Le temps du pari

, par LÖWY Michael

J’avoue, sans fausse honte, faire partie de ces « quelques-uns » qui croient que la révolution est non seulement hautement désirable, mais aussi possible. Sommes-nous « de moins en moins nombreux » ? Je n’en sais rien. En tout cas, je ne mesure pas la légitimité de cette position à sa popularité actuelle. Qu’est-ce que j’entends par « révolution » ? Je suis loin de me reconnaître dans la définition proposée par Berl : « refus pur et simple opposé par l’esprit au monde qui l’indigne ». Désolé, mais pour moi la révolution n’est pas seulement une affaire qui concerne l’ « indignation » de l’ « esprit », mais relève plutôt de l’action subversive collective. Ce que l’on voit dans les rues de Paris en mai 1871, de Petrograd en octobre 1917 ou de Barcelone en juillet 1936, c’est la transformation de l’indignation en praxis révolutionnaire qui renverse le pouvoir des oppresseurs (...).

La révolution ne relève pas d’une quelconque certitude, mais plutôt d’un pari pascalien : c’est-à-dire pour reprendre la définition qu’en donnait Lucien Goldmann - l’engagement des individus ou des groupes sociaux dans une action qui comporte le risque, le danger d’échec, l’espoir de réussite, mais dans laquelle on joue sa vie. Tout pari de ce type est motivé par des valeurs transindividuelles - qu’elles soient immanentes et profanes, comme dans le pari marxiste sur l’accomplissement de la communauté socialiste, ou transcendantales et sacrées, comme dans le pari de Pascal sur l’existence de Dieu - et ne peut pas faire l’objet d’une preuve scientifique ou d’une démonstration factuelle. Certes, les acteurs sociaux et historiques émancipateurs agissant sous le régime du pari prennent en considération toutes les conditions objectives et orientent leur praxis en fonction des contradictions réelles de la société ; mais ils savent qu’il n’y a aucune garantie de succès pour leur combat. Celui-ci est inspiré par un impératif éthique, un impératif catégorique que le jeune Marx avait formulé ainsi : lutter pour « renverser toutes les conditions sociales dans lesquelles l’être humain est un être abaissé, asservi, abandonné, méprisé ».

C’est cette exigence morale universelle - combattre pour la suppression des systèmes sociaux injustes et inhumains - qui motive leur engagement, indépendamment des chances de victoire. Cette incertitude, loin de conduire à la passivité ou à la résignation, est une motivation puissante pour une plus grande activité, une plus grande initiative, puisque, dans les limites données par les conditions objectives, l’avenir sera ce que nous en ferons. Pendant très longtemps, l’idée de révolution a été remplacée, dans l’idéologie de la gauche réellement existante, par une sorte d’automatisme du « progrès », partagé par le stalinisme et par la social-démocratie : le socialisme était inévitable, il était le train de l’histoire, il suffisait de le prendre en marche. Sa victoire était assurée : selon les uns par la productivité croissante des usines soviétiques, selon les autres par l’accumulation des réformes sociales (en Europe occidentale).

Aujourd’hui, le contexte a changé : selon le consensus dominant, le « progrès » ne peut se réaliser que dans l’horizon inaltérable de l’ordre bourgeois. Dans ces conditions, l’idée de révolution est-elle encore actuelle ? Ne s’agit-il que d’une pièce de musée, ou d’une illusion que nous avons « tant aimée » (titre d’un livre célèbre d’ex soixante-huitards assagis) ? On nous explique que le capitalisme (libéral, démocrate, moderne, etc.) est la fin de l’histoire, l’étape ultime de l’humanité, la station « terminus » où tout le monde doit descendre du train. Et si ce train continuait en fait à rouler, allant tout droit vers l’abîme, la catastrophe, la rupture de l’équilibre écologique et l’extinction de la vie sur la planète ? Walter Benjamin écrivait en 1940 que la révolution, c’est le geste salvateur de l’humanité tirant les freins d’urgence dans un train, la civilisation capitaliste, qui roule vers le gouffre.

Il n’y a pas lieu d’être trop optimiste : le pari révolutionnaire, le combat pour une nouvelle société, pour une culture de la solidarité, de la fraternité, de l’espoir contre la culture capitaliste de l’égoïsme et de la mort, s’affronte à des obstacles considérables dont le moindre n’est pas la déception causée par l’échec des prétendus socialismes réels. Cependant, des événements comme le soulèvement zapatiste de 1994, le grand mouvement social de 1995 en France, la mobilisation internationale contre l’OMC à Seattle en 1999 montrent que l’aspiration à un changement de paradigme existe. Mais ce changement ne pourra se réaliser sans s’attaquer aux racines du désordre établi : la loi du profit, l’exploitation capitaliste, l’impérialisme, le pouvoir de classe du grand capital. C’est à dire sans une révolution. La révolution sociale, écrivait Marx dans le 18 Brumaire, ne tire pas sa poésie du passé mais de l’avenir. Il avait à la fois tort et raison. Tort, dans la mesure où le souvenir des grands moments révolutionnaires du dernier siècle - Petrograd 1917, Budapest et Munich 1919, Barcelone 1936, La Havane 1959, Saigon 1975, Managua 1979, Chiapas 1994 - reste indispensable : sans une mémoire collective du passé, il ne peut pas y avoir de rêve de l’avenir. Raison, parce que les révolutions du XXIe siècle seront nouvelles, et merveilleusement imprévisibles.

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