Le Rwanda, trois ans après le génocide

, par Rédaction d’Inprecor

Un séjour de dix jours au Rwanda est bien sûr insuffisant pour rendre compte de l’ensemble de la réalité du pays. Il peut cependant alimenter un témoignage, et donner un aperçu de la situation trois ans après le génocide, des défis que doit relever ce pays, des questions politiques et économiques qui y sont débattues. Le témoignage que nous publions s’appuie sur des observations de voyage, la lecture de documents et articles de la presse rwandaise et internationale, et sur plusieurs rencontres avec des acteurs de la reconstruction du pays : un député et des membres du FPR, des journalistes indépendants, le directeur de l’hôpital de Kigali, le psychologue d’un « centre trauma », des femmes juristes qui travaillent auprès du Tribunal international d’Arusha, le Ministre de la jeunesse et des sports et bien d’autres.

Une précision avant tout : le voyageur au Rwanda ne peut oublier la confrontation avec la réalité d’un génocide. La visite de l’église de Ntarama devenue un des lieux mausolées du pays, où sont rassemblés les ossements des victimes, vous met brutalement face à l’horreur absolue et renforce l’idée que le génocide rwandais est un drame de l’histoire universelle. On n’oubliera pas que les mécanismes qui l’ont rendu possible sont à chercher tant dans l’histoire coloniale rwandaise que dans les responsabilités récentes de la communauté internationale, et singulièrement des pays de l’Union européenne.

C’est à l’aune de ces événements que doit être analysée la politique de reconstruction du pays.

Priorité au retour des réfugiés

A peine engagée la reconstruction, les autorités ont dû faire face au retour de 1,3 millions de réfugiés rentrés en quelques mois du Zaïre ou de Tanzanie.

Toutes les observations confirment que le gouvernement a opté clairement pour un retour massif des réfugiés hutus et une politique de réconciliation.

Il a demandé aux rescapés de rendre les maisons qu’ils avaient squattées, parce que les leurs avaient été détruites et que les occupant avaient fui au Zaïre, et il leur a donné 15 jours pour partir. Et ce fut appliqué, souvent avec un délai plus long, le temps de trouver une solution. Parfois les réfugiés de retour partageaient la maison avec ceux qui l’occupaient ou s’installaient dans leur famille le temps de trouver une solution pour tous. Aucun camp de réfugiés à l’intérieur du Rwanda : dès qu’ils rentraient, les réfugiés étaient dirigés vers leur village d’origine, et récupéraient leur maison et leur terre. L’accueil médical des réfugiés de retour du Zaïre a été assumé au mieux, aux frontières, dans les centres de santé, au Centre Hospitalier de Kigali pour les cas les plus graves.

Le problème du logement, qui paraissait insurmontable, est en voie de règlement. On traverse un pays où partout des maisons neuves sont en construction. Ce programme massif de construction a été financé soit par des ONG, soit par le gouvernement qui fournissait les matériaux, charge aux groupes de femmes, de jeunes, aux communautés, de reconstruire eux-mêmes.

Il y a 300 000 orphelins au Rwanda... Un système efficace a été organisé pour que les enfants retrouvent des parents directs ou indirects. Les autres ont été placés dans des familles, pour éviter que se pérennise le système de l’orphelinat, sans issue pour les enfants. En visitant un orphelinat près de Kigali, on rencontre une cinquantaine d’enfants tutsis rescapés du génocide, mais aussi une quarantaine d’enfants hutus revenant ce mois d’août de l’exil au Zaïre. Plus de 1 200 enfants réfugiés au Zaïre sont passés en deux mois dans cet orphelinat. Ils arrivent souffrant de maladies et de malnutrition, terrorisés après leur errance dans les forêts, parfois muets et souvent incapables d’un minimum de comportement social. Avec patience, attention et expérience, le personnel infirmier et les religieuses les rendent à la vie. Dès que possible, on les fait jouer ensemble avec les enfants tutsis orphelins du génocide.

Le Rwanda fourmille d’initiatives de ce type, où on sent un souci extrême du sort des enfants et des jeunes, ainsi qu’une volonté d’éviter la cristallisation de haine ou de méfiance entre hutus et tutsis.

Un espoir, la jeunesse

Le ministre de la jeunesse et des sports, Jacques Bihozagara, a mis sur pied des « chantiers » ou « camps de solidarité de la jeunesse ». Cette expérience des plus prometteuse a été prise dans le but de contrer un des dangers majeurs qui menace la jeunesse, celui de la constitution de groupes se rassemblant autour du traumatisme particulier qu’ils ont vécu et se marginalisant l’un l’autre : les jeunes tutsis rescapés du génocide, les jeunes essentiellement hutus revenant de l’exil au Congo/Zaïre, les orphelins, chacun se fabriquant une identité. Dans ces chantiers, on amène tous ces jeunes à vivre et à dialoguer pendant plusieurs semaines, à organiser des activités socio-culturelles, tout en travaillant ensemble pour reconstruire des maisons, planter des arbres etc. Des discussions y sont organisées : Pourquoi le Rwanda en est arrivé là ? Quelles sont les raisons politiques ? Maintenant, qu’est-ce qu’on fait pour revivre ensemble ?

Au début beaucoup étaient réticents, puis l’expérience a marché : les jeunes hutus rentrant du Zaïre ont repris confiance en eux. Ils sont mieux préparés ainsi pour se réinsérer dans une société où les suspicions mutuelles peuvent se renforcer si rien n’est fait de manière volontariste. Dans ces camps, des jeunes se distinguent par leur volonté d’agir pour promouvoir la réconciliation et sillonnent ensuite le pays pour aider à étendre l’expérience. En 1996-1997, 22 000 jeunes sont passés dans 17 camps dans toutes les régions. Le succès rencontré a amené à étendre l’expérience aux adultes qui rentrent de l’exil au Congo/Zaïre. Avec la même méthodologie, 40 000 réfugiés rentrés du Zaïre de tous âges et de toutes professions, y compris religieux et ex-FAR, ont participé à des actions de ce type en août, avant une réintégration dans un emploi. C’est certes encore insuffisant, mais ces expériences se racontent et tracent la voie d’une réconciliation. Bien sûr, une partie de la presse occidentale a présenté ces camps comme des camps de rééducation à la Pol Pot... Seule l’UNICEF a aidé au début, mais ensuite, devant le succès, les principales ONG de l’ONU, PNUD, HCR, PAM ont décidé d’apporter leur soutien.

Le projet est d’étendre l’expérience au niveau international, en multipliant les échanges avec des jeunes d’autres pays visitant le Rwanda de manière collective et participant à des chantiers de reconstruction. En retour des jeunes rwandais iront dans ces pays, pour « ouvrir, leur horizon, voir ailleurs que différence n’est pas synonyme d’intolérance ». Des jeunes érythréens vont venir bientôt, des jeunes japonais en discutent...

Une justice qui se met lentement en place

Pas de réconciliation possible sans que justice soit faite, que les responsables du génocide soient jugés et condamnés, que soit mis fin au règne de l’impunité. Pourtant en trois ans le Tribunal International d’Arusha, censé juger les hauts responsables du génocide, n’a commencé que trois procès et inculpé 15 personnes. Le nouveau secrétaire de l’ONU, Kofi Annan, a même dû démettre deux des trois procureurs, qui freinaient les procédures. On sait que la France a tout fait pour paralyser le tribunal. Cet été pourtant, sept hauts responsables du gouvernement d’Habyarimana qui organisèrent le génocide, dont le premier ministre Kambanda, ont été arrêtés à Nairobi et emprisonnés à Arusha.

Mais en attendant, la justice rwandaise doit faire face, seule, au jugement de milliers d’acteurs du génocide. Le retour des réfugiés a entraîné un accroissement de la population carcérale, certains coupables se rendant d’eux mêmes à la justice, d’autres étant reconnus par les survivants. La volonté d’établir un état de droit a eu pour contrepartie une lenteur dans les procès ; il fallait mettre sur pieds les tribunaux, une cour d’appel, voter une loi spécifique établissant la définition des actes de génocide et de crimes contre l’humanité. Le viol, pratiqué massivement par les miliciens a été reconnu comme un crime, après l’intervention des femmes rwandaises auprès du parlement.

Les poursuites ont été limitées aux instigateurs, non aux acteurs du génocide, dont beaucoup ont agi sous l’emprise de la peur ou de l’entraînement. Entre janvier et juin, 142 procès ont eu lieu, qui ont prononcé 61 peines de mort, 27 peines de perpétuité, 8 acquittements et 27 peines réduites. Aucune peine de mort n’a été exécutée, parce que la procédure d’appel doit être respectée, et bien que 5 appels aient été rejetés. Il fallait former des avocats. En septembre 1997 le barreau de Kigali a été constitué par 50 avocats, ce qui va accélérer les procès. Les autorités rwandaises ont décidé de respecter les étapes pour rétablir droit et justice... même si des voix s’élèvent dans le pays sur les lenteurs du jugement des meurtriers.

Une volonté politique de réconciliation à l’épreuve du terrorisme

Pour stabiliser le pays, faire face à la menace militaire aux frontières tout en organisant le retour des réfugiés, il est indéniable qu’il a fallu une volonté politique claire et consciente de réconciliation nationale. Ce qui n’exclut pas que des exactions, des actes de vengeances ou des excès dans la répression se soient produits de la part de l’armée rwandaise.

Depuis le retour des réfugiés, les miliciens hutus extrémistes et les ex-FAR ont renforcé leur organisation et leur armement à l’intérieur du pays. Ils ont multiplié dans le nord-ouest des tueries sélective de tutsis, ciblé les membres d’ONG et les techniciens étrangers coopérants, puis accompli des attaques indiscriminées contre des écoles, ou contre la ville de Gisenyi, au mortier. Ces groupes du Hutu Power n’ont plus aucun objectif politique, si ce n’est d’empêcher la réconciliation et de paralyser l’activité économique dans cette région par des actions terroristes aveugles. Leurs attaques sont suivies d’opérations de représailles de l’armée, qui font parfois des victimes dans les populations civiles, de la part de soldats apeurés, mal entraînés et mal commandés.

P. Kagamé a démis de leurs fonctions 13 officiers à la suite de ces excès dans la répression. Il vient récemment de reconnaître (interview au Sunday Independant d’Afrique du Sud) que l’armée rwandaise avait une responsabilité dans la mort de centaines de réfugiés au Zaïre. Mais il rejette l’accusation de massacres systématiques, et parle d’un « résultat de la guerre » où l’ONU porte une responsabilité pour n’avoir jamais séparé les combattants des ex-FAR des vrais réfugiés. « Et c’est parce que certains étaient armés, et que parfois ils combattaient alors qu’ils étaient mêlés à des femmes et des enfants, qu’il y a eu la mort de nombreuses personnes. » Favorable à une commission d’enquête, il estime qu’elle devra aussi établir les responsabilités dans la militarisation des camps de réfugiés.

Les soldats rwandais présents au Congo-Kinshasa rentrent au Rwanda, et mènent une offensive conjointe avec les armées ougandaises et congolaises contre les derniers bastions de résistance des ex-FAR à la frontière des trois pays.

La démobilisation de plusieurs milliers de soldats rwandais a commencé, avec un programme de réintégration dans la vie civile de 40 000 ex-FAR et de 17 000 soldats de l’APR.

La reconstruction de l’économie

Ayant dû remettre le pays sur pied à partir de rien, en trois ans, le gouvernement peut se targuer de réussites certaines. Les services publics et les transports se reconstruisent, la production reprend. Le PNB a retrouvé 72 % de son niveau de 1990, il était de 48 % en 1994. L’inflation est tombée de 64 à 9 %. Deux facteurs ont permis ce redressement ; l’aide internationale, (même si l’Union européenne accordait 75 % de son aide aux camps de réfugiés au Zaïre et 25 % au Rwanda !) a permis la remise en route des rouages de l’état et des filières thé et café, et le retour d’environ 100 000 réfugiés de la diaspora d’après 1959, qui ont apporté ressources, investissements, et nombre de cadres qui manquaient à une administration décimée ou exilée.

Emile Rwamasirabo, directeur du centre hospitalier de Kigali, nous rappellera qu’au lendemain du génocide, les Nations-unies avaient installé avec les ONG ce qui ressemblait à un gouvernement parallèle, qui se réunissait hebdomadairement et déployait les ONG indépendamment des autorités administratives du pays. Les ONG eurent l’impression qu’elles avaient en fait le droit de faire ce qu’elles voulaient, et le gouvernement, (qui n’avait aucun moyens, dans des ministères pillés, sans véhicules ni téléphone...) a dû réagir et dire fermement que la priorité était à la restauration des fonctions de l’État, des services publics, et que les ONG devaient travailler en collaboration avec les autorités. Certaines ne l’ont pas accepté. Aujourd’hui la collaboration s’est maintenue avec les ONG qui jouent le jeu. Par exemple, le système de santé s’est reconstruit, avec 32 hôpitaux et 300 centres de santé, la couverture vaccinale des six grandes maladies tropicales atteint 90 % de la population.

Un État se reconstruit, même s’il est encore très dépendant de l’aide extérieure.

Le carcan du FMI et de la dette

La marge de manoeuvre du gouvernement pour faire des choix de politique économique est extrêmement réduite. Ils devra se conformer pour longtemps aux exigences du FMI et de la Banque mondiale, qui conditionnent leurs prêts au strict respect de l’économie de marché et aux recettes habituelles : réduction du secteur d’état, libéralisme à tout crin, remboursement de la dette. La banque Mondiale va même jusqu’à fixer un nombre de fonctionnaires par ministère, équivalent à 50 % des effectifs de la fonction publique d’avant le génocide pour une population qui est revenue à son niveau d’avant 1994, environ 7 millions d’habitants.

La dette extérieure du Rwanda s’élève à 1 milliard de dollars. Cette dette est essentiellement celle du régime précédent, qui se servit de l’aide internationale pour acheter les armes du génocide. En fuite à Goma, l’ancien régime continua ses opérations bancaires jusqu’en août 1994, parce que le FMI, la Banque mondiale et les banques françaises et belges n’ont pas bloqué ses comptes bancaires... alors qu’ils en avaient le pouvoir. Résultat, le Rwanda devra rembourser 155 millions de dollars par an à partir de 1998.

Le renouveau d’une perspective panafricaniste

La situation régionale ouverte par le renversement de Mobutu offre peut être une opportunité pour desserrer l’étau. Des politiques économiques communes avec les pays voisins sont désormais possibles. La guerre se termine et les options politiques proches des régimes ougandais, congolais et rwandais permettent d’envisager une intégration régionale, déjà en route autour de projets économiques discutés cet été lors de rencontres régionales (projets hydro-électriques, formation des médecins et techniciens, transport, industrie commune de machinisme agricole, ressources minières). Pour la première fois réapparaît un fort sentiment panafricaniste dans la région, après la chute de l’apartheid et celle de Mobutu, et qui permet de poser les questions du développement économique à l’échelle du sous continent. Une « zone d’influence africaine » se crée, plus importante que le conflit entre zones « anglophones » ou « francophones » dont on nous rabâche les oreilles en occident.

Les débats commencent, au Rwanda, et au Congo/Zaïre, pour la reconstruction dans un cadre régional, autour d’une série de questions.

Comment réorganiser la production à long terme ? Au Rwanda ce sont les structures de base de la société qui sont faussées au départ : pas de ressources en sous-sol, quasiment pas d’industrie, une grande masse de paysans produisant à peine de quoi survivre, avec un petit surplus à destination des marchés pour le peu de population qui vit en ville. Quelle réforme agraire pour augmenter la productivité, dans un pays ou la houe est le seul instrument utilisé par les paysans ? Déjà le gouvernement reconstruit les maisons en hameaux, alors que le Rwanda a traditionnellement un habitat dispersé dans les campagnes. Le ministre de la réhabilitation explique que cette reconstruction vise aussi une modification du mode de vie, en s’orientant vers une réforme agraire.

Ici, pas de gros propriétaires à exproprier, au contraire les parcelles sont morcelées à l’infini, chacun occupe son lopin de terre mais de façon dispersée et anarchique. Comment éviter ce gaspillage de moyen, introduire un début de mécanisation, de coopératives ? Comment développer une industrie agro-alimentaire ? Quelle formation professionnelle pour les indispensables techniciens et les médecins ? Comment trouver les moyens de mobiliser la jeunesse, les femmes, les paysans ? Quelle place et quel contrôle sur l’armée, la seule force vraiment organisée dans la société ? Quelles sont les forces sociales qui peuvent être mobilisées pour appuyer une transformation sociale, dans un pays où il n’y a quasiment pas d’industrie, une masse paysanne non organisée et une très faible couche moyenne ? Le Rwanda est sous cet aspect différent du Congo/Zaïre où existe, même faible, une classe ouvrière dans les mines, les chemins de fer, l’électricité etc. Comment contrôler et taxer ceux des commerçants et spéculateurs qui s’enrichissent ? Faut-il privatiser les télécom ? question qui suscite ces dernières semaines autant de polémiques à Kigali... qu’à Paris.

Le libéralisme n’a pas de frontières

Si la coopération régionale peut donner plus de marge de manoeuvres, elle n’évitera pas la question des rapports avec le marché mondial et les institutions financières internationales. Entre le Rwanda totalement dépendant du plan d’ajustement structurel, l’Ouganda qui fait figure exemplaire d’une « bonne gouvernance » en respectant les recettes du FMI, et le Congo-Zaïre qui refuse pour l’instant les fourches caudines du FMI en comptant sur les réserves de son sous-sol et l’aide de l’Afrique du Sud, un éventail de choix relatifs s’offre désormais aux dirigeants de la région.

Mais pendant ce temps la logique du libéralisme mondialisé s’applique, et inévitablement la dynamique sociale prend la même tournure que partout ailleurs où ses recettes sont appliquées. La paysannerie, qui regroupe 90 % de la population, est relativement pauvre, comme la masse de ceux qui reviennent des exils ou les survivants du génocide. Mais à côté on voit bien que se forme une couche de commerçants et de spéculateurs qui profitent de la relance des échanges pour s’enrichir. Si la volonté politique de réconciliation du gouvernement est incontestable, elle ne pourra surmonter les clivages ethniques sans donner la priorité à la satisfaction des besoins sociaux.

À cause de la tradition orale très forte et du taux d’analphabétisme important, la presse écrite est faiblement diffusée, la radio est le seul média qui couvre tout le pays, très écoutée même dans les endroits les plus reculés. Cependant le ton de la presse écrite est libre, éditée à 80 % en Kyniarwandais et 20 % en Français, et des voix s’y font entendre pour mettre en garde contre les conséquences sociales, comme dans cet éditorial de Libération-Rwanda :

« Nous risquons de sortir d’une lutte de libération pour entrer dans une autre, celle des classes. La classe des pauvres qui s’appauvrissent chaque jour davantage et celle des riches qui s’enrichissent sur le dos du peuple. C’est vrai, trois ans c’est peu. Mais quelques mesures pour réprimer les pratiques discriminatoires, pour assainir la gestion de la chose publique, pour réhabiliter les rescapés du génocide, en plus de ce qui a été fait sur le plan sécuritaire et du rapatriement des réfugiés, auraient atténué la soif de changement et auraient donné une lueur d’espoir. »

On s’étonne devant ce paradoxe : ce sont les survivants du génocide qui sont les plus délaissés. Explication : les ONG internationales ont concentré leur aide aux réfugiés de retour des camps du Zaïre et les bailleurs de fonds conditionnent leurs prêts à ce qu’elle soit utilisée directement pour ces réfugiés. Mais pour les rescapés du génocide, ces organismes n’apportent quasiment aucune aide, et le gouvernement a peu de moyens. Parfois se développe parmi les rescapés un ressentiment, eux qui sont les plus démunis, les plus traumatisés, et qui reçoivent le moins d’assistance. Des ONG locales cherchent à mobiliser des énergies et des fonds, mais avec difficulté.

Significative des débats actuels au Rwanda et des difficultés du pouvoir à trouver des relais dans certains secteurs de la société, une affaire a défrayé la chronique cet été : à Gysenyi, dans le Nord ouest du pays, la région de l’ex-président Habyarimana, là ou les ex-FAR sont encore très actifs, le gouvernement a nommé préfet un ancien responsable hutu, dont certain disent qu’il fut impliqué dans le génocide. Le gouvernement s’en défend, rappelle que cet homme, même s’il a pu partager l’idéologie ethniste avant 1994 et a suivi le MRND d’Habyarimana, n’a pas trempé directement dans le génocide, et surtout qu’il est désormais entièrement favorable à la politique de dialogue et de reconstruction du gouvernement. A ce poste il fera mieux passer le message de réconciliation aux populations hutu pour les arracher à l’emprise des extrémistes. Certains critiquent cette décision que Paul Kagamé a justifiée lors d’un grand rassemblement pour l’anniversaire de la Libération, d’autres approuvent en disant qu’il faut bien que le gouvernement trouve des relais pour une politique de reconstruction en commun du pays.

Un gouvernement de coalition

A la lecture de la presse occidentale, on croit que le FPR gouverne seul, et que les ministres hutus membres du FPR ou non, ne sont que des alibis. La réalité est bien différente et a des conséquences politiques.

Arrivant au pouvoir après avoir arrêté le génocide, le FPR fut confronté à un problème ethnique tellement exacerbé qu’il était le problème numéro un à résoudre. Il a voulu respecter l’esprit des accords d’Arusha, en trouvant un accord avec les autres partis de l’opposition hutu, sur un programme minimum, pour constituer un parlement et un gouvernement. Au parlement, sur 70 sièges, le FPR a 13 députés, 6 autres députés sont des militaires qui représentent l’armée, et le reste des sièges est partagé entre les différents partis d’opposition qui existaient sous Habyarimana (Parti Libéral, Parti Social Démocrate, Parti Démocrate chrétien, Parti pour la démocratie islamique, Parti socialiste rwandais).

La volonté de représenter toutes les forces politiques, à l’exception du parti MRND qui avait organisé le génocide, se retrouve aussi dans la composition du gouvernement, ou seul un tiers des ministres provient du FPR, même si celui-ci contrôle les ministères-clé comme la défense et l’intérieur.

Ce gouvernement de coalition correspond à la priorité donnée à la réconciliation nationale.

Difficulté d’inventer un processus démocratique

La relance d’une vie politique et démocratique se heurte à des obstacles qui n’ont rien de « classique ». Tito Rutaremara, député FPR, est un des vétérans du Front, qui joua un rôle important dans l’élaboration du programme du FPR dans les années 80. Il nous a expliqué pourquoi ils ont décidé de limiter l’activité des partis pendant une période de 5 ans ; ils jugeaient que dans la situation post-génocide, ils serait inévitable que les partis se constituent sur une base ethnique. Il fallait à tout prix éviter cela, car une « vie politique » et des élections avec de tels partis auraient tout de suite renforcé, au lieu de l’apaiser, une fausse conscience et une dynamique de conflit ethnique déjà vives au lendemain du génocide. D’où la définition d’une période de transition pour rétablir une vie normale, faire baisser les peurs et les haines, réapprendre les mécanismes d’une vie commune, avant que puisse reprendre une activité politique digne de ce nom, qui ne soit pas une couverture de clivages ethniques. Cette position du FPR a été acceptée par tous les autres partis. Et le FPR se l’est appliqué à lui même : tout comme les autres partis, il ne fonctionne pas comme tel, il n’y a pas d’adhésions, ni réunions de militants, ni réunions publiques. Ne se réunissent que les directions, et les députés à l’assemblée ont été désignés par chaque parti pour la période de transition avant de futures élections.

On a beau être un fervent partisan de l’exercice du multipartisme en toute circonstance, on trouve dans la singularité de la situation rwandaise des arguments compréhensibles pour justifier le choix de limiter l’activité partidaire. Ce choix, sans doute inévitable, entraîne cependant un affaiblissement du débat politique, et une difficulté à formuler et à débattre d’un projet de société. Si l’idée d’une période de transition est compréhensible, en revanche elle oblige à inventer d’autres formes d’exercice de la démocratie pour que la population commence à se réapproprier le débat politique réel.

Après trois ans consacrés à sortir la pays de l’abîme, après avoir écarté la menace aux frontières, c’est maintenant que commence un débat sur les choix possibles.

Comment inventer des formes démocratiques où la population pourrait commencer à s’exprimer et à décider des questions qui la concernent directement ? Autrement dit comment faire renaître une pratique politique ? Certains évoquent l’expérience de l’Ouganda voisin, où le régime de Museveni a mis sur pied des conseils communaux dans tout le pays, tout en préparant un processus électoral. Au Rwanda c’est un débat qui ne fait que commencer.

Redéfinir un projet politique

Les militants et cadres que nous avons rencontrés au Rwanda sont sans doute les plus conscients de ces questions politiques et sociales, par les postes qu’ils occupent, et par la culture politique dont ils sont issus, marquée par des références au marxisme ou à des exemples de transformation sociale d’autres pays. Mais ils semblent peu nombreux à côté d’autres courants, dans le FPR, mais aussi dans les autres partis de la coalition gouvernementale, pour qui le libéralisme est la seule politique possible, et qui sont plus éloignés des préoccupations sociales.

Le FPR est désormais confronté aux problèmes classiques des mouvements de libération nationale : pendant la lutte, l’unité du mouvement se fait sur les objectifs communs de renversement du régime dictatorial pour une solution démocratique. Arrivés au pouvoir, les contradictions se font jour, les question sociales et d’orientation politique tiraillent le mouvement. Le FPR est un front, et plusieurs options y coexistent.

Les cadres du FPR avaient élaboré un projet politique de transformation de la société. Mais personne parmi eux ne pouvait imaginer à l’avance arriver au pouvoir au lendemain d’un génocide, ni envisager l’ampleur de celui-ci. Alors c’est comme si tous les plans et projets antérieurs étaient soudainement devenus obsolètes, et qu’il fallait en redéfinir de nouveaux, intégrant les nouvelles données de la situation. On percevra aussi au fur et à mesure de nos rencontres comment le traumatisme du génocide a frappé à un titre ou à un autre tous les membres de cette société, y compris ses militants les plus conscients.

Il faut imaginer le choc que représenta pour beaucoup d’entre eux le retour au pays, au village, en ville, en découvrant que toute la famille a été massacrée ou qu’il ne restent qu’un ou deux survivants. Il leur fallait redécouvrir en même temps une société qu’ils avaient dû quitter comme exilés pendant 10 ou 20 ans, ou qu’ils n’avaient jamais connue, parce que nés en Ouganda dans les camps des réfugiés tutsis qui fuyaient depuis 30 à 35 ans les massacres répétés. Ils rentraient au pays en constatant sa destruction quasi totale et l’énormité de la tâche à accomplir... Tout cela n’a pu que renforcer un empirisme déjà présent dans la tradition du FPR : pour s’en sortir, il était certain qu’ils ne trouveraient ni expérience, ni modèle, ni recettes pour reconstruire cette société là.

Le devoir de solidarité

Les puissances occidentales ont une responsabilité majeure dans la reconstruction, selon qu’elles maintiendront ou non leur hostilité à ce régime, « coupable » aux yeux de certains d’avoir arrêté lui-même un génocide alors que l’ONU a laissé faire.

Si nous voulons être solidaires du peuple rwandais, c’est sur ce terrain que nous devons concentrer nos efforts : pour l’annulation de la dette rwandaise, pour une aide sans contrepartie en réparation à un peuple victime d’un crime contre l’humanité.

Au niveau pratique, les possibilités d’action solidaires concrètes ne manquent pas dans tous les domaines, (santé, justice, femmes, éducation) qui peuvent mobiliser associations, syndicats, municipalités... en lien avec les associations rwandaises.

Des liens peuvent s’établir avec ceux qui luttent au Rwanda pour redonner à leur pays un visage plus humain, débarrassé de l’ethnisme, terreau en Afrique du racisme et du fascisme qui, sous toutes les latitudes, peuvent mener aux génocides.

Nous qui luttons pour un avenir socialiste, ne ménageons pas notre solidarité, sans attendre pour autant que surgisse du Rwanda une expérience de transformation sociale révolutionnaire : l’état de développement de la société, comme la singularité de la situation post-génocide, imposent des limites objectives et subjectives à cette étape de reconstruction.

Il faut multiplier les échanges, les voyages, pour rendre compte de la situation. Pour, aussi, écouter les militants rwandais les plus conscients, et débattre avec eux sans croire tenir des solutions alternatives ou des recettes venues d’autres expériences de transformation sociale, tant la situation est sans comparaison possible. Tous les efforts entrepris dans ce pays pour faire triompher une volonté politique de réconciliation, au milieu du flot de haines créés par le génocide, doivent être soutenus pleinement. Ils sont partie prenante de la lutte universelle que nous menons pour la libération de l’humanité.

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