Mondialisation des solidarités Solidarités

, par LÖWY Michael

La résistance à la globalisation capitaliste néolibérale, au pouvoir démesuré des multinationales et des marchés financiers, aux oukases du FMI et de l’OMC a pris la forme, depuis Seattle (1999), d’un vaste mouvement social à l’échelle planétaire, au sein duquel s’organise peu à peu la mondialisation des solidarités. Ce mouvement se distingue par son caractère résolument universaliste des diverses manifestations dites « antimondialisation » à caractère rétrograde, fondamentaliste, nationaliste, xénophobe ou intolérant, de nature ethnique ou religieuse — dont l’attentat terroriste des Tours Jumelles de New York (11 septembre 2001) apparaît comme l’exemple le plus spectaculaire.

Ce mouvement n’est pas « antimondialiste » de manière abstraite. Il s’oppose à la forme — capitaliste et libérale — que prend la « corporate globalization » (la globalisation des entreprises) avec son cortège d’injustices et de catastrophes : inégalités croissantes entre Nord et Sud, chômage, exclusion sociale, destruction de l’environnement, guerres impériales. Et son objectif n’est pas le repli sur la nation, l’ethnie, la tribu ou la communauté religieuse, mais une autre mondialisation. « Un autre monde est possible ! » était le mot d’ordre du Forum Social Mondial de Porto Alegre, dont la deuxième édition, en février 2002, a rassemblé près de quatre-vingt mille personnes. Plutôt qu’« antimondialiste », ce mouvement peut ainsi être nommé altermondialiste.

Les solidarités qui naissent à l’intérieur de ce vaste réseau — aussi bien dans les grandes manifestations de rue, comme à Seattle (1999), Prague (2000), Gênes (2001), que dans des lieux de discussion et réflexion collective comme le Forum Social Mondial — sont d’un type nouveau, différent de celles qui ont caractérisé les mobilisations des années 1960 et 1970.

A cette époque, la solidarité internationale se mobilisait en soutien à des mouvements de libération, que ce soit dans les pays du Sud — révolutions algérienne, cubaine, vietnamienne — ou en Europe de l’Est, avec les dissidents polonais ou le Printemps de Prague. Un peu plus tard, dans les années 1980, ce fut la solidarité avec les Sandinistes au Nicaragua, ou Solidarnosc en Pologne.

Cette tradition, généreuse et fraternelle, de solidarité avec les opprimés, n’a pas disparu, loin de là, dans le nouveau mouvement contre la corporate globalization qui commence au cours des années 1990. Un exemple clair en est la sympathie et le soutien au néo-zapatisme, depuis le soulèvement des indigènes du Chiapas le premier janvier 1994. Mais on voit apparaître ici quelque chose de nouveau, un changement de perspective. En 1996, l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) a convoqué dans les montagnes du Chiapas une Rencontre intercontinentale — désignée ironiquement comme « intergalactique » dans certains discours du sous-commandant Marcos — contre le néolibéralisme et pour l’Humanité. Les milliers de participants, venus de 40 pays, ayant assisté à cette rencontre — qui peut être considérée comme le signe avant-coureur de ce que l’on appellera plus tard « le peuple de Seattle » — étaient certes venus aussi par solidarité pour les zapatistes. Mais l’objectif de la rencontre, défini par ces derniers, était beaucoup plus large : la recherche de convergences dans la lutte commune contre un adversaire commun, le néolibéralisme, et le débat sur les alternatives possibles pour l’Humanité.

Voici donc la nouvelle caractéristique des solidarités qui se tissent au sein de, ou autour du mouvement de résistance globale à la globalisation capitaliste : le combat pour des objectif immédiats communs à tous — par exemple, la taxation du capital spéculatif, l’abolition des paradis fiscaux, la mise en échec de l’OMC, le moratoire sur les OGM, l’égalité de salaire pour les femmes — et la recherche commune de nouveaux paradigmes de civilisation. En d’autres termes : plutôt qu’une solidarité avec, c’est une solidarité entre organisations diverses, mouvements sociaux ou forces politiques de différents pays ou continents, qui s’entraident et s’associent dans un même combat, face à un ennemi planétaire.

Pour donner un exemple : le réseau paysan international Via Campesina rassemble des mouvements aussi divers que la Confédération Paysanne française, le Mouvement des Sans-Terre (MST) du Brésil ou des associations rurales en Inde. Ces organisations se soutiennent mutuellement, échangent leurs expériences, et agissent de concert contre les politiques néolibérales et leurs adversaires communs : les multinationales de l’agro-industrie, les monopoles des semenciers, les fabricants de produits transgéniques, les grands propriétaires fonciers. Leur solidarité est réciproque et ils constituent ensemble une des plus puissantes et actives composantes du mouvement mondial contre la globalisation capitaliste. Une composante qui se préoccupe non seulement de revendications immédiates mais aussi de projets de société alternatifs.

On pourrait donner d’autres exemples, dans les domaines syndical, féministe — la Marche Mondiale des Femmes —, écologique ou politique. Certes, ce processus de revitalisation des solidarités anciennes et d’invention de solidarités nouvelles n’en est encore qu’à un début. Il est fragile, limité, incertain et bien incapable, pour le moment, de mettre en danger la domination écrasante du capital global et l’hégémonie planétaire du néolibéralisme. Il n’en constitue pas moins le lieu stratégique où s’élabore l’internationalisme de l’avenir et, peut-être, un nouveau paradigme de civilisation : la civilisation de la solidarité.

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