, Bolivar, Marti..., même si, dans sa trajectoire, la manière dont il a exercé le pouvoir et sa conception autocratique du pouvoir ont évidemment eu des conséquences très lourdes pour Cuba.

Benasm : Quelle a été la réaction des Etats-Unis après l’annonce du départ de Castro ? Raul Castro a-t-il envisagé un rapprochement des deux pays, notamment sur la question de l’embargo qui est toujours en place ?

Janette Habel : Raul Castro avait fait des propositions aux Etats-Unis en 2007 pour normaliser les relations. Ces propositions se sont heurtées à un mur. Avec l’administration Bush, il n’y aura aucun changement de ce point de vue-là. Les premières réactions à Washington face à cette annonce ne sont pas très positives, même de la part d’Obama. Mais on est en pleine campagne électorale, et par conséquent, il est trop tôt pour savoir quelles seront les positions des uns et des autres.

Sachant que la Floride est un Etat qui a un poids décisif dans l’élection présidentielle américaine et que la présence cubaine et un lobby très puissant auprès du Congrès à Washington. La Floride est le 4e Etat par ordre d’importance en nombre de délégués pour l’élection présidentielle américaine. Je pense qu’aucun candidat ne va prendre le risque de déclarations intempestives sur le sujet cubain. Il y a des groupes de pression au Congrès américain. Un groupe de pression de macrobusiness qui a besoin d’abolir les sanctions économiques à l’égard de Cuba pour pouvoir exporter. Un deuxième lobby, pétrolier, voudrait pouvoir prospecter dans les eaux cubaines, où l’on pense qu’il y a du pétrole. Troisième lobby, celui de la Fédération nationale cubano-américaine, qui œuvre à l’étranglement de Cuba, au renforcement permanent de toutes les sanctions économiques et commerciales. C’est un lobby très efficace.

POUETPOUET : Raul est âgé de 75 ans, son mandat risque d’être de courte durée. Qui, selon-vous, pourrait alors lui succéder ?

Janette Habel : C’est vrai que son mandat risque d’être de courte durée, c’est pourquoi les événements se précipitent ainsi. L’un des successeurs vraisemblables est Carlos Lage, qui est aujourd’hui premier ministre de fait. Ses fonctions sont celles d’un premier ministre. Et c’est l’un de ceux qui sont pressentis pour la succession.

Chat modéré par François Béguin

P.-S.

Entretien paru dans Le Monde, édition du 19 février 2008.