Cronstadt 1921 : les difficultés de l’exercice du pouvoir

, par JUGE Rodolphe

Le 2 Mars 1921, la forteresse de Cronstadt située sur l’île Kotline, place forte face à Petrograd, constitue un Comité révolutionnaire provisoire et fait ainsi sécession avec le pouvoir soviétique central. Dans les jours suivants, le fossé se creuse de plus en plus entre la forteresse et Moscou. Le 7 Mars, l’Armée Rouge lance les hostilités. La répression de l’insurrection durera 11 jours. Onze jours de combats meurtriers et fratricides. Le 18 Mars, la révolte est étouffée.

Les marins de Cronstadt avaient joué un rôle déterminant en 1917, ils étaient considérés comme des valeurs sûres. Beaucoup avaient été détachés pour remporter des victoires cruciales lors de l’insurrection d’Octobre, pour renforcer les détachements de réquisition de blé et organiser le pouvoir des soviets locaux. Les marins de Cronstadt étaient devenus des héros de la Révolution.

Comment expliquer qu’en l’espace de quelques années, Cronstadt la Rouge passa de l’avant-garde de la Révolution à l’insurrection face au pouvoir qu’elle avait elle-même permis de mettre en place ? Certains diront que les marins ne faisaient que défendre corps et âme l’essence même de la Révolution face à la dictature naissante du parti communiste. D’autres expliqueront que les marins étaient manipulés par la contre-révolution blanche et que la répression était nécessaire pour défendre le pouvoir des soviets. La réalité est évidemment bien plus complexe. Loin de n’être qu’une polémique, souvent puérile aujourd’hui, entre anarchistes et trotskistes, l’épisode historique de la révolte de Cronstadt permet de mettre en lumière les contradictions d’une société en reconstruction, les épreuves d’un pouvoir fragile et menacé, le rôle dirigeant du parti qui voit la Révolution russe s’embourber dans son isolement.

À l’heure où la tradition marxiste connaît une renaissance dans la recherche d’alternatives au pouvoir capitaliste, il apparaît nécessaire de revenir sur cet épisode tragique, non pas pour en avoir une vision monolithique mais afin de s’approprier les problématiques concrètes de la mise en pratique d’une rupture révolutionnaire.

Paysannerie et prolétariat

L’histoire de toutes les sociétés jusqu’à aujourd’hui est l’histoire de luttes de classes. Cette analyse nous impose de toujours considérer l’état des classes et de leur rapport de force au sein d’une société. C’est pour cela qu’il est nécessaire de rappeler que la Russie d’avant comme d’après la Révolution de 1917 était avant tout un pays à majorité paysanne. Le prolétariat minoritaire devait néanmoins avoir un rôle de dirigeant lors de la révolution socialiste. Le parti bolchevik, d’après l’analyse marxiste, en avait pleinement conscience. Mais il savait aussi que la révolution ne pouvait avoir lieu sans le soutien, ou même un consentement passif, de la paysannerie. L’abolition du pouvoir des grands propriétaires terriens de la Russie tsariste et la répartition des terres permirent de gagner cette légitimité auprès des petits producteurs, appliquant ainsi le mot d’ordre de la Révolution : « du pain, la paix, la terre ». Cependant, le projet politique de cette petite-bourgeoisie, si paupérisée soit-elle, reste intrinsèquement inconciliable avec l’abolition de la loi du marché et l’instauration du socialisme. L’alliance de la classe ouvrière avec la paysannerie ne peut donc être que tactique et le plus souvent fragile. L’industrialisation de la Russie ayant un retard immense par rapport à celle des puissances occidentales, les paysans devaient nourrir le prolétariat des villes dans des conditions et avec les technologies d’un pays arriéré. Seuls les progrès technologiques pouvaient libérer la paysannerie de ce fardeau et permettre la consolidation d’un prolétariat majoritaire. Ainsi, les rapports entre la paysannerie et le prolétariat, en tant que base sociale du régime soviétique, étaient très tendus. Le contexte post-révolution ne va faire qu’empirer la condition paysanne, la poussant à la révolte et faisant ainsi trembler le pouvoir soviétique. La révolte des marins de Cronstadt, issus pour la plupart de la paysannerie, fut un terrible symptôme de ce mécontentement.

La crise du communisme de guerre

La Révolution d’Octobre fait tomber le gouvernement provisoire de Kerenski, transférant ainsi « tout le pouvoir aux soviets ». Les premiers mois se déroulent dans un certain pacifisme. Ce n’est que le calme avant la tempête, le temps que les anciens commandants militaires tsaristes se réorganisent. L’affrontement entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires se prépare. L’Armée Rouge naît en février 1918. La guerre civile débute en mai. À l’été 1919, trois armées blanches, par des directions différentes, doivent se diriger vers Moscou. Wrangel est à la tête de l’une d’elles et prendra la tête de l’Armée Blanche en avril 1920. La guerre civile prend fin en décembre 1920 mais au prix d’un désastre humain et économique énorme.

En effet, les bataillons de l’Armée Rouge, comptant plus de 300 000 hommes sous le commandement de Trotsky, sont souvent composés des meilleurs éléments, les plus convaincus de la Révolution, venant y compris de Cronstadt la Rouge. La guerre civile retire de trop nombreux dirigeants aux soviets locaux. L’affaiblissement des directions combiné aux conditions matérielles de plus en plus étouffantes, que nous détaillerons plus tard, aura des conséquences politiques majeures.

Le prix pour les paysans est encore plus lourd. En juin 1918, le communisme de guerre est instauré. Après le renversement des grands propriétaires terriens, les petits paysans pensaient enfin pouvoir être maîtres de leurs terres. Mais l’approvisionnement des villes et le ravitaillement de l’Armée Rouge nécessitent la création de détachements chargés de réquisitionner non seulement les céréales, mais aussi chevaux, charrettes et produits de premières nécessités (sel, savon...). Les paysans se voient ainsi dépossédés sans la moindre compensation. Le mécontentement grandissant, les détachements deviennent de véritables armées de réquisitions, comptant au total 5 millions d’hommes. De nombreux abus de pouvoir sont commis, les réquisitions sont souvent violentes, parfois meurtrières en dépit des dénonciations de Lénine qui ne changent rien à l’attitude des détachements.

Cependant, les paysans ne sont pas ignorants des difficultés de la situation et restent farouchement opposés au retour des blancs au pouvoir. Leurs doléances, remontées via les soviets, demandent le remplacement des réquisitions par une taxe en nature, la libre disposition des excédents et l’approvisionnement en matière première comme le fer. Mais elles restent lettres mortes, du moins temporairement. La réaction des paysans est simple : maintenir la production à leurs stricts besoins pour éviter les réquisitions. Combiné à la dévastation des terres par la guerre civile et au manque d’entretien des outils, cette attitude fait chuter de 40 % l’étendue des terres cultivées en 1921 par rapport à 1913. La production baisse de 50 % durant cette période.

Le communisme de guerre a certes permis de vaincre dans un premier temps la contre-révolution mais au détriment de l’hostilité de la paysannerie. La méfiance traditionnelle des paysans russes envers l’Etat central s’accentue de mois en mois, d’autant qu’ils ne voient plus aucune justification dans la continuation du communisme de guerre.

En effet, la fin de l’année 20 se distingue par un apaisement sur tous les fronts [1]. La levée du blocus allié et l’interruption de l’intervention armée en Russie fait place au retour de la diplomatie et d’échanges commerciaux, notamment avec l’Italie et la Grande Bretagne. Enfin, l’armée blanche de Wrangel ne recevant plus de financement extérieur, sa défaite à l’automne 1920 sonne le glas de la guerre civile.

On comprend alors très bien l’incompréhension de la paysannerie qui continue de subir les rigueurs du communisme de guerre. De plus, la fin de la guerre civile provoque une forte démobilisation au sein de l’Armée Rouge qui perd ainsi la moitié de ses effectifs, c’est-à-dire prés de 2 500 000 hommes rejoignant pour beaucoup la campagne. À leur retour, la réalité du quotidien de leur famille les frappe de plein fouet : réquisitions, violences, froid, famine, épidémie, etc. Lorsque la violence individuelle de ces anciens soldats se joint au mécontentement de la paysannerie, l’explosion est inévitable. En février 1921, la Tchéka dénombre 118 foyers de révoltes.

Certains bolcheviks comme Ossinski mettent de l’huile sur le feu en prônant non seulement les réquisitions mais aussi la coercition nécessaire des paysans, le centralisme de l’Etat dans tous les domaines notamment à travers les fermes d’Etat. Cette position polarise le VIIIe congrès des soviets en décembre 1920. Les paysans font un véritable tollé, soutenus par les menchéviks et les Socialiste Révolutionnaire (SR). La majorité des bolchéviks pousse pour la continuation du communisme de guerre sans pour autant défendre les positions extrêmes d’Osinski. Quant à lui, Lénine est le plus conscient du danger des révoltes paysannes. Il envisage même un moment de répondre aux doléances des paysans, notamment à travers des décrets en préparation de la Nouvelle Economie Politique (NEP). Mais il ne défend pas ces réformes, convaincu de la fragilité de la fin de la guerre civile.

Certains diront que ces réformes auraient étouffé dans l’œuf la révolte de Cronstadt.

La situation dans les villes

Malheureusement, la situation a déjà débordé. Le mécontentement s’est élargi aux villes et dans l’industrie. Les conditions matérielles plus qu’éprouvantes, l’affaiblissement des directions politiques et les ravages sur la production industrielle engendrent la désorganisation de la classe ouvrière et de fait son éloignement du pouvoir soviétique. Les chiffres sont éloquents. A la fin de 1920, la production industrielle n’atteint que 20 % du niveau de 1913. En effet, les dégâts sur les champs pétrolifères et dans les bassins houillers causent une réelle pénurie en combustible, le blocus ayant empêché toutes importations [2]. Le peu de production se heurte aux problèmes de l’approvisionnement : plus de 7 000 ponts et 20 000 km de voie ont été détruits. Tout le réseau de transport et de communication est à reconstruire. C’est simple, les usines ne produisent plus. Les biens de consommations, de premières nécessités, chaussures, textiles, etc, connaissent les mêmes problèmes. Le désastre devient sanitaire, les gens meurent de faim, de froid, du typhus ou du choléra. Le ravitaillement est rationné, irrégulier et réparti de façon préférentielle. Le marché noir explose, mais l’inflation a complètement dévalué la monnaie [3]. Les citadins brûlent tous ce qu’ils peuvent pour se chauffer, troquent le peu qu’ils leur restent contre de la nourriture. Beaucoup préfèrent retourner dans les campagnes : entre octobre 1917 et août 1920, la population de Moscou a chuté de 50 %, Pétrograd est passée de 2 500 000 habitants à 750 000. L’industrie a perdu durant cette période la moitié de ses travailleurs.

Trotsky pensent pouvoir redresser l’économie en employant la même méthode que pour l’Armée Rouge. Il envoie des contingents démobilisés dans les usines et procède à une réelle militarisation du travail : rigueur, hiérarchie, etc. Les conseils d’usines cèdent le pouvoir à l’État suite aux nationalisations. L’objectif est de résoudre l’impasse d’une gestion purement locale qui ne peut pas saisir l’ensemble des difficultés matérielles. Par obligation d’efficacité, l’État fait appel à d’anciens experts, leur accordant certains privilèges. Les ouvriers ressentent ces réformes comme un affront.

De plus et en dépit de la ruine de tous les secteurs économiques, l’administration a vu une prolifération gigantesque de fonctionnaires, bureaucrates à cols blancs. Lénine lui-même le reconnaît : « la construction d’une machine ou l’organisation d’un bureau, l’établissement d’un plan ou l’enseignement dans une école obligeaient à utiliser le services de ces gens et souvent à remettre dans leurs mains la direction effective. » [4]. En pratique, « entre le premier semestre 1918 et le premier semestre 1919, le nombre de fonctionnaires passa en effet de 114 539 unités, pour un Etat embryonnaire il est vrai, à 529 841. Mais au terme de l’année 1920, l’effectif de l’appareil administratif soviétique ne comprenait pas moins de 5 880 000 fonctionnaires » [5]. Le régime se sent impuissant face à ce processus incontrôlable de bureaucratisation. Lénine ne manque pas d’exprimer sa rage devant le comité exécutif central en janvier 1919 : « notre ennemi intérieur aujourd’hui, ce sont les spéculateurs et les bureaucrates » et en 1922 : « Tout a sombré chez nous dans l’infect marais bureaucratique ».

Mais ceci ne change en rien au fait que les ouvriers se sentent non seulement écrasés physiquement mais aussi, et surtout, politiquement. Après les campagnes, le désordre et la révolte surgissent dans les villes, les industries et se répand dans l’armée et la marine, jusqu’à l’explosion de Cronstadt en mars 1921.

Pétrograd et Cronstadt

Une vague de grèves déferle dans les grandes villes russes. Suite aux graves pénuries de ravitaillement, les ouvriers cessent le travail et multiplient les réunions dans les usines. Moscou est touchée en février 1921 suivie de près par Pétrograd à la fin du mois. Les premières manifestations s’organisent autour de mots d’ordre tels que « liberté de commerce, augmentation des rations alimentaires, abolition des réquisitions de céréales ». Ouvriers et paysans font causes communes face au régime considéré de plus en plus comme liberticide et autoritaire. En effet, les revendications économiques prennent très vite une tournure politique. Les ouvriers réclament l’éviction des détachements armés des usines ainsi que plus de libertés individuelles et le respect du pluralisme politique. Un flot de propagande anti-communiste se répand, souvent non signé mais d’inspirations menchévik et SR évidentes. Pour calmer le mouvement de révolte, la stratégie de Zinoviev, responsable local de Pétrograd, combine force, concessions et contre-propagande. En effet, les bolcheviks sont toujours considérés comme le meilleur bouclier face à la menace du retour des blancs. Les rations sont augmentées et les échanges commerciaux ville-campagne sont facilités tout en conservant une force de contrôle des spéculateurs du marché noir. La stratégie est payante. La révolte n’a pas le temps d’atteindre l’insurrection armée contre le régime et le travail reprend les 2, 3 mars 1921. Mais il est trop tard. Les liens historiques qui soudent Pétrograd et Cronstadt ont déjà allumé le feu aux poudres de la forteresse.

Les prémisses de la révolte

Cronstadt est une ville forteresse située sur l’île Kotline, face à Pétrograd, prise entre les glaces chaque année entre la fin novembre et mars-avril. Réputée inexpugnable, la période de gel fragilise néanmoins sa capacité de défense paralysant les vaisseaux de ligne et permettant une attaque terrestre de l’infanterie. La révolution de 1905 a consolidé une tradition identitaire et de révolte anti-puissant chez les marins de Cronstadt. La révolution de 1917 illustre parfaitement ce caractère. Dès mars 1917, le soviet de Cronstadt ne reconnaît pas l’autorité du gouvernement provisoire de Kérenski et rentre en dissidence en mai fondant une Commune du type de la Commune de Paris. La place de l’Ancre pouvant contenir 25 000 personnes est le lieu d’assemblées quotidiennes, seconde instance politique après le soviet. La gloire et l’intégrité révolutionnaire des marins sont avérées par leur participation aux journées de juillet 17, à la défaite du coup d’Etat du général Kornilov, à l’assaut du Palais d’Hiver puis sur tous les fronts contre les blancs. Ce sont au total plus de 40 000 Cronstadiens qui grossiront les rangs de l’Armée Rouge et diffuseront leur ardeur révolutionnaire.

Beaucoup perdent la vie durant la guerre civile. La conséquence organique de ces pertes est rude. Alors que le soviet de Cronstadt était à majorité ouvrière en 1917, l’origine paysanne (notamment ukrainienne) atteint près de 75 % en 1921. Cette évolution donne une partie de l’explication du rapprochement politique des marins vers les revendications des SR. Plusieurs positions illustrent ce phénomène. Dès la chute du gouvernement provisoire, « par méfiance à l’égard de toute forte concentration d’autorité, le soviet de Cronstadt se mit à demander avec insistance la formation d’un gouvernement de coalition, au sein duquel tous les groupes socialistes seraient représentés » [6]. Ensuite, le traité de Brest-Litovsk, signé en février 1918, est considéré comme une reddition face à l’impérialisme allemand. On reconnaît parfaitement l’influence SR et celle des paysans Ukrainiens occupés par l’Allemagne. On peut tout à fait comprendre la justesse de ces arguments. Cependant, tout un ensemble de critères n’était pas pris en compte par les marins et leurs œillères les empêchaient de comprendre l’élaboration d’une stratégie pérenne et globale des bolcheviks. Le communisme de guerre ravive la virulence des marins à l’encontre de ce qu’ils appellent la « commissariocratie », notamment à cause du remplacement des conseils de navires par un commissariat dirigeant la flotte, et vont traiter le régime de « pillard de paysans ».

Dès que le bruit des premières grèves de Pétrograd parvient à Cronstadt, les marins envoient une délégation le 26 février 1921 pour s’informer des revendications des grévistes. À leur retour, les matelots du vaisseau de ligne Pétropavlosk se réunissent et votent une résolution de 15 points. L’essentiel reprend les revendications économiques et politiques des révoltes paysannes et citadines, en tout premier lieu : la réélection des soviets pour laisser la place à tous les partis socialistes et en finir avec l’hégémonie des bolcheviks. Cette revendication restera jusqu’à la fin de la révolte mais n’ira pas jusqu’à l’appel au retour de l’Assemblée Constituante réclamé par les SR de droite. Ce point caractérise pleinement le fait que les marins ne sont influencés ni par les SR de droite, ni par les blancs émigrés qui en fins opportunistes revendiquent « les soviets sans bolcheviks ». Les marins sont conscients que la Constituante comme l’évincement des bolcheviks seraient une brèche pour le retour progressif des blancs au pouvoir.

Le 1er mars 1921, la résolution est présentée en AG sur la place de l’Ancre. Un matelot du Pétropavlosk, Pétritchenko, préside la séance réunissant plus de 15 000 personnes. Trois dirigeants communistes sont présents : Vassiliev, président du soviet de Cronstadt, Kouzmine, commissaire politique de la flotte Baltique, et Kalinine, président du comité exécutif panrusse des soviets, venu exprès de Pétrograd pour assister au meeting. Leur présence n’attire aucune objection, bien au contraire, les marins pensent pouvoir être entendus. Mais après le compte-rendu de la délégation et la présentation de la résolution, les marins se heurtent, à leur grand désarroi, aux récriminations de Kouzmine et Kalinine qui sonnent comme des insultes voire des menaces. Seul Vassiliev n’ose pas prendre la parole. Le vote est sans appel, les dirigeants communistes sont les seuls à voter contre, les communistes dans l’assemblée s’abstiennent. Bon nombre de communistes quitte le parti après ce meeting. Kalinine repart à Pétrograd.

Le 2 mars, 300 délégués se réunissent à la Maison de l’Education pour entériner la résolution et discuter de l’élection d’un nouveau soviet. Vassiliev et Kouzmine sont présents, mais ce dernier réitère ses objections brutales. Les deux dirigeants sont arrêtés et retenus prisonniers. La réunion se conclut par la dissolution du soviet et la désignation d’un Comité Révolutionnaire Provisoire. « L’élection d’un nouveau soviet aurait pu passer pour un simple acte d’insubordination puisqu’elle ne mettait pas ouvertement en cause le pouvoir central : la désignation d’un Comité révolutionnaire provisoire, en revanche, appelé à commander la flotte et l’armée présentes à Cronstadt était un défi porté ouvertement aux dirigeants communistes ; Cronstadt se trouvait à partir de ce moment, en état de rébellion armée contre le gouvernement » [7].

L’insurrection de Cronstadt

L’arrêt de la grève à Pétrograd le 3 mars est un choc pour les insurgés qui se sentent de fait isolés. Le 5 mars, Trotsky et Zinoviev envoient chacun un ultimatum d’une journée. L’intervention de quelques anarchistes permet de repousser l’ultimatum d’un jour et de proposer aux marins une rencontre entre délégation. Une fin de non recevoir est envoyée comme réponse à la proposition des bolcheviks. Le soir du 7 mars 1921, l’Armée Rouge est contrainte de lancer les hostilités. La répression de l’insurrection se déroulera durant le Xe congrès du Parti communiste qui s’ouvre le 8 mars. Nous n’allons pas détailler l’ensemble de la stratégie militaire mais soulever quelques points. Du côté des Rouges, les premières attaques sont de petite envergure notamment à cause de la réticence de certains soldats souvent issus de la paysannerie. Mais le vote de la NEP [8] le 15 mars remotive les troupes et surtout isole politiquement Cronstadt qui ne peut plus reculer. Du côté de Cronstadt, les marins sont surtout restés dans une stratégie défensive. En effet, l’« expert militaire » commandant l’artillerie de Cronstadt, ancien général du Tsar, Kozlovski, conseille de passer à l’attaque en marchant sur les villes les plus proches puis sur Pétrograd. Cette stratégie a des chances de réussir, mais les insurgés ne sont pas dans cette optique et ne lui font pas confiance.

Il est clair que les insurgés ne souhaitent pas la chute du régime. Mais ils n’en sont pas moins dangereux. Les glaces commencent à fondre et Cronstadt devient bientôt imprenable. Une fois les révoltes paysannes apaisées, le danger qui guette est évidemment celui de la contre-révolution. Depuis plusieurs mois, l’émigration blanche, organisée à Paris sous le nom de Centre National, prépare un plan de reconquête du pouvoir. Cronstadt est au cœur de ce plan. Tout est détaillée minutieusement dans un mémorandum secret [9]. Le Centre National obtient d’importantes sources de financement et d’aide matérielle. Le ravitaillement de la forteresse est prévu via la Croix Rouge postée en Finlande. Le plan prévoyait d’attendre le dégel, mais l’insurrection avance l’échéance prévue. Une tentative d’approvisionnement a lieu le 8 mars, mais est interceptée par l’Armée Rouge. Le Centre National ne manipulait pas les marins, mais le danger était bien réel.

Les assauts militaires s’intensifient et Cronstadt est prise par l’Armée Rouge le 18 mars 1921. Le bilan — nécessairement approximatif — est de 25 000 tués et blessés soviétiques et 600 tués, 1 000 blessés et 2 500 prisonniers rebelles.

On comprend alors la formule de Trotsky : « une tragique nécessité ». Tragique car fratricide, nécessaire car la porte aurait été ouverte à la contre-révolution.

Octobre 1917 avait représenté le point culminant de la convergence politique, sous la direction des bolcheviks, du prolétariat et de la paysannerie. Des suites de la nécessité du communisme de guerre, la paysannerie développait une attitude divergente pouvant aller jusqu’à une scission. La révolte de Cronstadt était le produit de cette divergence croissante. Le prolétariat des villes — de surcroît profondément décomposé par la guerre par rapport à 1917, et auquel se substituait de fait le Parti Communiste — n’était plus en capacité d’entraîner la paysannerie. Le rôle du parti était donc d’empêcher cette scission fatidique pour la révolution. La NEP était certes un recul tactique mais néanmoins nécessaire.

Par ailleurs, sans avoir de réelle stratégie, les marins de Cronstadt s’étaient lancés dans une bataille politique avec les communistes. On pouvait retrouver en filigranes des influences SR et anarchistes. Aussi, cet épisode historique révéla donc le conflit entre deux stratégies politiques divergentes. L’une, centraliste, tentait de mettre en place la dictature du prolétariat. L’autre, décentralisée, faisait confiance à la spontanéité révolutionnaire des masses laborieuses. Mais la réalité des conditions objectives que nous avons détaillée a créé inévitablement un reflux de la conscience de classe. La recrudescence de l’antisémitisme, la volonté de retour à une forme de capitalisme et la naissance d’une bureaucratie égoïste [10] en étaient de parfaits symptômes. Le recours à la spontanéité semble être alors le fruit d’un avant-gardisme gauchiste et utopiste. Pour le parti bolchevik, Lénine se heurta aussi à cette réalité. L’épreuve du pouvoir est bien plus complexe que dans la théorie de L’État et la Révolution. La contre-révolution et la guerre civile étaient inévitables. Mais l’internationalisation de la révolution était une condition nécessaire pour qu’un pays, d’autant plus un pays arriéré, puisse mener à bien une révolution socialiste. L’isolement politique et économique de la révolution russe eut un impact déterminant sur le pourrissement du contexte objectif. Cette situation produisit la tragédie que fût la révolte des marins de Cronstadt.

Notes

[1L’armistice avec la Pologne est signé le 12 octobre 1920, de même que des traités de paix avec la Finlande, l’Estonie, la Lituanie, la Lettonie, la Perse et l’Afghanistan.

[2Comparé à l’avant-guerre, la production de charbon n’est que de 25 %, 30 % pour le pétrole, 3 % pour la fonte.

[3Le salaire réel en 1920 ne vaut que 8,6 % de celui de 1913.

[4Lénine, Œuvres, vol. 27, p. 11.

[5Marcel Liebman, Le léninisme sous Lénine, tome 2, p. 168.

[6Paul Avrich, La tragédie de Cronstadt, p.66

[7Henri Arvon, La révolte de Cronstadt, p. 59.

[8Le Xe congrès du Parti communiste est polarisé par deux débats. Celui qui fait rage depuis plusieurs mois sur les syndicats. Et celui sur la mise en place de la Nouvelle Economie Politique devenue plus que nécessaire suite à l’insurrection de Cronstadt. Le communisme de guerre est arrêté. Les réquisitions sont remplacées par une taxe en nature et la liberté de gestion des excédents. La NEP réintroduit un part du fonctionnement capitaliste avec la liberté des échanges commerciaux. Il était nécessaire de répondre aux exigences de la paysannerie.

[9Paul Avrich, La tragédie de Cronstadt, p. 223.

[10Le passage sur la bureaucratie de Marcel Liebman, Le léninisme sous Lénine, tome 2, p. 164, est très enrichissant. Une étude de fond sur le processus de bureaucratisation parallèle de la société et du Parti permettrait de combattre l’idée que la forme même du parti bolchevik ne pouvait éviter de conduire au stalinisme.