La mue de Barack Obama

, par RÉMY Yann

Yann Rémy, journaliste, ancien militant de la Ligue communiste révolutionnaire de France, est actuellement établi à Denver aux États-Unis.

Barack Obama est maintenant officiellement le premier candidat Afro-américain du parti démocrate pour l’élection présidentielle américaine en Novembre prochain, et ce dans un contexte très favorable pour l’emporter face au candidat républicain John McCain. Ce dernier traîne en effet le poids d’un fort mécontentement populaire à l’égard de bientôt huit ans de gouvernement Bush, d’une part à cause de l’échec cuisant de transformer l’Irak en une sorte d’Allemagne ou de Japon de la fin de la deuxième guerre mondiale (projet que McCain défend toujours) mais surtout d’une dégradation de la qualité de vie de la majorité de la population aux États-Unis (crise du logement, hausse du prix de l’essence, signes d’inflation). Bush est devenu le président le plus impopulaire en fin de mandat depuis la deuxième guerre mondiale et ce après l’exploitation nationaliste des attaques du 11 septembre 2001.

Encore pratiquement inconnu sur la scène politique nationale il y a un an, Obama a su soulever davantage d’enthousiasme parmi les électeurs démocrates que Hillary Clinton, qui jouissait pourtant du soutien de l’appareil d’un parti dominé par une orientation néolibérale et centriste depuis que son mari Bill Clinton avait remporté la présidence en 1992. La position initiale d’Obama contre l’invasion de l’Irak, son image soigneusement entretenue d’outsider à l’égard des dynasties politiques à Washington et ses qualités oratoires, utilisant un langage simple, ont incontestablement mobilisé une fraction importante des nouvelles générations peu politisées (la génération radicalisée de Seattle de 1999, aujourd’hui dispersée, ne rentre guère dans le jeu d’Obama). Selon certains commentateurs, jamais un candidat démocrate n’avait incarné autant d’espoir de changement depuis John Kennedy il y a presque 50 ans. Peut-on pour autant conclure que Hillary Clinton s’est fait dépasser sur sa gauche ? Quels changements peut-on espérer d’un Obama à la Maison Blanche ?

D’où vient Obama ?

Barack Obama est né en 1961 d’une Américaine et d’un immigré kenyan. Élevé par sa mère aux îles Hawaï puis en Indonésie tout en ayant gardé contact avec son père, Obama a fait des études supérieures à la Columbia University et à Harvard, puis a travaillé comme éducateur dans un quartier populaire de Chicago, enseignant universitaire et avocat. Et c’est à Chicago qu’il a entamé son ascension politique, d’abord comme sénateur local (État de l’Illinois) de 1997 à 2004, puis sénateur fédéral depuis 2005. La relation d’Obama avec le pasteur de l’Église chrétienne qu’il a fréquenté pendant 20 ans, Jeremiah Wright, révélée par la presse de droite pour tenter de le discréditer, n’est pas sans intérêt. Le titre du deuxième livre d’Obama The Audacity of Hope (L’audace de l’Espoir) est inspiré d’un sermon du pasteur qui a célébré son mariage et baptisé ses enfants.

Wright se réclame ouvertement d’une Théologie de la libération des Noirs américains inspirée directement, dès les années 60, par la Théologie de la libération en Amérique latine. Dans ses sermons, il n’hésite pas à dénoncer la politique étrangère américaine comme responsable des attaques du 11 septembre 2001. Après que le « scandale » eut éclaté, le pasteur a enfoncé le clou en déclarant qu’il était temps que l’Amérique reconnaisse une Église noire qui cherche la réconciliation à travers une véritable décolonisation des esprits. Quant à Obama, il s’est d’abord distancé du pasteur encombrant en dénonçant « des commentaires qui génèrent la division » pour ensuite se servir de quelques-une de ses boutades (le gouvernement US responsable du SIDA) comme prétexte pour rompre publiquement avec lui et avec son Église.

Quel changement en politique extérieure ?

L’élection d’un Afro-américain à la tête de l’État aurait sans doute une forte portée symbolique pour la société américaine, mais comme le remarque un ami afro-américain et militant socialiste, Larry Hales, ce serait à la fois une « honte que le visage de l’impérialisme américain prenne celui d’un Noir américain ». Il est en effet peu vraisemblable que Barack Obama opère quelque changement fondamental que ce soit à la politique impériale des États-Unis. Pour le candidat démocrate, il s’agit de « rétablir le leadership des États-Unis dans le monde » mis à mal par le gouvernement Bush. S’il déclare vouloir négocier directement et publiquement avec des gouvernements insubordonnés comme celui de l’Iran ou de Cuba (ce qui est nouveau), cette volonté a des limites : il a dénoncé la rencontre de l’ancien président Jimmy Carter avec la direction du Hamas, organisation qui a pourtant obtenu la majorité des voix palestiniennes aux dernières élections [1] et il est il fier d’avoir voté pour une loi qui définit les Gardiens de la révolution en Iran comme « organisation terroriste ».

Si sa position passée sur la guerre est son grand atout, pour Obama cette guerre a empêché de « chasser les terroristes là ou ils sont » ; il refuse de dénoncer l‘invasion de l’Afghanistan et prône une intervention croissante au Pakistan. Il a toujours voté pour le renouvellement du budget demandé par Bush pour l’occupation de l’Irak. S’il a présenté une loi au Sénat pour interdire au gouvernement d’employer des armées mercenaires privées (comme Blackwater), il a récemment déclaré que la « sortie graduelle de l’Irak » ne peut que comprendre également une sortie graduelle des armées mercenaires. Autrement dit, c’est lui-même qui emploiera ces armées au moins pendant quelques années, se convertissant ainsi au « réalisme » du pouvoir avant même de l’avoir atteint.

S’il dénonce les effets pervers que 14 ans de « Traité de libre commerce » avec le Mexique et le Canada ont eu sur l’emploi aux États-Unis, il le fait en se gardant bien de dépasser le cadre nationaliste du débat : il ne fait jamais référence aux conséquences désastreuses de ce traité pour la majorité pauvre du Mexique (évacuant ainsi le débat sur les rapports futurs avec le Mexique) et il a voté pour la construction du mur à la frontière avec ce pays (septembre 2006).

Quel changement en politique intérieure ?

S’il est difficile de voir des différences entre Démocrates et Républicains en politique extérieure, il existe néanmoins quelques différences en politique intérieure. Les syndicats sont en train de négocier un accord avec le parti démocrate sur une nouvelle loi qui facilitera la formation de sections syndicales dans les entreprises qui en sont dépourvues (« Employee Free Choice Act »). Mais là aussi, ces différences ont vite des limites. Obama a voté en juillet 2005 pour la reconduction du « Patriot Act », l’attaque la plus frontale aux libertés fondamentales depuis 50 ans, ignorant les appels répétés des organisations de défense des droits de l’homme (comme l’American Civil Liberties Union, ACLU) de voter contre. S’il s’engage à défendre le droit à l’avortement aujourd’hui menacé par une Court suprême très à droite, il est, comme la plupart des politiciens, toujours favorable à la peine de mort. En votant pour la construction du mur à la frontière Sud, il démontre que, comme la majorité des élus démocrates, il préfère surfer avec le racisme croissant à l’égard des immigrés mexicains plutôt que de l’affronter. S’il a un programme qui envisage une sécurité sociale pour tous les Américains (ce dont 45 millions d’entre eux sont aujourd’hui dépourvus), ce programme ne touche en rien aux profits faramineux des compagnies privées d’assurance dénoncés par Michael Moore dans son dernier film Sicko.

Enfin, si Barack Obama dénonce le pouvoir exorbitant que les grandes multinationales ont sur le pouvoir politique et les cadeaux du gouvernement Bush à la fraction la plus riche de la population, il se garde bien de dénoncer l’orientation politique fondamentale en faveur du big business de Bill Clinton dans les années 1990 et ne propose aucune orientation politique claire en faveur des couches travailleuses et défavorisées de la société américaine dont il se réclame. L’enthousiasme qu’il soulève est moins dû au flou de son programme qu’au ras-le-bol des années Bush et à une personnalité plus sympathique que celles d’Hillary Clinton ou de John McCain.

Alors, Barack Obama est-il un gauchiste qui, pour ne pas faire trop de remous, cache son jeu (telle serait la véritable bonne nouvelle !), ou un opportuniste qui se sert du besoin de changement de la population pour atteindre le sommet de l’État et ne rien changer ? Bien que l’on voudrait croire au premier scénario, le deuxième est, comme le montrent ses votes au Sénat, malheureusement plus proche de la réalité [2]. Cela dit, l’enthousiasme qu’Obama soulève ne saurait être ignoré ou minimisé. Il est important que la gauche défende Obama face aux attaques racistes tout en démontrant les limites de son projet politique, d’ailleurs difficile à discerner. Un véritable changement demanderait un mouvement social et politique bien plus large et radical que celui qui existe autour de sa campagne.

Le vrai changement demeure la tâche d’une gauche organisée : un mouvement de masse qui s’attaque enfin au pouvoir sans précédent des multinationales et des marchands de canons (avec 5 % de la population mondiale les États-Unis détiennent 50 % du marché mondial d’armement).

Ce mouvement à la fois féministe, écologiste et solidaire avec l’insubordination croissante à l’égard de l’Empire en Amérique du Sud et ailleurs, ne saurait se reconnaître en un Obama à la Maison blanche, ni s’arrêter avec lui. Construire ce mouvement demeure la tâche d’une gauche qui, pour l’instant, a malheureusement du mal à sortir de la dispersion.

Denver, le 3 juin 2008.

Notes

[1En Israël même, selon une enquête du journal Haaretz, plus de 60 % de la population est favorable à des négociations avec le Hamas.

[2Pour une bonne analyse des prises de position de Barack Obama au Sénat, aller à http://www.counterpunch.org/gonzale... (en Anglais).