À propos du dernier livre de Daniel Bensaïd : Le Sourire du spectre. Nouvel esprit du communisme (Éditions Michalon).

Cela fait maintenant plusieurs années que Daniel Bensaïd nous propose, non pas une relecture de Marx, non pas un énième commentaire de sa théorie, mais de penser activement AVEC Marx. Ce parcours, commencé il y a plus de dix ans, avec un livre étonnant sur Walter Benjamin, se poursuit aujourd’hui avec un texte qui prend pour prétexte Le Manifeste du parti communiste écrit par Marx et Engels en 1848. Daniel Bensaïd contribue ainsi à la création de ce qu’on pourrait appeler un marxisme maniériste, en rupture radicale avec le style de polémique brutale, qui a marqué l’émergence d’un trotskysme sûr de lui dans les années soixante dix. Il ne renonce pour autant à rien de ce qui a défini l’originalité de cette tradition singulière dans le mouvement de résistance aux oppressions mais il n’hésite pas, par exemple sur la question nationale, à donner raison à Otto Bauer contre Lénine.

C’est donc à une invitation à la discussion douce que nous convie Daniel Bensaïd, et je ne peux pas résister au plaisir d’essayer de l’engager, non pas en me contentant de faire l’éloge de son livre, mais en essayant de contribuer, modestement, aux différents débats qu’il lance.

La principale question qui traverse tout le livre est l’articulation entre les différentes luttes menées par des secteurs très divers de la société et le combat contre le capitalisme qui peut prétendre, théoriquement, être leur sens ultime. Daniel Bensaïd montre, à chaque fois, comment on ne peut pas penser jusqu’au bout les différentes formes d’oppression sans penser ce qui nous est arrivé avec le capitalisme.

Mais un problème reste entier : la référence à la classe ouvrière pour tous les mouvements sociaux n’est jamais un « droit de la raison » qui s’imposera fatalement comme tel, un jour ou l’autre, par la force des choses. Pour chaque nouveau secteur de la société qui, à un moment donné et alors qu’il était jusque là muet et immobile, prend la parole et se dresse pour dire « nous existons », la classe ouvrière et le combat anti-capitaliste ne sont pas une référence automatique et intéressante. J’emploie ici, à la suite d’Isabelle Stengers, le mot intéressant dans le sens de « qui crée de l’intérêt » réciproque, qui est « entre », c’est-à-dire qui oblige à discuter, à fabriquer de la pensée nouvelle et non pas seulement à répéter les formules traditionnelles toutes faites.

Qu’avons-nous appris du combat des femmes, des homosexuels, des migrants, des usagers de drogues illégales, des chômeurs, des sans logis, qui nous a modifié en profondeur ? Il ne s’agit donc pas, dans une bataille qui serait idéologique, de convaincre ces différents secteurs de la prééminence de la classe ouvrière et du combat anticapitaliste, mais bien de repeupler la république sociale avec ces nouveaux acteurs sans jamais oublier qu’ils amènent leurs meubles avec eux. On s’interdira par avance de leur faire la leçon, de les disqualifier en leur expliquant ce qui relève de leurs croyances et ce qui relève du savoir sûr que nous représentons. Personne n’en sortira indemne. La république sociale se reconstruira ainsi de bas en haut.

À juste titre, Daniel Bensaïd rappelle la phrase de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient » (mais il faudrait ajouter : une fois qu’on l’est, on l’est vraiment !). Aussi, son argumentation contre la parité obligée dans la représentation politique n’est pas convaincante. Elle « priverait l’universalisme de sa portée subversive et mettrait le doigt dans l’engrenage de la fragmentation communautaire de l’espace public ». C’est que l’universalisme n’est pas plus naturel que les autres appartenances : il est aussi une construction qui a pu faire des ravages, par exemple quand il a accompagné, au XIXe siècle, la colonisation. Il n’y a donc aucune raison d’accepter sans procès cette notion d’universalisme qui est vécu par beaucoup comme une menace. Cela ne signifie pas qu’il faut condamner l’universalisme, mais qu’il est lui aussi à construire et que notre problème à nous, Occidentaux, qui en avons adopté et promu le concept n’est pas tant d’être tolérants avec les autres cultures... mais bien d’être tolérés par elles !

Comment faire le tri entre les appartenances artificielles qu’il faudrait combattre et les appartenances naturelles qu’il faudrait respecter, les attachements positifs et les dépendances négatives ? Bruno Latour a proposé, en philosophe, ce qu’il a appelé un « parlement des choses » qui permettrait de combattre la dispersion. On y trouverait, pour prendre un exemple, les représentants de l’inconscient freudien, des neurones ; mais il n’y aurait aucune raison a priori de ne pas y accueillir aussi ceux qui parlent et négocient avec des mondes invisibles (les guérisseurs des sociétés traditionnelles), s’ils veulent bien y venir ce qui pourrait être le vrai problème, car encore faut-il que nous les intéressions.

Dans tout son parcours, Daniel Bensaïd rappelle toujours que les phénomènes sociaux ne doivent pas être considérés comme des choses (voir la sociologie fondée par Durkheim), mais comme des rapports. Je crois que l’on n’a pas encore fait le bilan de tout le mal qu’a provoqué la « durkheimisation » du marxisme français. En ce sens, une sociologie du rapport ou de « lien » n’est jamais faite d’avance mais toujours à reconstruire, à suivre avec subtilité. Elle doit éviter les grosses machines dialectiques qui empêchent de penser (du style « si les jeunes se droguent c’est à cause du chômage » ce qui est peut-être vrai mais pas très fructueux pour penser et pour lutter concrètement !). Elle doit éviter de toujours renvoyer, par facilité, les phénomènes à analyser et à comprendre à une Société avec un grand S, toujours surdéterminante. Elle doit frayer la voie à une nouvelle approche politique qui soit digne des mouvements sociaux auxquels les militants de la Ligue ont toujours su participer, qui n’est donc pas peur d’être transformée par eux.

C’est comme cela que j’ai eu envie de prolonger, avec affection, le livre de Daniel Bensaïd.Cela fait maintenant plusieurs années que Daniel Bensaïd nous propose, non pas une relecture de Marx, non pas un énième commentaire de sa théorie, mais de penser activement AVEC Marx. Ce parcours, commencé il y a plus de dix ans, avec un livre étonnant sur Walter Benjamin, se poursuit aujourd’hui avec un texte qui prend pour prétexte Le Manifeste du parti communiste écrit par Marx et Engels en 1848. Daniel Bensaïd contribue ainsi à la création de ce qu’on pourrait appeler un marxisme maniériste, en rupture radicale avec le style de polémique brutale, qui a marqué l’émergence d’un trotskysme sûr de lui dans les années soixante dix. Il ne renonce pour autant à rien de ce qui a défini l’originalité de cette tradition singulière dans le mouvement de résistance aux oppressions mais il n’hésite pas, par exemple sur la question nationale, à donner raison à Otto Bauer contre Lénine.

C’est donc à une invitation à la discussion douce que nous convie Daniel Bensaïd, et je ne peux pas résister au plaisir d’essayer de l’engager, non pas en me contentant de faire l’éloge de son livre, mais en essayant de contribuer, modestement, aux différents débats qu’il lance.

La principale question qui traverse tout le livre est l’articulation entre les différentes luttes menées par des secteurs très divers de la société et le combat contre le capitalisme qui peut prétendre, théoriquement, être leur sens ultime. Daniel Bensaïd montre, à chaque fois, comment on ne peut pas penser jusqu’au bout les différentes formes d’oppression sans penser ce qui nous est arrivé avec le capitalisme.

Mais un problème reste entier : la référence à la classe ouvrière pour tous les mouvements sociaux n’est jamais un « droit de la raison » qui s’imposera fatalement comme tel, un jour ou l’autre, par la force des choses. Pour chaque nouveau secteur de la société qui, à un moment donné et alors qu’il était jusque là muet et immobile, prend la parole et se dresse pour dire « nous existons », la classe ouvrière et le combat anti-capitaliste ne sont pas une référence automatique et intéressante. J’emploie ici, à la suite d’Isabelle Stengers, le mot intéressant dans le sens de « qui crée de l’intérêt » réciproque, qui est « entre », c’est-à-dire qui oblige à discuter, à fabriquer de la pensée nouvelle et non pas seulement à répéter les formules traditionnelles toutes faites.

Qu’avons-nous appris du combat des femmes, des homosexuels, des migrants, des usagers de drogues illégales, des chômeurs, des sans logis, qui nous a modifié en profondeur ? Il ne s’agit donc pas, dans une bataille qui serait idéologique, de convaincre ces différents secteurs de la prééminence de la classe ouvrière et du combat anticapitaliste, mais bien de repeupler la république sociale avec ces nouveaux acteurs sans jamais oublier qu’ils amènent leurs meubles avec eux. On s’interdira par avance de leur faire la leçon, de les disqualifier en leur expliquant ce qui relève de leurs croyances et ce qui relève du savoir sûr que nous représentons. Personne n’en sortira indemne. La république sociale se reconstruira ainsi de bas en haut.

À juste titre, Daniel Bensaïd rappelle la phrase de Simone de Beauvoir : « On ne naît pas femme, on le devient » (mais il faudrait ajouter : une fois qu’on l’est, on l’est vraiment !). Aussi, son argumentation contre la parité obligée dans la représentation politique n’est pas convaincante. Elle « priverait l’universalisme de sa portée subversive et mettrait le doigt dans l’engrenage de la fragmentation communautaire de l’espace public ». C’est que l’universalisme n’est pas plus naturel que les autres appartenances : il est aussi une construction qui a pu faire des ravages, par exemple quand il a accompagné, au XIXe siècle, la colonisation. Il n’y a donc aucune raison d’accepter sans procès cette notion d’universalisme qui est vécu par beaucoup comme une menace. Cela ne signifie pas qu’il faut condamner l’universalisme, mais qu’il est lui aussi à construire et que notre problème à nous, Occidentaux, qui en avons adopté et promu le concept n’est pas tant d’être tolérants avec les autres cultures... mais bien d’être tolérés par elles !

Comment faire le tri entre les appartenances artificielles qu’il faudrait combattre et les appartenances naturelles qu’il faudrait respecter, les attachements positifs et les dépendances négatives ? Bruno Latour a proposé, en philosophe, ce qu’il a appelé un « parlement des choses » qui permettrait de combattre la dispersion. On y trouverait, pour prendre un exemple, les représentants de l’inconscient freudien, des neurones ; mais il n’y aurait aucune raison a priori de ne pas y accueillir aussi ceux qui parlent et négocient avec des mondes invisibles (les guérisseurs des sociétés traditionnelles), s’ils veulent bien y venir ce qui pourrait être le vrai problème, car encore faut-il que nous les intéressions.

Dans tout son parcours, Daniel Bensaïd rappelle toujours que les phénomènes sociaux ne doivent pas être considérés comme des choses (voir la sociologie fondée par Durkheim), mais comme des rapports. Je crois que l’on n’a pas encore fait le bilan de tout le mal qu’a provoqué la « durkheimisation » du marxisme français. En ce sens, une sociologie du rapport ou de « lien » n’est jamais faite d’avance mais toujours à reconstruire, à suivre avec subtilité. Elle doit éviter les grosses machines dialectiques qui empêchent de penser (du style « si les jeunes se droguent c’est à cause du chômage » ce qui est peut-être vrai mais pas très fructueux pour penser et pour lutter concrètement !). Elle doit éviter de toujours renvoyer, par facilité, les phénomènes à analyser et à comprendre à une Société avec un grand S, toujours surdéterminante. Elle doit frayer la voie à une nouvelle approche politique qui soit digne des mouvements sociaux auxquels les militants de la Ligue ont toujours su participer, qui n’est donc pas peur d’être transformée par eux.

C’est comme cela que j’ai eu envie de prolonger, avec affection, le livre de Daniel Bensaïd.

Philippe Pignarre

Posté le 18 mars 2009 par Equipe de rédaction

Article paru sur le site Récalcitrance, [sans date].

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