Jeune classe (pas encore) laborieuse et (mais déjà) dangereuse

, par BARNIER Louis-Marie

Quelques aspects de la lutte de ces derniers mois de « la jeunesse » contre le CPE permettent de rouvrir le débat sur la nature de ce groupe social utilisé, terme largement dans les médias sans qu’il soit plus interrogé. Le groupe social de la jeunesse en construction, la revendication d’une allocation d’étude, la prolongation d’un statut « adolescent » dans l’entreprise, sont autant d’occasions pour construire une situation commune. Les différentes mesures gouvernementales visant au contrôle social de cette couche turbulente contribuent à la constitution de ce groupe social particulier, que nous interrogerons dans sa relation avec les jeunes salariés [1]

 La jeunesse : un groupe en perpétuelle reconstruction

Au milieu du conflit, l’éditorialiste de Libération notait : « C’est la jeunesse qu’affronte de Villepin ». Cette remarque était visiblement appuyée dans l’article non sur la mobilisation massive des jeunes étudiants, qui restait à élargir, mais sur la remarque que les élèves de grandes écoles avaient rejoint le mouvement. Une première lecture pourrait en être l’idée que pour le journaliste, les enfants de la grande bourgeoisie représentent le dernier carré d’une mobilisation en élargissement et donc que quand ces jeunes se sentent concernés, c’est qu’ils ont derrière eux tous les autres jeunes. Une autre consiste à observer comment, au regard des journalistes, se (re)constitue en ce moment ce groupe social de la jeunesse.

Si la jeunesse est caractérisée depuis longtemps comme âge intermédiaire entre l’école et l’autonomie apportée par le travail, les dernières années ont amené une forte disparité entre jeunes par la multiplication de statuts intermédiaires : le taux de chômage est différent suivant les quartiers, l’origine familiale, le niveau de diplôme (lié aux éléments précédents), bref suivant les couches sociales, sans oublier la disparité hommes / femmes ; l’absence de RMI pour les moins de 25 ans inscrit les jeunes chômeurs dans le cadre de la dépendance familiale. Le CPE concernait notamment certaines couches de la jeunesse déjà trop souvent confrontées à la précarité par les stages, les CDD, voire simplement par les emplois de restauration rapide ou autres qui les recrutent avec un fort « turn-over ». Ces jeunes ont déjà souvent quitté le cadre scolaire, restant dans leur ville ou leur quartier.

Le CPE aurait eu pour effet de systématiser la précarité dans une nouvelle couche, les couches les plus aisées qui entrent encore dans la vie active par le CDI, mais de façon de plus en plus marginale... Certes cette entrée passe par les stages, stages rappelons-le devant lesquels les jeunes ne sont pas égaux suivant l’insertion sociale des parents, mais lui aussi objet de mobilisations récentes... L’accès à l’emploi se fait aussi souvent dans le cadre de PME, qui disposent du nouvel outil de précarisation que représente le CNE. Cette unité du groupe de la jeunesse se construit ici autour de la précarité organisée, institutionnalisée et que le CPE cherchait à étendre. L’enjeu demeure d’élargir aux autres couches de jeunes la lutte contre le CPE, notamment ces jeunes qui se sont révoltés si récemment dans les banlieues, présents pour certains dans les universités, mais qui étaient peu présents dans le mouvement. Le moindre effet du CPE aura donc été de recréer les bases du groupe social de la jeunesse... avec les prudences ici relevées. Et c’est le refus collectif de ce passage obligé par la précarité qui a constitué le véritable baptême pour cette (ré)génération de la jeunesse.

Cette construction du groupe dans le refus de la précarité ne doit pourtant pas se traduire par l’analyse de la jeunesse comme un prolongement du salariat. Certes la moitié des étudiants travaille pendant l‘année, auxquels s’ajoutent 30 % pendant l’été [2]. Mais leur vie sociale est d’abord centrée sur les études, comme en témoigne leur manque d’engagement dans les luttes de leurs entreprises d’accueil, jusqu’à ce qu’une partie s’aperçoive que leur situation salariale se pérennise. L’idée que le mouvement contre le CPE repose sur un « front de classe » (suivant les expressions de Francis Sitel et Isaac Joshua dans le précédent numéro de Critique Communiste) ne peut gommer le rapport spécifique de la jeunesse scolarisée à la société : certes salarié en devenir, mais d’abord groupe en situation d’équilibre (ou de déséquilibre) entre formation et insertion dans l’emploi, entre dépendance familiale et indépendance sociale.

 Étudiants : pour une allocation socialisée d’autonomie

Le débat ouvert aujourd’hui sur l’allocation d’étude pour les étudiants prolonge cette analyse à travers la question : autonomie par rapport à qui ? Nous proposons comme grille de lecture que l’autonomie principale est à gagner vis-à-vis de la sphère familiale. L’enjeu de cette allocation n’est donc pas de désengager les jeunes du besoin, de la nécessité du travail, mais de les accompagner dans ce premier choix : la rupture avec la famille. L’allocation d’étude, telle qu’elle est envisagée par le gouvernement comme une extension de l’allocation familiale, renvoie au traitement de la jeunesse comme une excroissance de la famille.

Rupture avec la famille, donc. Sur les 2,2 millions de jeunes à statut d’étudiant, 60 % habitent hors du domicile parental. Mais seulement 300 000 jeunes trouvent place dans les logements universitaires, dont 150 000 dans les logements gérés par le CROUS [3]. La situation des jeunes filles en est le plus significatif, l’enjeu pour elles de quitter le domicile étant plus important que pour les garçons. L’éloignement du contrôle familial ressort d’un processus d’émancipation de la famille, qu’il faut soutenir. Rupture aussi de l’étudiant avec le milieu d’origine, non scolarisé, de façon à se dégager d’un milieu peu propice aux études, qui porterait d’autres valeurs. Stéphane Beaud [4] propose ainsi de créer les conditions d’une « sociabilité universitaire ».

Mais la proposition inverse, avancée notamment par le mouvement étudiant, d’une allocation d’autonomie, soit renvoie les jeunes à leur famille si elle est donnée suivant les ressources de la famille (une espèce d’allocation familiale d’étude), soit les verse dans la société salariale et marchande. Quels sont les besoins d’un jeune en rupture avec sa famille ? Le logement, le transport, le repas, la culture... Plutôt qu’une allocation d’autonomie, organisons les conditions de cette autonomie : création de 500 000 logements étudiants, transports gratuits, restaurants CROUSS ouverts le midi et le soir à prix réduits, accès gratuit à la culture. Ce serait ainsi une très grande partie des besoins qui seraient couverts (sauf le téléphone portable...), ne reste plus que la question d’une petite allocation complémentaire. Donnons les moyens aux jeunes de s’inscrire dans une société socialisée, correspondant justement aux modes de fonctionnement les plus habituels de la jeunesse. Ne cherchons pas à les inscrire dans un autre fonctionnement, celui de la société salariée.

Rajoutons enfin que la jeunesse est unifiée autant par sa situation sociale que par ses luttes. C’est pourquoi on ne peut poser la question de l’autonomie que pour toute la jeunesse. L’allocation socialisée d’autonomie pour tous les étudiants, n’est donc pas séparable de l’extension du RMI à tous les jeunes de 18 à 25 ans.

 Le statut de « jeune travailleur »

Un autre versant de cette jeunesse en constitution concerne justement ceux qui sont déjà dans le monde du travail. Une nouvelle mesure d’août 2005, décret annulé par la suite, participait notamment à un objectif : prolonger dans l’entreprise le statut social d’adolescent en créant le statut de « jeune salarié ».

Le décret d’août 2005, passé relativement inaperçu, annonçait le non-décompte des salariés en dessous de 26 ans révolus pour le calcul des effectifs de référence pour le droit de représentation des salariés. Seuls étaient décomptés les salariés de plus de 26 ans. Le seuil de 20 salariés pour l’élection de délégués du personnel, de 50 salariés pour un comité d’entreprise se transformait en un seuil de 20 salariés de plus de 26 ans, etc. L’effet en matière d’emploi de ces mesures est plus que discutable [5]. L’effet social en est par contre très clair. Les petites unités que représentent Mac Do, Pizza Hut ou autres, secteur à fort emploi jeune, perdant toute possibilité d’avoir des élus et donc un droit syndical déjà difficile, seraient ainsi redevenus des zones de non-droits. Le mouvement de radicalisation des jeunes s’opposant aux conditions de travail dans la restauration rapide aurait ainsi été jugulé. La possibilité s’éloignerait de créer un lieu où de nombreux étudiants découvrent la vie au travail, la situation de subordination ainsi que son autre dimension, une communauté de salariés agissant collectivement et de façon organisée.

Là où des collectifs de salariés ont réussi à imposer des droits égaux devant les employeurs, ce décret ouvrait la voie à des droits différenciés suivant l’âge. Non décomptés, ces jeunes salariés seraient très vite devenus non électeurs, puis non électifs. Le taux d’accident du travail est déjà plus élevé pour les jeunes : y participe l’impossibilité pour le jeune salarié de refuser une tâche dangereuse. Mais cette réflexion pourtant largement partagée n’a pas été prise en compte par le gouvernement. La précarité de certains salariés émiette déjà souvent ces collectifs de travail, par ces statuts précaires empêchant de se coordonner pour résister. Une nouvelle différenciation au sein de ces collectifs ne peut que lui porter tort...

Si ce premier décret d’août 2005 a été annulé par le Conseil d’Etat le 23 novembre 2005, au motif de contradiction avec les orientations européennes de représentation des salariés, il trouvait pourtant une suite avec le Contrat Première Embauche dans sa tentative d’instaurer ce nouveau statut de jeune salarié. Le Contrat Première Embauche se traduisait par la possibilité pour le jeune d’être à tout moment remercié sans motif. Cette possibilité offerte à l’employeur de prendre des mesures sans avoir à se justifier aux yeux de ses salariés officialisait ce « fait du prince » si souvent de mise dans les entreprises. Elle confirme la nature « féodale » du droit du travail, qui limite aux portes de l’entreprise toute dimension citoyenne de liberté d’expression. Car c’est là l’effet le plus direct sur ces jeunes : le CPE se traduisait par l’obligation pour les jeunes de se taire, durant ces deux années, sous peine de se voir exclure de l’entreprise. Et si cette période ne suffit pas à calmer le sang bouillant de la jeunesse, un nouveau contrat tout aussi précaire dans une autre entreprise pouvait y remédier... Il faut relier cet objectif autoritaire à la mission d’insertion confiée à l’armée par les décrets de cette même période d’août 2005. Les mesures de formation pour les jeunes salariés, en instituant les contrats dérogatoires tels que les contrats d’alternance ou d’apprentissage, ont institué ce statut précaire, puis l’ont peu à peu étendu : prévu jusqu’à 20 ans en 1970, il s’étend aujourd’hui jusqu’à 26 ans... Le passage par le sas de la précarité participe aussi à ce maintien dans le statut jeune. Le passage à cet âge « de raison » s’opère, jusqu’à maintenant, principalement par l’intégration dans un emploi stable. Le statut salarial se conjugue alors à une socialisation possible dans le cadre du collectif de travail.

Jeune, puis jeune précaire, puis « jeune salarié », le chemin s’allonge pour devenir salarié à part entière, et gagner le droit de participer au collectif des salariés, à ses luttes et aux transformations, à cette source d’émancipation collective qu’il représente. Nul doute que la plus grande faculté de la jeunesse à se révolter explique l’extension de ce statut transitoire dans l’entreprise.

Le projet de CPE rejoint cette vision de la jeunesse comme une couche sociale dangereuse à réduire au silence. Au XIXe siècle, l’identification du groupe social des prolétaires s’était appuyée sur la peur de la bourgeoisie [6]. La criminalisation actuelle de ces jeunes, comme l’ont montré les milliers d’arrestations lors des manifestations contre le CPE ou plus couramment dans les banlieues, participe de ce même projet de peur et de contrôle de la jeunesse. Le choix de faire reposer le poids du chômage sur cette couche de la jeunesse ne date pas d’hier, comme le montre l’extension des contrats atypiques pour la jeunesse en 1982 [7]. Plutôt que de réfléchir à une autre répartition du chômage et de la partie « fluide » de l’emploi qui passerait par une extension du CPE à tous les salariés à travers un contrat unique [8], il est temps de refonder un autre projet politique s’attaquant vraiment au chômage, en commençant par une autre distribution des richesses, afin de donner confiance en l’avenir à cette jeunesse. Et de lui donner les moyens (notamment matériels) d’assumer en toute confiance cette période particulière de la jeunesse, si porteuse d’avenir.

Désir d’intégration pour la jeunesse salariée ou au chômage, mais aussi d’autonomie immédiate que les salaries d’embauches ne permettent plus ; désir d’autonomie pour la jeunesse scolarisée, avec la perspective d’une intégration future : deux approches différentes, qu’on ne peut confondre, correspondant à deux groupes sociaux de la jeunesse aux frontières fluctuantes.

Notes

[1Par défaut de compétence, nous ne traiterons pas ici le cas des jeunes utilisés contre les manifestations des lycéens et étudiants.

[2Observatoire de la vie étudiante, repères 2004.

[3Jean-Pierre ANCIAUX, Rapport sur le logement étudiant, Assemblée nationale 2003.

[4Stéphane BEAUD, 80 % au bac... et après ?, les enfants de la démocratisation scolaire, La Découverte, 340 p., 2003.

[5Voir à ce sujet l’article de M. HUSSON sur le site de l’IRES : http://www.ires-fr.org/files/commun...

[6Louis Chevalier, Classes Laborieuses, classes dangereuses, 1978 (1958), Paris, Librairie Générale de France.

[7Louis Chauvel, professeur à Sciences-Po Paris : « La France a sacrifié les jeunes depuis vingt ans », Le Monde du 6 mars 2006.

[8Pierre Cahuc, Francis Kramartz, De la Précarité à la Mobilité : vers une Sécurité Sociale Professionnelle, Rapport au Ministre d’Etat, Ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie et au Ministre de l’Emploi, du Travail et de la Cohésion Sociale, décembre 2004.